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Livin’ in New York, Mike D’Antoni’s Sequence

La jeune secrétaire s’approche de mon bureau avec cette démarche qui est irrésistiblement la même qu’elle apporte une bonne nouvelle ou un nid de vipères aux joues gonflées de venin. Elle me tend une feuille de papier en ponctuant son geste d’un mécanique et exaspérant « une dépêche est arrivée ». Je me demande à chaque fois si elle se rend compte que son total désintérêt est bien visible ou si elle ne cherche tout simplement pas à le cacher. Ça fait peut-être six mois qu’elle est là et je suis toujours incapable de me prononcer pour l’une ou l’autre des deux options. Je la laisse maintenir son bras tendu pendant quelques longues secondes supplémentaires, les yeux faussement plongés dans les notes étalées sur mon bureau.

Le feuillet annonce laconiquement que Mike D’Antoni a démissionné de son poste de head coach des New York Knicks. Mon regard accroche un gribouillis fait au stylo rouge en bas de la page. Evidemment. Le rédacteur en chef veut que je caresse la franchise de Gotham dans le sens du poil et par conséquent que je fasse de l’Italo-américain le seul véritable responsable du fiasco de cette année. Ce soir, en sortant du boulot, j’irai faire un tour sur la tombe de ceux qui disaient que se faire racheter par je ne sais quel consortium d’hommes d’affaires n’aurait aucune incidence sur l’indépendance de notre canard.

C’est pas comme si ça me retournait la bile non plus, le chèque tombe toujours à la fin du mois. L’idéalisme de ma jeunesse est rangé dans le fond d’un placard depuis longtemps, le visage enfoncé et grimé d’ecchymoses par ce que certains appellent l’expérience. Si je dois trainer D’Antoni dans le goudron et les plumes pour avoir ma paye, je le ferais sans battre de l’œil. Le monde ne tourne peut-être pas rond mais je ne me sens pas l’âme d’un de ces héros prêts à mourir jeune, un croc de boucher en travers de la gueule, pour essayer de lui faire retrouver une rotation un peu plus géométrique.

Et puis le dossier du technicien à la moustache avait déjà du plomb dans l’aile. Mike D’Antoni, petit génie de Phoenix attiré à Big Apple à coups de millions de petits papiers imprimés rectangulaires n’a jamais mené les Knicks bien loin. Une seule petite escapade en playoffs écourtée dès le premier tour et rien de plus à se mettre sous la dent. Il a passé pas loin de quatre années à la tête de la mythique franchise sans jamais vraiment parvenir à redonner une couleur un peu moins crasseuse à un blason trainé dans la poussière depuis plus d’une décennie. Un bilan peu raccord avec les espoirs que sa venue avait suscité et les biffetons posés sur la table.

Le bonhomme a quand même dû dans le lot se coltiner quelque chose comme deux saisons de purgatoire. Deux saisons pendant lesquelles les dirigeants new yorkais n’avaient qu’une seule chose en tête, démonter méthodiquement l’équipe en place pour avoir un max de place sous le salary cap et pouvoir faire la cour aux mastodontes qui arrivaient en fin de contrat lors de ce fameux été 2010. Avant ça, l’effectif n’était qu’une cantine de pique-assiettes et de sales gosses tellement engraissés de dollars et de tickets shoot qu’ils étaient devenus décadents avant d’avoir eu leur premier contrôle fiscal. Un effectif qui n’a pu être désossé qu’au prix de transferts dénués de tout sens sportif. Ce fut deux ans pendant lesquels D’Antoni a dû faire semblant d’essayer de faire des résultats.

Cependant, l’Italo-américain connaissait le deal quand il a signé. Les plans de la franchise étaient affichés en grand dans le hall d’entrée depuis le début et le coach a griffonné son nom sur les papelards en toute connaissance de cause. Il avait un mauvais moment à passer avant qu’on lui mette enfin une équipe digne de ce nom entre les mains, juste un mauvais moment à passer.

