Svi Mykhailiuk, celui qui était destiné à être Luka Doncic avant Luka Doncic

Svi Mykhailiuk, celui qui était destiné à être Luka Doncic avant Luka Doncic

Il y a quelques temps, vous avez peut-être regardé le Final Four NCAA, point final en deux temps du fameux tournoi universitaire. Vous avez peut-être d’ailleurs privilégié la plus grosse affiche de ce dernier carré qui a eu lieu lors de la demi-finale. Celle qui opposait l’ancien et futur champion -Villanova- à l’illustre faculté de Kansas qui a vu passé sous ses cintres Paul Pierce, Andrew Wiggins ou encore Joel Embiid.

Peut-être qu’à cette occasion, entre deux rafales de tirs à trois points des étudiants de Villanova, votre attention a de temps en temps été distraitement tiraillée par un ailier de l’équipe adverse à cause de son nom sortant de l’ordinaire et parce qu’il semblait être le désigné européen de service dans cette grande messe américaine. Arrière de relative grande taille, le teint palot, excellent shooteur et un peu délaissé par ses coéquipiers, Sviatoslav Mykhailiuk remplissait parfaitement le cahier des charges de l’exotique basketteur universitaire venu du Vieux continent.

Certainement même qu’avec sa production somme toute assez médiocre (10 points à 2/8 aux tirs), vous n’avez gardé de lui que le souvenir d’un joueur de complément sans grand intérêt, ni potentiel, notamment après avoir appris des commentaires de la rencontre qu’il jouait là sa quatrième année universitaire quand les plus talentueux joueurs NCAA quittent généralement leur campus après seulement une ou deux saisons. Tout au plus restera-t-il dans votre mémoire un peu plus longtemps que pour d’autres parce que son patronyme rappelle celui du Dieu de la Mort dans Death Note.

L’Ukrainien est un peu plus que ça mais effectivement, on aura du mal à vous donner tort sur le peu d’égard que vous donnez à un éventuel brillant futur en NBA. C’est malheureux parce que quatre ans auparavant, Mykhailiuk était pressenti pour devenir le type de génial prospect qu’est actuellement Luka Doncic, le prodige slovène du Real Madrid qui a toutes les chances d’être choisi en première position de l’excellente draft 2018.

Ce Mykhailiuk quatre ans plus jeune, qui n’existait alors que dans les carnets des spécialistes du scouting international mais en dominait les pages, partageait avec Doncic ce profil d’arrière-ailier combinant un véritable talent de shooteur et un playmaking de haut vol, profil particulièrement intéressant en ce sens qu’il sied bien à celui d’un franchise player. Il partageait aussi avec Doncic une précocité folle et cette impression impossible à décoller qu’ils ont compris le jeu et l’ont maîtrisé avant tout le monde.

Mykhailiuk n’avait en effet pas encore 17 ans quand il a été invité à participer au Nike Hoop Summit, sorte de All-Star Game organisé par la marque à la griffe réunissant les meilleurs lycéens américains et jeunes basketteurs internationaux de 19 ans ou moins. En même temps que lui s’y trouvaient entre autres Karl-Anthony Towns, Nikola Jokic ou encore Myles Turner. Avant ça, Mykhailiuk jouait de sérieuses minutes avec les professionnels dans son humble équipe ukrainienne du BK Tcherkassy Mavpy et avait, l’été précédent lors de l’Euro des moins de 16 ans, fait ouvrir de grands yeux au monde souterrain des recruteurs qui préparent leur savoir longtemps à l’avance.

A la sortie de cette compétition internationale des jeunes, nbadraft.net parlait de lui comme du « nouveau jeune européen phénomène » qui a « éclipsé Mario Hezonja, un potentiel lottery pick sur qui il était écrit le même genre de choses à son propos deux ans auparavant, quand il avait 16 ans ». Pour vous donner une idée, Hezonja s’est par la suite forgé un petit rôle dans l’énorme armada du FC Barcelone avant d’atteindre sa vingtième année et a été sélectionné en 5ème position de la draft 2015 (après quoi il a éprouvé les pires difficultés à exprimer son talent dans une franchise d’Orlando incapable d’aligner un pied devant l’autre. Mais ça, c’est une autre histoire).

Le site spécialisé terminait son couplet sur Mykhailiuk en citant la légende du basket ukrainien et l’une des plus grandes stars de l’Ex-URSS, Olexandr Volkov (recruté par les Hawks d’Atlanta à une époque où, pour un européen, accéder à la NBA revenait à traverser l’Atlantique à la nage avec un bras en moins). Celle-ci décrivait notre futur ailier de Kansas comme « le meilleur joueur de l’histoire de l’Ukraine après lui ».

Après le Hoop Summit, Fran Fraschilla, le spécialiste des prospects internationaux d’ESPN, indiquait que notre jeune prodige aurait été dans le top 10 des lycéens américains de la classe 2015 (Ben Simmons, Brandon Ingram, Jaylen Brown, Skal Labissiere) alors qu’il était un an plus jeune que la grande majorité d’entre eux.

