Je suis James Harden

Je suis James Harden

Je suis James Harden. Je suis l’un des plus forts joueurs de un-contre-un de la NBA. Et de ce fait, je suis un problème insoluble pour toutes les défenses de la planète.

Mon coach l’a bien compris. Il a construit, autour de moi, toute notre équipe et un plan de jeu de sorte à rendre ma capacité si saillante qu’elle est devenue implacable. Je vais vous raconter comment tout ça se passe. Comment nous sommes devenus l’une des attaques les plus fatales de l’histoire.

Les adversaires me connaissent. Ils savent à quel point je suis fort balle en main. Ils savent que je peux facilement déborder mon vis-à-vis et scorer en attaquant le cercle. Que je peux shooter sur sa tête et marquer. Alors ils mettent face à moi leur meilleur défenseur extérieur, celui qui est le plus susceptible de me rendre la vie plus dure.

Ce joueur peut être un arrière comme moi ou bien un ailier, voire un meneur. Parfois un ailier fort mais c’est assez rare qu’il y en ait qui puisse rivaliser avec mon drive. L’important pour l’équipe d’en face, c’est de mettre devant moi celui qui pourra me gêner le plus, qu’importe son poste, qu’importe qui il est.

Quand ce joueur ne partage pas le même poste que moi, cela peut avoir pour effet de faire défendre leur arrière sur un ailier plus grand et plus costaud comme Trevor Ariza ou PJ Tucker. Mais ce n’est pas grave. Cette équipe adverse -toutes les équipes adverses- préfère supporter un mis-match physiquement favorable à mon coéquipier beaucoup moins doué en un-contre-un, que prendre le risque de ne pas mettre sa meilleure carte défensive sur moi. Elle a raison.

Même face à un excellent défenseur, parfois doté d’immenses bras, d’une fabuleuse vitesse latérale et d’un positionnement parfait, je peux faire aboutir mon un-contre-un par des points au compteur via un panier ou des lancer-francs. Mais forcément, j’y arrive moins souvent.

Puis sur la longueur d’une rencontre, tous ces un-contre-un vide mon énergie. Je dois parfois me reposer en défense pour récupérer. Quand bien même, je manque généralement de jus dans les dernières minutes, lorsque la victoire peut se jouer. On essaie donc d’éviter ces situations de pur un-contre-un face à cet excellent défenseur.

Evidemment, on y arrive.

Un moyen existant pour tirer des valises de profit de ma force de frappe en un-contre-un est le pick and roll et toutes ses variantes. Quand on a à disposition un levier telle que ma capacité à faire la différence balle en main, les plans les plus basiques deviennent des armes de guerre.

Un coéquipier, souvent un intérieur car plutôt large et costaud, vient se positionner pour poser un écran à ce fort défenseur qu’on a assigné sur moi. Balle en main, je contourne mon coéquipier poseur d’écran de sorte à ce que mon défenseur qui essaie toujours de me coller en restant toujours entre moi et l’accès au cercle, soit sur la trajectoire dudit écran.

Si Fort Défenseur s’écrase sur le buste de Poseur d’Ecran comme une grosse mouche sur un pare-brise, j’ai un boulevard jusqu’au panier. Si après ça un des défenseurs loin de l’action quitte le coéquipier stationné dans un coin du parquet qu’il marquait pour venir « en aide » et se mettre juste à temps entre le panier et moi, j’ai n’ai qu’à balancer la gonfle au collègue désormais esseulé.

Normalement, ce coéquipier est alors derrière la ligne à trois points et se trouve être un bon shooteur. C’est pour ça que Mike D’Antoni s’est évertué à placer le plus de shooteurs au moins corrects autour de moi. Qu’importe l’adversaire qui vient en aide, il libère quelqu’un qui se voit par là obtenir une position de tir complètement ouverte derrière la ligne primée, soit l’une des positions les plus rentables du jeu. Et s’il n’y a pas d’aide, c’est moi qui score.

Parfois, ce coéquipier abandonné par son défenseur est un intérieur se tenant plutôt près du cercle, comme Clint Capela. Mais là aussi, si je me débrouille bien -ce qui est la plupart du temps le cas- l’Aidant ne peut pas défendre à la fois sur moi qui attaque le panier et couvrir Capela. Selon vers laquelle des deux options il penche, je choisis l’action contraire. Un lay-up pour moi ou une passe pour le pivot suisse. Dans les deux hypothèses, c’est un panier facile, parfois agrémenté d’un lancer-franc supplémentaire.

