Sacramento, Minnesota, Detroit : comment être mauvais en NBA, et le rester

Sacramento, Minnesota, Detroit : comment être mauvais en NBA, et le rester

La NBA reprend cette nuit, et avec elle les espoirs de tout fan, rêvant d’une saison glorieuse pour son équipe préférée. C’est le moment des previews, des pronostics pour le titre et les accessits, le moment où même une mauvaise équipe a du « potentiel » et de « l’avenir ». Il y a pourtant, dans les trente franchises, certaines qui pataugent depuis un sacré bout de temps, et pour qui le refrain du potentiel et de l’avenir commence à ressembler à un disque rayé. Les Clippers hier, Minnesota, Sacramento et Detroit aujourd’hui nous offre une leçon intéressante : comment être durablement mauvais en NBA, ce qui n’est pas si évident.

 

La NBA, en tant que ligue fermée, fonctionne par phases : chaque franchise est censée avoir des hauts et des bas, des effectifs construits pour être compétitifs et des moments de reconstruction. Le système de la draft et, plus généralement, le règlement salarial sont des garde-fous de ce processus se voulant vertueux, garantissant à chaque franchise la possibilité d’être compétitive un jour ou l’autre. Dans les faits, évidemment, tout cela est plus compliqué. Certains ne connaissent pour ainsi dire pas de bas (San Antonio) ou très rarement (Dallas, Denver, Chicago et quelques autres pour les dix dernières années). A l’inverse, certaines équipes sont incapables d’entrer dans le cercle du succès, et restent figées dans un éternel processus de reconstruction.

La mesure de la médiocrité sur la durée est évidemment une question d’échelle chronologique. A l’aune de l’histoire de la NBA, elle est rendue compliquée par les âges très variables des franchises. On s’est donc contenté des données de la dernière décennie, qui donnent une bonne indication de la réussite récente des franchises.

Comment mesurer cette réussite ? La première stat, celle qui indique le plus directement la dynamique d’une organisation, est le nombre d’années sans participation aux playoffs.

Voilà qui nous donne le trio qui a la chance de se retrouver dans le titre de l’article. La première chose qui saute aux yeux (après la série particulièrement peu glorieuse de Minnesota et Sacramento) est que seules 6 équipes, sur les 30 que comportent la ligue, restent sur plus de deux ans d’absence des playoffs. C’est très peu, et cela montre que le processus de renouvellement fonctionne plutôt bien. D’autant que Cleveland, avec son incroyable été, va dès cette année disparaître de ce graphique, et que Phoenix, sur ces quatre saisons, en a fini une à 48 victoires, et deux autres à 50% ou juste en-dessous.

L’exemple de Phoenix est symptomatique de la nécessité d’affiner notre aperçu. Prenons donc deux statistiques plus révélatrices des résultats bruts : le pourcentage de victoires, et la place moyenne dans le classement de conférence. Pour commencer, regardons les données sur les 5 dernières saisons :

Pas de surprise : Minnesota et Sacramento sont lamentables, et tournent depuis 5 ans à la magnifique moyenne de 27 victoires par saisons. Les Kings ont connu les playoffs plus récemment que les Wolves, mais sont (légèrement) plus mauvais qu’eux sur ce quinquennat. Derrière, le constat est moins clair, mais c’est bien Detroit qui a le troisième plus mauvais pourcentage de victoires, tout en ayant une place moyenne légèrement supérieure à New Orleans et Washington. Les Hornets/Pelicans payent ici clairement le niveau de la conférence Ouest, puisque leur pourcentage de victoires est bien supérieur aux deux autres (42,1 %). Quant aux Wizards, la dernière saison leur a permis de sortir de cette mauvaise spirale. C’est bien le même trio qui se dégage en fait, Phoenix ayant complètement disparu (plus de 50% de victoires sur la période).