Quand est-ce qu’il a fini par avoir cette équipe en fin de compte? Quand l’été 2010 est venu, la franchise de Gotham a finalement dû revoir ses plans et rajouter une année de plus ou deux à son projet de reconstruction. Car elle visait LeBron James, la bougresse. Pour sûr, l’arrivée du futur hall of famer aurait fichu un tout autre chemin sous les pieds nickelés des locataires du Madison Square Garden. Vraisemblablement pavé de jolis cailloux ouvragés celui-là. Peut-être que s’ils n’avaient pas fait signer Amare Stoudemire si tôt ou si cher, le dieu déchu de l’Ohio aurait été un peu plus intéressé par l’idée de devenir new yorkais. Lui comme les autres sait que le Stoud n’est pas forcément ce qui se fait de mieux pour décrocher la timbale. Pas assez de défense, pas assez de rebond et une motivation trop fluctuante.

Le tout nouveau plan des Knicks dessinait pour l’horizon 2011 ou 2012 un Big Three, petit frère de ceux qui ont éclot du côté de Boston et de Miami, qui aurait été composé de Stoudemire, de Carmelo Anthony et de celui qu’ils auraient réussi à agripper entre Chris Paul et Deron Williams. Cette charmante idée était envisageable sur le papier, mais cela voulait dire que D’Antoni allait encore se farcir une voire deux autres saisons de transition.

L’équipe plutôt solide et enthousiaste qu’il avait alors sous ses ordres n’était donc que de passage dans la ville qui ne dort jamais. Les Raymond Felton, Danilo Gallinari et autre Wilson Chandler n’étaient là qu’en intérim et le coach a une fois de plus bosser pour poser son jeu sur des piliers qui n’allaient pas faire long feu dans son effectif. Une fois de plus. New York s’est payé au prix fort l’un des meilleurs architectes du pays et l’a envoyé bâtir des châteaux de sable pendant trois ans. Patience et préceptes de philosophies zen ont dû se tailler un joli petit duplex au milieu des neurones du technicien. Sinon quoi on l’aurait retrouvé hoquetant dans une mare de salive, quelque part dans le coin d’un gymnase.

L’ironie avec cette histoire, c’est que c’est peut-être avec cette formation de transition supposée servir d’antichambre à une future équipe à faire baver tout le monde que les Knickerboxers ont certainement été les plus forts. Amare Stoudemire était porté par son rôle de franchise player, Felton goûtait aux joies d’être le meneur attitré de D’Antoni, Chandler et Gallinari artillaient avec la gueule fendue d’une banane de cartoon et on a même pu voir un rookie sorti de nulle part profiter du système de l’ancien stratège des Suns pour enfiler des paniers au nez et à la barbe de tout le monde.

Seulement, ces joueurs avec qui D’Antoni avait démarré la saison et tissé son jeu si caractéristique pouvaient être priés de faire leur paquetage à tout moment. Et ça n’a pas loupé. Le milieu de saison est arrivé et quand l’opportunité de faire venir Carmelo Anthony avec un peu d’avance sur le calendrier est apparue, cette surprenante équipe a été tronçonné en plein vol, sacrifiée sur l’autel du projet « Big Three ». Qu’importe que les Knicks auraient pu attendre l’été pour enfiler leur maillot à l’ailier all-star et finir la saison avec leurs braves mercenaires qui ne portaient ce titre que parce qu’on le leur avait fourré dans les mains. Le proprio voulait Anthony et le voulait tout de suite.

Mais après tout, casser une bonne équipe pour en avoir une meilleure est en général ce qu’on peut appeler une bonne décision. Ouais, ça aurait été le cas si cette opération n’avait pas coupé toutes possibilités de recruter Chris Paul ou Deron Williams, un patron au gros pedigree pour encadrer les deux scoreurs obnubilés que sont Amare et Carmelo. En dilapidant pratiquement tout ce qui était valable dans l’effectif pour mettre en boîte le transfert, les Knicks ont à la fois permis à Carmelo Anthony d’obtenir un bien plus gros contrat que celui qu’il aurait eu en signant à New York en tant que free agent, et perdu les monnaies d’échange qui auraient pu leur permettre de récupérer un des deux point guards all-stars.