Qu’importe lequel de mes adversaires vient en aide, je suis aussi un passeur exceptionnel doté d’une fabuleuse vision de jeu. Je trouverai toujours celui de mes coéquipiers qui est ouvert et qui bénéficiera d’une position dorée.

Si Fort Défenseur est un fort défenseur, c’est souvent qu’il parvient à ne pas prendre systématiquement l’écran de Poseur d’Ecran dans le museau. Ce n’est toutefois pas un problème. S’il arrive à voir venir mon mastodonte de coéquipier et à le contourner en me collant au derche, ce n’est pas grave, le mal est déjà fait.

Fort Défenseur a forcément perdu un quart de seconde en évitant Poseur d’Ecran. Il est donc dans mon dos et un brin en retard sur moi. A partir de là, je suis trop tranchant, trop en maîtrise de la protection de mon couloir d’attaque pour lui permettre de se replacer devant moi à temps. Donc là aussi, l’accès du cercle s’offre à mes qualités de finisseur.

Pour éviter ça, Fort Défenseur peut essayer de passer « à travers » l’écran, c’est-à-dire se débrouiller pour rester collé à moi tout en étant en permanence entre le panier et ma personne durant mon déplacement, cela en dépit de l’écran. Le tout sans complètement défoncer l’écran, ce qui obligerait l’arbitre à siffler une faute.

Il s’agit d’un art subtile et extrêmement compliqué qui demande à Fort Défenseur une jolie combinaison de puissance, de précision des mouvements et de souplesse. Il doit être élusif comme un serpent et l’être à la vitesse d’une antilope. Mais de toute façon, si l’écran est bien posé, cela relève quasiment de l’impossible.

Alors Fort Défenseur procède différemment. Il peut essayer de me retrouver à la sortie de l’écran, non pas en suivant ma route et en tentant de me rattraper malgré les obstacles, mais en faisant le tour de l’écran par l’intérieur, comme un policier qui coupe à travers une petite ruelle étroite pour apparaître soudainement devant le criminel en fuite qui avait un plus long chemin arrondi. Fort Défenseur sait où je veux aller et il peut, de la sorte, venir à la rencontre de ma trajectoire à la sortie de l’écran et se poster entre le panier et moi au moment fatidique.

Dans ces conditions, Fort Défenseur fait obstacle à mon accès au cercle. J’ai toutefois la parade. En prenant le chemin de l’autre côté de l’écran, Fort Défenseur se décolle de moi l’espace de quelques instants. Ainsi, pendant une minuscule poignée de temps (une seconde, pas beaucoup plus), je suis tout seul derrière la ligne à trois points.

Or, je suis très fort pour marquer à trois points après un dribble. Ce moment de tranquillité offert est une viennoiserie plein de confiture posée devant moi. Grâce à mon adresse et au point supplémentaire dû à la distance, je peux faire une belle ardoise avec un fort taux de rentabilité par ce biais.

Ainsi, si l’équipe adverse laisse Fort Défenseur se débrouiller tout seul sur pick’n’roll, qu’importe sa stratégie je le cuisinerai comme une dinde bien grasse de Thanksgiving.

Elle va donc tenter de défendre sur moi avec deux joueurs, en utilisant celui qui marque Poseur d’Ecran pour filer un coup de main à Fort Défenseur. Ainsi, lorsque Fort Défenseur contourne l’écran vers l’extérieur pour essayer de rester tout le temps collé à moi, Défenseur Ecran va essayer de combler le quart de seconde que son coéquipier a perdu dans l’exercice, en me barrant le chemin du cercle. Juste suffisamment longtemps pour permettre à Fort Défenseur de rattraper son retard.

Si Défenseur Ecran est suffisamment vif et alerte, je n’ai effectivement pas l’occasion de ruer vers le panier durant la fraction d’instant où Fort Défenseur est coincé dans mon dos. Mais ce faisant, Défenseur Ecran abandonne un peu d’espace à Poseur d’Ecran. Celui-ci peut au choix plonger vers le cercle ou, s’il est bon shooteur, s’écarter légèrement de l’action pour se glisser dans une position peinarde à trois points. Poseur d’Ecran, complètement démarqué, aura dans un cas ou dans l’autre, une excellente occasion de faire clignoter le tableau des scores.