Pour compléter cet aperçu, passons à l’échelle supérieure, avec un regard sur 10 ans. Le pourcentage de victoires, d’abord :

Le nombre de participations aux playoffs, ensuite :

Cette fois, Minnesota n’a pas de concurrents : aucune campagne de playoffs et 35% de victoires en 10 ans, c’est fort ! Derrière, on retrouve sans surprise les Kings, sauvés par les stats de la fin de l’ère Adelman, et les Pistons sont remplacés par les Bobcats, qui ont accumulé les mauvais choix mais sont aussi une très jeune franchise, dont les fondations devaient être posées à partir de rien. Les Pistons, logiquement, disparaissent, puisqu’ils étaient, jusqu’en 2008, l’une des meilleures équipes de l’Est.

 

Toutes ces statistiques ne sont pas exhaustives, mais mettent en valeur un constat clair : sur ces cinq dernières années, personne ne patauge plus que les Wolves, les Kings et les Pistons. Les autres bonnets d’âne de la NBA se sont relancés récemment (l’an dernier pour Washington et Charlotte, cet été pour Cleveland), et les équipes câlées au fond de la ligue sont dans un cycle « normal » de reconstruction, entre 2 et 4 ans (Orlando, Philadelphie, New Orleans, Utah). Au-delà de ce cycle, l’absence de résultats indique que quelque chose cloche.

 

La question, donc, est : qu’est-ce qui cloche ? Comment nos trois franchises se sont-elles retrouvées dans un tel état de décrépitude durable ? La comparaison des trois cas est intéressante, parce qu’elle montre qu’il y a plusieurs manières d’échouer en NBA. Mais les trois franchises ont en commun un défaut énorme : l’absence de cohérence dans la stratégie managériale, et ce depuis un certain temps. C’est cette cohérence qui permet de construire, si ce n’est un champion NBA, au moins une équipe playoffable. Les Spurs et le Thunder en sont, à l’évidence, les modèles idéaux, surtout sur la longue durée pour San Antonio. Sam Hinkie à Philadelphie, quoi qu’en pense de ses méthodes, a aussi un vrai programme de développement, soutenu par le propriétaire.

Chez nos trois accusés, rien de tout cela (ou bien peu). Prenons l’exemple de la draft, en jetant un oeil sur les choix au premier tour de nos franchises depuis 2009 :

Minnesota Sacramento Detroit
2009 Ricky Rubio (#5), Jonny Flynn (#6), Ty Lawson (#18), Wayne Ellington (#28) Tyreke Evans (#4), Omri Casspi (#23) Austin Daye (#15)
2010 Wes Johnson (#4), Luke Babbitt (#16), Trevor Booker (#24) DeMarcus Cousins (#5) Greg Monroe (#7)
2011 Derrick Williams (#2), Donatas Motiejunas (#20) Jimmer Fredette (#10) Brandon Knight (#8)
2012 Thomas Robinson (#5) Andre Drummond (#9)
2013 Shabazz Muhammad (#14), Gorgui Dieng (#21) Ben McLemore (#7) Kentavious Caldwell-Pope (#8)
2014 Zach Lavine (#13) Nik Stauskas (#8)

 

Première remarque : chaque franchise a eu de très nombreuses possibilités de se renforcer. En six drafts, Minnesota et Sacramento ont eu six lottery picks, dont trois dans le top 5, tandis que Detroit en a eu 5, il est vrai moins bien placés. Dans ces conditions, ne pas avoir réussi à progresser significativement est presque un scandale.

Deuxième remarque : le récapitulatif de ces drafts ne renvoie pas l’impression de choix systématiquement catastrophiques. Rubio, Monroe, Lawson, Drummond, Knight ou Cousins sont de très solides titulaires, et Dieng, McLemore ou Caldwell-Pope ont le temps de le devenir. On peut même considérer Dieng, Drummond ou Lawson comme de vrais steals, tout comme les choix au second tour de Isaiah Thomas (#60 en 2011), Ray McCallum (#36 en 2013) ou Khris Middleton (#39 en 2012). Même certains choix qui nous paraissent discutables aujourd’hui auraient été à l’époque pris par 95% des franchises : Derrick Williams était ainsi vu comme l’incontestable second pick, et Thomas Robinson ne serait jamais tombé en-dessous du top 5.

