Ce joueur NBA avait inventé un langage

Ce joueur NBA avait inventé un langage

Jerry Lucas

Egalement doté d’une mémoire extraordinaire, il est le fruit de nombreuses anecdotes sidérantes, contées par les acteurs et observateurs de son époque… Découvrez Jerry Lucas, 77 ans ajourd’hui, véritable légende du basket et peut-être le cerveau le plus fascinant de l’histoire NBA.

« Un des personnages les plus intrigants à avoir joué en NBA, si ce n’est dans tous les sports américains ». Ces mots sont signés par Bob Ryan, une plume très respectée parmi la presse sportive américaine. Ils concernent Jerry Lucas, un ailier fort rookie de l’année en 1964, élu 7 fois all-star, 3 fois dans la NBA first-team et 2 fois dans la second-team, champion avec les Knicks en 1973 et sur la liste 50 at 50 (les cinquante meilleurs joueurs des cinquante premières années de l’Association). Tellement étrange que même Phil Jackson – pourtant connu pour avoir connecté avec des énergumènes comme Dennis Rodman – n’arrivait pas toujours à le comprendre…

« Je l’entendais parler chinois avec Bill Bradley sur le terrain… », raconte ainsi le Zen Master, dans le documentaire When The Garden Was Eden. « En fait, j’avais inventé un langage avec mes enfants : na-ta-nini wa-si kindi», illustre verbalement l’intéressé. Bradley était apparemment le seul à pouvoir le suivre : « Je lui répondais na-ya-na-na na-é-na ». « Ça ne voulait rien dire, mais on comprenait qu’il y avait certaines sonorités qui impliquaient différentes options dans le système », dévoile ainsi Lucas. Une stratégie qui pouvait totalement confondre les adversaires : « Personnellement, je jetais juste mes bras en l’air et je refusais même d’y payer la moindre attention », assure l’ex-Celtic John Havlicek, dans une mine encore totalement sidérée aujourd’hui. Il avait pourtant été son compagnon de chambrée à Ohio State…

 

Une mémoire phénoménale et un cerveau unique

Il faut dire que notre protagoniste était vraiment particulier. Depuis l’enfance, il avait ainsi commencé à développer deux orthographes pour chaque mot. Lorsqu’il vous dit que « cat (chat) » s’écrit « a-c-t » dans l’ordre alphabétique, jusque là tout va bien. Mais quand, sans broncher, il enchaine à la vitesse de l’éclair « basketball : a-a-b-b-e-k-l-l-s », le doute s’installe. Une fois qu’il continue avec d’autres exemples tout aussi brusquement, dont « ceiling (plafond) : c-e-g-i-i-l-n », vous ne pouvez qu’admettre ce qu’il se dit sur lui (et qu’il n’hésite pas à confirmer lui-même) : « Dude is special », le mec est spécial, voire bizarre.

« Il affirmait avoir mémorisé la première colonne des premières 167 pages de l’annuaire de New York », raconte ainsi son coéquipier Bill Bradley, lui-même un intellectuel brillant qui devint sénateur – et n’est pas passé très loin de lanomination démocrate à la présidentielle américaine. « Sérieusement, l’annuaire de New York ?! », s’exclame encore Walt Frazier. Le natif de l’Ohio n’hésita d’ailleurs pas à démontrer ses prouesses à la télévision. Il se rendit par exemple au Tonight Show, rencontra les quelques 500 personnes de l’audience avant l’enregistrement, puis en nomma plusieurs choisies au hasard, durant l’émission, sans se tromper.

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Auteur à succès

Les capacités, a priori hors-normes, de « Dr Memory » venaient avant tout de méthodologies consciencieuses, qu’il détailla dans pas moins de 30 livres, dont Remember the Word ; Ready, Set, Believe ; Becoming a Mental Math Wizard ; Ready, Set, Remember ; Names & Faces Made Easy ; Learning How to Learn. Tous écrits après sa carrière et jusque dans les années 2000, ils firent de lui une sorte d’expert national sur les prouesses mentales. Son premier ouvrage, The Memory Book, sorti peu après le trophée glané en 1973 et sa retraite en 1974, devint même un bestseller et fut celui qui se vendit le mieux pour un joueur des Knicks – sachant que pas moins de 6 avaient pondu un bouquin au début des seventies (voir The Undisputed Guide to Pro Basketball History) !