Fraschilla et nbadraft.net ne tapent pas toujours juste mais pas au point de dire que l’eau est chaude quand elle est froide.

Jonathan Givony, fondateur du site référence en matière de scouting, Draftexpress et désormais spécialiste draft d’ESPN, est certainement un analyste plus fiable et ses propos étaient d’ailleurs plus tempérés. Ils restaient toutefois de l’ordre de l’élogieux : « super talentueux », « formidable prospect », pouvait-t-on le lire sur twitter. Mykhailiuk était d’ailleurs apparu en fin de loterie de ses prévisions pour la draft qui aurait lieu deux ans plus tard, première échéance à laquelle l’ukrainien aurait pu se présenter selon la réglementation.

Autant vous dire que l’arrière-ailier avait dès lors obtenu mon attention. Mais une autre chose que cette perspective de pouvoir mettre un nom sur la future potentielle pépite européenne avait hameçonné mon intérêt sur le coin de son jersey.

Peu après le Hoop Summit, alors qu’il n’avait pas encore tout à fait 17 ans, Mykhailiuk a choisi d’aller en NCAA, dans la prestigieuse université de Kansas. Ayant obtenu l’équivalent ukrainien du baccalauréat avant l’heure, il allait pouvoir porter le maillot rouge et bleu dès la saison à venir et devenir ainsi l’un des plus jeunes joueurs à poser ses pieds sur un parquet NCAA.

J’ai adoré cette décision.

Je me suis souvent posé la question de savoir quel était le meilleur chemin à prendre pour développer au mieux son jeu quand on est un adolescent au potentiel NBA : celui qui passe par la NCAA ou celui qui s’écarte des Etats-Unis et du système amateur pour aller se frotter à des professionnels endurcis d’un championnat outre-atlantique d’un suffisamment bon niveau, européen notamment. Ce choix peut être délicat.

On prête à la voie professionnelle -la voie classique des européens (Kristaps Porzingis, Mario Hezonja, Nikola Jokic, Evan Fournier) mais pas que (Brandon Jennings)- la vertu de l’apprentissage du « bon basket », des fondamentaux, ainsi que celle de la compétitivité (se faire une place dans la rotation d’une équipe composée de pros de haut-niveau) ou encore celle de tout simplement jouer face à de fortes et expérimentées équipes.

Dans le camp du négatif, le jeune prospect, ainsi entouré de vétérans confirmés et talentueux, peut perdre une année ou deux avant de trouver sa place dans la rotation et souvent une ou deux années supplémentaires avant de réussir à gagner un sérieux temps de jeu.

Même une fois ces dures batailles gagnées, il sera la plupart du temps confiné à un rôle secondaire, voire très limité. Il n’aura que rarement l’occasion d’être vu en situation de joueur majeur ou plus encore de franchise player. En cela, Luka Doncic est une incroyable exception. Porzingis n’était pas la claire première option d’une équipe espagnole de bas de tableau tandis qu’Hezonja évoluait au sein du grand FC Barcelone, mais n’avait le droit qu’à quelques petites poignées de minutes de jeu par match.

Au contraire, en NCAA, les plus talentueux prospects obtiennent instantanément un gros temps de jeu et sont intronisés go-to-guy de leur équipe -ou pas loin- sans attendre. Ils peuvent obtenir une véritable et durable expérience en tant que joueur majeur, en tant que joueur qui fait la différence. En tant que joueur sur les épaules de qui pèse la destinée de l’équipe. Il peuvent aussi laisser libre cours à leur talent, affûter leurs points forts, faire des erreurs sans crainte de devoir retourner sur le banc, se construire dans le temps.

Mais ils le font avec et face à des joueurs eux-même jeunes et en apprentissage. L’adversité peut donc être un peu faible ou manquer de sophistication. Notre prospect ne rencontrera donc peut-être pas un niveau de compétitivité suffisamment élevé pour l’obliger à progresser. Il n’aura peut-être également pas l’occasion de découvrir des types de défense et d’attaque différents ou plus élaborés qu’il risquera de trouver en NBA. Le changement de niveau entre la NCAA et le plus grand championnat du monde sera peut-être une trop grande marche à avaler d’un coup.

En parvenant à débarquer en NCAA à 17 ans à peine après avoir évolué auprès de professionnels (et sans se trouver coincé par des problèmes d’éligibilité), je me disais que Mykhailiuk allait pouvoir unir ces deux voies.

Il bénéficierait d’ailleurs toujours en parallèle d’un « apprentissage » de la vie professionnel à très haut niveau durant la pause estivale puisqu’il pouvait être retenu dans la sélection ukrainienne durant les compétitions internationales. Cela sera le cas cet été-là juste avant de faire ses premiers pas à Kansas puisqu’il comptera parmi les douze jaunes et bleus durant la Coupe du Monde, en Espagne (8 minutes jouées par match).

Plus encore, en se pointant si jeune dans le championnat universitaire, il était forcé d’y réaliser au moins deux années pleines et entières avant de pouvoir se présenter à la NBA (à cause de l’exigence d’être dans sa 19ème année pour aller serrer la main d’Adam Silver).