Evidemment, il y a de vraies bourdes dans ces six années de sélection. Les Flynn, Johnson, Fredette ou Daye sont des flops incontestables, Williams et Robinson également. Mais ce qui saute aux yeux, en regardant ce tableau, est l’absence complète de réflexion sur la durée. J’ai déjà étudié dans un autre article la politique de draft absolument ahurissante de David Kahn à Minnesota, je n’y reviens donc pas. La draft de 2009 suffit à en prendre conscience : dans l’absolu, les choix de Rubio, Flynn et Lawson n’ont rien d’absurde. Mais les prendre tous les trois en même temps est, pour le coup, complètement idiot – même si Lawson sera vite échangé. Idem avec le choix de Wes Johnson en 2010 : pourquoi diable lui mettre Michael Beasley dans les pattes et le forcer à jouer à un poste (arrière shooteur) qui n’était pas le sien ? On pourrait faire la même réflexion avec Derrick Williams, choisi par défaut et bloqué par Kevin Love, Beasley et Johnson.

Pour être clair, sélectionner un joueur prometteur ne suffit pas à mener une politique sportive cohérente. Encore faut-il lui assurer des minutes de jeu, du temps pour se développer et le mettre dans les meilleures conditions possibles. Sacramento s’est ainsi fait une spécialité de drafter des joueurs et de gâcher leurs premières saisons par une gestion incompréhensible. Même s’il a ses responsabilités, Tyreke Evans, remarquable lors de son année rookie, s’est ainsi vu forcer par les recrutement successifs de Thornton, Thomas et Fredette à dépanner à l’aile, où il a perdu toute confiance. Thomas Robinson déçoit dans ses quatre premiers mois ? Hop, on l’exfiltre à Houston, sans prendre le temps de le remettre d’aplomb. Et pourquoi donc sélectionner deux arrières shooteurs successivement lors des deux dernières drafts ? On pourrait dire la même chose de l’incapacité de Detroit à fixer Brandon Knight à un poste clair.

Cette manière de faire est commune aux trois franchises, et pas seulement sur la question de la draft. L’intersaison 2013 des Pistons est un chef d’oeuvre dans le genre. Après avoir patiemment construit un trio Knight-Monroe-Drummond par la draft, Joe Dumars a décidé de le casser du jour au lendemain pour récupérer Brandon Jennings, pas franchement plus performant que Knight, et surtout un Josh Smith absolument incompatible avec les deux autres intérieurs. Le résultat, on le sait, a été catastrophique, Smith n’étant pas le moins du monde capable de jouer durablement au poste 3, et Stan Van Gundy se retrouve avec une situation bien compliquée à démêler.

Sacramento, depuis deux ans, nous offre également un festival d’incohérence. Après avoir tiré un trait sur l’ère Tyreke Evans à l’été 2013, les Kings ont réorganisé leur effectif autour de Cousins et McLemore, avec un meneur-organisateur (Vazquez), de solides role players (Mbah a Moute, Landry, Hayes) et deux jokers offensifs (Thomas et Thornton). Sans être génial, cela avait le mérite d’être clair. Un mois après le début de saison, le plan était jeté aux oubliettes, Mbah a Moute envoyé aux Wolves pour récupérer Derrick Williams, puis Vazquez, Patterson et Hayes à Toronto en échange de Rudy Gay. Encore aujourd’hui, personne n’a compris l’utilité de signer Derrick Williams pour le mettre dans la même position qu’il avait à Minnesota : barré par un joueur plus fort que lui. C’est désormais le Big Three qui est à la mode aux Kings, avec Thomas, Gay et Cousins. Cet été, nouveau changement de cap : exit Isaiah Thomas, qui tournait pourtant à 20 pts et 6 pds, et bonjour à Darren Collison et Ramon Sessions, deux meneurs corrects, mais pas franchement transcendants. La stabilité, dans tout ça ? Un voeu pieux.