Et je vous l’ai dit, je suis un formidable passeur. Même avec deux défenseurs sur le râble, je suis assez aisément capable de servir Poseur d’Ecran dans le timing parfait pour qu’il ait sa jolie position de tir.

Même si Fort Défenseur et Défenseur Ecran connaissent parfaitement ce scénario et essayent du coup d’empêcher la passe en fichant en permanence un corps ou des bras entre Poseur d’Ecran et moi, ou en s’agglutinant à moi à la façon très agressive de sangsues ayant repéré un mollet bien juteux, j’ai la maîtrise de dribble et le contrôle des espaces pour les traîner sur le terrain jusqu’à parvenir à créer une ouverture.

Je ne suis pas juste très fort en un-contre-un, je suis aussi un fichu playmaker sacrément rusé. Comment l’opposition décide de défendre le pick’n’roll m’importe peu. J’ai une solution à chaque proposition.

Ce qu’il y a de bien dans le sport, c’est qu’il ne fait pas de cadavre. Les victimes de mes méfaits reviennent toujours vers moi pour essayer de prendre leur revanche. Elles se dressent à nouveau face à moi et parfois, après s’être creusé la tête pour trouver un moyen de me contrer.

Aujourd’hui, on essaie plus de faire en sorte que Fort Défenseur soit dans mes pattes en toutes circonstances. Mes adversaires ont bien vu que ça ne marchait pas face à moi.

La nouvelle astuce défensive à la mode est de switcher, de changer sur tous les écrans. C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’un coéquipier pose un écran pour mettre des bâtons dans les roues de mon défenseur, le défenseur qui était initialement chargé de s’occuper du poseur d’écran vient sur moi et reste sur moi. Il devient mon nouveau défenseur attitré. Pendant ce temps, celui qui me défendait juste avant l’écran marque désormais Poseur d’Ecran. Les deux défenseurs ont échangé leurs assignations.

Là où précédemment, Défenseur Ecran prenait le relais de Fort Défenseur seulement le temps que celui-ci refasse son retard pris à cause de l’écran, Défenseur Ecran devient celui qui défend sur moi. Ce petit manège est joué à chaque fois que j’essaie de mettre en place un pick’n’roll.

De cette manière et sauf si les protagonistes se foirent, je n’obtiens jamais ces petits décalages pour aller au cercle, ces petits espaces pour shooter à trois points ou ces démarquages de mon partenaire. Je n’obtiens pas ces petits détails qui m’avaient permis de tant les fumer jusque-là.

L’épais inconvénient de cette stratégie de switch (appelée aussi « rotation »), c’est que ce n’est plus systématiquement Fort Défenseur qui est face à moi. Ça peut être n’importe qui.

Je suis un joueur de un-contre-un incroyablement fort ; si le jeu des rotations amène à poster devant moi un type un peu lent, un type un peu frêle ou tout bêtement un mauvais défenseur, je vais le battre assez facilement et mettre mon panier. Si un deuxième défenseur vient aider après que j’ai passé son coéquipier cuit, je n’aurais qu’à servir mon propre coéquipier qu’il a soudainement laissé libre, pour un panier facile proche ou loin du cercle.

Je me régale avec les picks’n’rolls mais je me régale aussi avec les défenses de rotations. Peut-être plus avec cette dernière. Pas spécialement dans le sens où c’est plus facile (ça ne l’est pas) mais dans le sens où ça m’amuse beaucoup. Parce que, voyez-vous, face aux défenses de rotations, c’est nous, l’attaque, qui choisissons qui je vais faire passer au barbecue.

Je sais que si j’organise une pose d’écran devant ma personne, le jeu de rotation adverse aboutira à placer face à moi, après la prise d’écran, le joueur qui défendait sur le poseur d’écran. Ainsi, je peux choisir lequel des cinq défenseurs est le plus faible pour m’affronter, demander à mon coéquipier sur lequel celui-ci est en train de défendre de poser un écran à mon endroit et, bim, je me retrouverai en un-contre-un contre ce faible défenseur.