La franchise bleue et orange a coincé sa graisse dans une impasse: les deux trop gros contrats de Stoudemire et Anthony lui bloquait la possibilité d’en offrir un du même calibre à un des deux meneurs supposés boucler le Big Three, et sans Gallinari, Chandler et Felton, elle n’avait pas de quoi pousser les équipes de Paul et Williams à accepter de force un échange. C’était au moins quasiment sûr pour Chris Paul, le alors Hornet était semblait-il motivé pour faire le forcing en vue d’être envoyé à New York. Mais avec ce trade de Carmelo, aucune transaction n’était véritablement envisageable désormais, même avec un Chris Paul prêt à taper des pieds et à se rouler par terre.

A partir de là, les carottes étaient cuites pour D’Antoni. Une fois que les Knicks ont compris que ni Chris Paul, ni Deron Williams ne pourraient venir, ils ont jeté tout ce qui leur restait de billets verts sous le salary cap sur le pivot défensif, Tyson Chandler, condamnant cette équipe à fonctionner avec un meneur de qualité au mieux moyenne pendant les trois, quatre prochaines années. Une chose plutôt stupide quand on a D’Antoni comme entraîneur et deux scoreurs uniquement intéressés par le scoring pour pierres angulaires de l’effectif. Les dirigeants devaient avoir les yeux bandés pour leurs parties fines quand Chris Duhon et Raymond Felton faisaient décoller le jeu new yorkais pour ne pas comprendre à quel point les meneurs sont importants dans le système du coach moustachu. Quant à Jeremy Lin, le petit miracle n’a pas réussi à en faire un autre et a même commencé à se banaliser comme une vulgaire bagnole de flics. Le gamin est altruiste et possède une bonne vision de jeu mais il n’est pas encore un gestionnaire suffisamment compétent pour ce boulot. Et quand bien même, je ne suis pas convaincu qu’il ait les épaules pour imposer sa loi à ses coéquipiers au plus gros statut et à la tête de bois.

Tu m’étonnes que Mike D. n’ait pas pu trouver une alchimie. Quelle genre d’omelette on peut faire avec un cinq complètement bancal mené par deux attaquants égocentriques qui préfèrent regarder de loin la trinité défense-sale boulot-collectif, et muré dans l’impossibilité d’être dirigé par un point guard d’un calibre suffisant pour faire tourner la boutique comme il faut autour des deux leaders amoureux du panier? Les contrats de Stoudemire, Anthony et Chandler ont fixé dans le béton cette équipe déséquilibrée et blindée de défauts. Ouais, c’est ça l’équipe que les Knicks ont après avoir enfin bouclé leur reconstruction. Dès le début de la saison, D’Antoni avait un jeu de dés pipés dans les mains.

Est-ce qu’il regrette d’avoir choisi New York plutôt que Chicago en 2008? A ce moment-là, on ne savait pas que les Bulls allaient faucher le premier choix de draft. Les chances que ça se produise n’étaient pas plus épaisses que du papier de cigarette. Mais D’Antoni aurait pu laisser filer quelques semaines avant de prendre sa décision, juste suffisamment pour que ce first pick surprise entre dans la discussion. Il aurait alors su qu’il aurait pu avoir Derrick Rose sous ses ordres, un des meneurs les plus prometteurs de sa génération, tandis que dans leur coin les Knicks n’avaient qu’un projet à long terme et un petit paquet de fric à proposer. Dans ce monde-là, je n’aurais pas été étonné de voir Micky Mike prendre la direction de Windy City plutôt que celle de Big Apple.

C’est bien un truc du jeune journaliste que je ne suis plus depuis longtemps que de se laisser aller à refaire l’Histoire. Là-haut, le patron attend un article que je n’ai pas encore commencé et je ne sais fichtrement pas quoi mettre dedans. Je coule un regard vers ma fenêtre. J’aimerais bien que le ciel envoie des baquets de pluie contre ma vitre, histoire de me mettre dans une ambiance du genre dramatique. Ça m’aiderait à inventer les conneries qu’il veut que je mette dans mon papier.

StillBallin (http://unlimitednba.blogspot.com/)











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