La plupart des NCAAers qui s’inscrivent à la draft après une seule année universitaire ont raison de ne pas perdre leur temps dans le championnat scolaire s’ils ont la possibilité d’être sélectionnés au premier tour. Mis à part l’aspect financier et l’idée de ne pas prendre le risque de faire chuter sa cote de draft, ils peuvent de la sorte (surtout pour les plus talentueux) accélérer leur progression mais aussi avoir plus de temps pour se développer (plus le joueur est jeune, plus sa franchise sera indulgente avec lui et pensera qu’il a encore du potentiel même s’il ne s’est pas encore imposé dans la ligue après plusieurs années ; parfois au point de lui offrir un nouveau contrat avant d’avoir prouver sa valeur).

Mais j’aime bien quand un prospect effectue deux années en NCAA alors qu’il pourrait être à l’échelon supérieur après la première. Ce choix n’est pas sans risque, comme dit plus haut. Mais cette deuxième saison leur permet aussi d’être confronté à une nouvelle saison en tant que leader, cette fois en devant confirmer, voire même outrepasser les performances de l’exercice précédent. Et cela face à des adversaires mieux préparés à les rencontrer, qui plus est. C’est aussi une année d’expérience en plus dans la peau d’un chef d’équipe et de celui qui doit faire gagner sa formation. Ces petits détails peuvent avoir leur importance pour un futur franchise player.

Mykhailiuk pouvait donc à la fois faire deux années universitaires dans une grande fac et se présenter à la draft au plus jeune âge possible. Entre cela et son passé dans le basket professionnel européen, je le voyais déjà arrivé en NBA avec le meilleur parcours possible pour un joueur de 19 ans. Additionné à son talent et à son profil, il y avait comme un goût de création parfaite issu d’un laboratoire qui se dégageait de ce prospect.

Et puis non, en fait.

Peut-être que c’est d’ailleurs ce parcours rêvé qui a tout fichu par terre. Arrivé possiblement trop jeune et trop tendre en NCAA comme le disait son coach de Kansas, Bill Self (chose dont on peut malgré tout s’étonner étant donné qu’il avait joué avec des adultes chevronnés auparavant), l’ukrainien n’a pas eu beaucoup de temps de jeu. Il n’a pas non plus spécialement fait tourner les têtes durant ses rares instants sur le terrain. Certainement qu’il n’était pas un prospect aussi fort que Luka Doncic ou même Mario Hezonja en réalité.

Ce n’est que lors de sa troisième année qu’il a obtenu un vrai temps de jeu. Et alors, il a été réduit à un rôle assez restreint de spot-up shooteur. De temps en temps, ses qualités de playmaker refaisaient surface mais seulement l’espace de quelques brefs instants sporadiques avant de retourner dans les profondeurs de la partie immergée de son jeu, peut-être désormais atrophiées par manque d’utilisation.

Est-ce Mykhailiuk qui n’a pas réussi à capitaliser sur sa précocité et à développer son jeu autant que les autres alors qu’il était parti avec plusieurs pas d’avance ? Est-ce que c’est Bill Self, dont l’historique en matière de développement de prospects arrivés à Kansas avec moult parades et sons de trompette est assez mitigé (Andrew Wiggins, Josh Selby, Cheick Diallo, etc), qui n’a pas su mettre l’ukrainien dans les conditions adéquates à sa progression ? Je n’en ai aucune idée.

Mykhailiuk se présente aujourd’hui à la draft après quatre années en NCAA, à la toute fin de son cursus universitaire et sans avoir fait beaucoup d’éclats. La déception ainsi qu’une forme de tristesse marquent désormais son nom, là où j’y voyais avant de l’espoir et de l’excitation.

Tout n’est cependant pas sombre dans ce tableau. Être ainsi un « senior » est souvent un élément négatif pour un candidat à la grande ligue (« s’il était si fort, il n’aurait pas eu besoin d’autant de temps pour faire le grand saut »). Mais Mykhailiuk aura alors à peine dépassé les 21 ans. Il sera un toujours assez jeune joueur avec une massive dose d’expérience dans les fontes.

Annoncé au second tour au mieux, la franchise qui voudra bien lui donner sa chance aura un « jeune vieux joueur » à la culture à la fois européenne et américaine qui a connu un paquet de choses. Elle aura aussi un excellent shooteur doté d’une bonne taille (2m03) et d’une belle intelligence de jeu. Elle aura un role player dévoué qui pense à l’équipe avant de penser à lui-même. Parfois même, peut-être qu’elle verra des flashs de sa vision de jeu et de sa créativité.

Et qui sait ? Peut-être que Mykhailiuk sera un jour cité parmi les cadres d’une franchise NBA visant le titre. Comme si de rien n’était.

StillBallin (@StillBallinUnba)

4 Comments

    1. Merci à toi (toujours) !

  1. tres bon article :-) Ca donne envie de le suivre si il est drafté

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