De cette manière, non seulement je peux éloigner Fort Défenseur de ma vue mais aussi sélectionner lequel des cinq joueurs d’en face sera mon adversaire pour un mano a mano que je suis sûr de gagner. Si tu es le plus mauvais défenseur de ton équipe, tu pourras être sûr de voir le gars que tu marques venir poser un écran pour moi, et qu’importe que tu ne veuilles pas te retrouver devant ma barbe insolente avec la lourde tâche d’essayer de m’empêcher de faire mon numéro, tu devras le faire quand même parce que tu as la consigne de changer de vis-à-vis après chaque écran.

L’équipe adverse peut avoir quatre gros stoppeurs sur le terrain -du genre vif, long et intelligent capable de sérieusement compliquer mes affaires-, mes potes et moi se débrouillerons pour que je me retrouve face au cinquième homme. Qu’importe son poste, son profil. Celui-ci n’a même pas besoin d’être un défenseur à jeter aux ordures pour que je me bâfre de paniers ou de passes décisives. Il peut être moyen ou juste bon sans fioriture, je reste assez fort en un-contre-un pour que ça reste rentable.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’arrive à enrayer une méthode de défense qui, autrement, est stratégiquement très intéressante.

Cette défense réduit au maximum les décalages, surnombres dans une zone et positions ouvertes car elle fait en sorte qu’il y ait toujours un défenseur sur un attaquant, qu’importe les écrans déployés. C’est une défense qui force l’attaque à jouer le un-contre-un, ce qui est généralement un très bon calcul car ce type d’action est bien plus difficile pour l’attaquant qu’un tir ouvert ou une combinaison sur pick’n’roll.

Les pourcentages chutent, les attaques se sclérosent. C’est un excellent pari, souvent bénéficiaire quand il faut faire les comptes. Sauf face à moi. Parce que je ne suis pas juste fort en un-contre-un. Je suis fort au point que je fais passer ce type d’actions du « moyennement rentable » au « carrément rentable ».

La parade serait de m’opposer un cinq intégralement composé de fabuleux défenseurs. Et quand je dis « fabuleux défenseurs », je parle de fabuleux défenseurs pour me stopper moi. Une gigantesque chimère de 2m20 aux bras de Kraken peut être le défenseur le plus impactant de la ligue. En un-contre-un face à moi, il n’aura pas la vitesse pour me contenir.

Devant cinq défenseurs taillés dans le titane pour m’éteindre, je n’aurais que des poisons mortelles parmi lesquels choisir.

Mais, hé, comment voulez-vous réunir une telle armada ? Chaque équipe serait déjà ravie d’avoir seulement un ou deux hommes anti-Harden. Bordel, elles seraient aux anges d’avoir trois ou quatre moitiés d’homme anti-Harden. Et en attaque, vous faîtes comment ? Il vous faudrait non seulement cinq défenseurs d’élite pour flinguer mes journées mais aussi que ce cinq soit capable de dérouler une attaque suffisamment puissante pour convertir en point les stops défensifs. Je ne suis même pas sûr que la sélection nationale américaine puisse aligner ce genre de formation.

Ne cherchez pas, il y aura toujours, sur le terrain, un maillon faible moins fort défenseur que je suis fort en un-contre-un. Il y aura toujours un maillon faible que je pourrais croquer.

Vous pourrez le cacher dans un coin du parquet. On le sortira de son trou pour venir faire sa rotation sur moi. Vous pourrez anticiper les écrans à venir et effectuer une rotation de marquage avant que mon coéquipier supposé entraîner votre maillon faible jusqu’à moi vienne poser son écran. Ça ne changera rien : en multipliant les tentatives de forcer cette rotation ciblée, il y aura forcément un moment où Maillon Faible devra caler ses appuis nerveux devant moi. Tout au plus, vous nous aurez fait manger plusieurs des vingt-quatre secondes de la possession avant que nous puissions parvenir à notre situation de un-contre-un favorable. Cette réduction de notre temps d’action est ennuyeuse mais pas suffisante pour nous coincer.

Je suis James Harden. Et on ne peut pas complètement m’arrêter.

Je n’attends désormais qu’une chose. Avec quelle nouvelle stratégie les cadavres que j’ai semés un peu partout vont-ils revenir la prochaine fois ?

StillBallin (@StillBallinUnba)

PS : La bonne blague, c’est que si je suis dans un mauvais jour ou blessé, Chris Paul peut prendre le relais. Il est presque aussi fort que moi en un-contre-un. Donc face aux Rockets, c’est sur quarante-huit minutes qu’il faut avoir en permanence sur le terrain un cinq avec le moins de failles défensives possibles.

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