Le manque de cohérence dans la (re)construction de nos trois franchises s’exprime également dans le projet de jeu. En cinq ans, le coach à être resté le plus longtemps en poste est Rick Adelman aux Wolves, une légende du coaching ayant malheureusement la tête ailleurs à cause de la maladie de sa femme. Les Pistons ont vu passer quatre coachs (Kuester, Frank, Cheeks et Loyer), les Kings trois (Westphal, Smart, Malone). Comment voulez-vous définir une identité de jeu en changeant d’entraîneur tous les quatre matins ? A l’inverse, les propriétaires ont sans doute fait confiance trop longtemps à des GM incompétents, ou en fin de course. David Kahn, à Minnesota, faisait clairement partie de la première catégorie. Pas Joe Dumars, mais l’ancienne légende des Pistons a clairement commencé à craquer à partir de 2009, lorsqu’il a offert une fortune à Ben Gordon et Charlie Villanueva. Le début d’une longue agonie terminée cet été, et juste réhaussée par des choix de draft plutôt intelligents.

 

Evidemment, il est facile de juger ces projets a posteriori. Il faut de la chance pour réussir en NBA, et chacune de ces franchises en a manqué. Les Wolves de Love ont été torpillés par une épidémie de blessures et par le drame extra-sportif vécu par leur coach. Les Kings ont dû gérer pendant plusieurs années l’énorme inconnue d’un possible déménagement à Seattle. Les Pistons ne pouvaient pas deviner que Ben Gordon deviendrait l’ombre de lui-même. Aucun miracle n’est venu sauver ces trois franchises, à l’image de LeBron James venant effacer de quatre mots quatre ans de politique sportive à dormir debout des Cavs, ou de l’alchimie complètement inattendue créée aux Raptors par le départ de Rudy Gay. Mais cela ne justifie pas tout, et surtout pas de mener des entreprises de reconstruction au mépris de toute logique, ni de drafter des joueurs sans prendre la peine de les développer. La malchance n’explique pas les choix abracadabrants de David Kahn, la propension de John Kuester à se fâcher avec tout son groupe, l’incapacité de Kurt Rambis et Mo Cheeks à comprendre que non, Jonny Flynn et Michael Beasley ne sont pas faits pour l’attaque en triangle, et que, oui, Josh Smith est un affreux shooteur extérieur. Sur deux ou trois ans, la déveine peut justifier des choses. Sur cinq ans, l’incompétence est une explication plus probable.

Soyons juste, néanmoins. Une plus grande cohérence se dégage des projets actuels des Wolves et des Pistons, même si cette impression devra être validée sur la durée. En confiant la double casquette de président et de coach à Flip Saunders et à Stan Van Gundy, les proprios se sont au moins assuré d’une continuité dans le management et le recrutement. Le premier a parfaitement géré le départ de Kevin Love et se retrouve avec une possible future superstar, Andrew Wiggins, et un groupe jeune et prometteur. Le second a déjà rééquilibré son effectif et dessiné les contours d’un projet proche de celui de son Magic, articulé autour de Drummond et de plusieurs shooteurs. Tout n’est pas encore rose, mais les bases d’un nouveau départ sont bien là. A Sacramento, c’est plus flou. Le duo Gay-Cousins semble avoir les clés, mais qui peut dire que la bougeotte permanente des nouveaux dirigeants touche à sa fin ? Il suffirait que les résultats ne suivent pas pour que le mouvement perpétuel reprenne en Californie.

En toute logique, même les cycles de médiocrité prennent fin un jour. Les Clippers ont longtemps servi de contre-exemple, jusqu’à l’arrivée de Blake Griffin. On espère pour Sacramento, Minnesota et Detroit que le plus dur est derrière eux, et que ces années noires serviront de leçon. Qu’on ne s’inquiète pas, en revanche, pour la médiocrité en NBA : il y aura toujours une ou deux franchises pour squatter les bas-fonds de la ligue pendant une période interminable. Qui seront les prochaines ? On a notre idée, mais on vous laisse à votre interprétation !

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