Côté basket, le CV du Hall of Famer est largement fourni. Immense joueur de lycée, sa coordination est encore prisée aujourd’hui : « je l’ai vu faire rentrer intentionnellement le ballon dans le panier sur un entre-deux », se rappelle Bob Knight. C’est l’un des sinon LE joueur universitaire le plus illustre : champion NCAA en 1960, 3 fois de suite finaliste (1960-62), 2 fois MOP du Final Four (1960 et 1961), 2 fois joueur de l’année, sportif de l’année 1960 pour Sports Illustrated après sa médaille d’or olympique. En NBA, il fut un précurseur, parmi les premiers intérieurs capables de tirer de loin – souvent d’une main. Spécialiste du rebond, il a la quatrième moyenne en carrière (15,6) de l’histoire, alors qu’il ne mesurait que 2m04 et que ses trois devanciers étaient des pivots. Clutch, Dave DeBusschere disait de lui : « il attrape le gros rebond, fait la grosse action en défense, la claquette quand vous en avez le plus besoin… ». On est donc en droit de se demander pourquoi Jerry Lucas, premier joueur champion en High School, Fac et NBA (sans oublier l’or à Rome) n’est pas si connu que ça, surtout avec cette personnalité singulière et son appartenance à l’une des équipes les plus appréciée de l’histoire de la ligue.

Un relatif oubli justifié ou injuste ?

Tout d’abord, parce qu’il ne rejoint New York qu’en 1971, après le premier titre et l’élimination en finale de conférence l’année suivante. Mais la réponse se trouve peut-être encore plus dans The Book of Basketball, de Bill Simmons. « Le mec était tristement connu pour chercher à améliorer ses stats à tout prix », notamment au rebond, affirme ainsi l’auteur. Ajoutez à cela que son style, peu athlétique, n’aurait certainement pas survécu à la NBA moderne… Là où des légendes comme Wilt Chamberlain, Dr. J ou encore Oscar Robertson continuent de susciter l’admiration, « c’est l’un des seuls types des 50 at 50 dont personne ne dit : Mon gars, tu aurais dû voir jouer Jerry Lucas », insiste Simmons.

Plusieurs témoins soulignent cependant encore son adresse, à des distances comparables aux shoots de Steph Curry – et qui aurait donc bénéficié d’une invention de la ligne à trois points plus précoce. On surnommait même ses tirs des « Lucas Lay-ups » tant il en mettait, pour un total de 50% en carrière. Le reste de ses statistiques restent aussi très impressionnantes, avec notamment 20 points & 20 rebonds sur plusieurs saisons. De plus, il était doté d’un sens de la passe inné, loué jusqu’au Madison Square Garden, où les Knicks de Red Holzman avaient pourtant déjà développé une expertise sur le sujet encore retentissante aujourd’hui. Et bien sûr, sa fantastique mémoire photographique l’aidait à se rappeler des caractéristiques de chaque joueur et des systèmes de chaque équipe, en attaque comme en défense, ce qui le rendait efficace même si, de son propre aveu, il n’était pas un contreur d’élite.

S’il eut donc quelques manques, avoir passé – voire gâché – ses meilleures années avec les Cincinnati Royals (une équipe absolument incapable de gagner un titre), n’a certainement pas aidé ni sa motivation chez les pros (peut-être aussi handicapée par tous ses intérêts mentaux extra-sportifs) ni notre mémoire. Mais même Simmons, l’un de ses critiques les plus acerbes, le place en 64ème position dans sa pyramide des meilleurs joueurs de tous les temps, juste derrière Ray Allen (jusque-là le meilleur shooter à 3 points de l’histoire, l’ouvrage étant paru en 2009) et devant des phénomènes tels Earl Monroe, Dennis Rodman, Pete Maravich, Chris Webber ou encore Joe Dumars. Ses faiblesses ne devraient donc pas totalement oblitérer le souvenir de ce joueur unique. L’ironie serait trop cruelle, pour un expert en techniques de mémorisation…

Pour aller plus loin, Un sujet d’ESPN Classics sur lui

Une partie de ses techniques de mémorisation :

Antoine Bancharel, à New York

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