La défense en switch : étape, détour ou fin de l’évolution ?

La défense en switch : étape, détour ou fin de l’évolution ?

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Difficile de suivre ces playoffs 2018 sans entendre frénétiquement parler de « switch », même pour les plus allergiques aux questions tactiques. Il y a quelques années encore, cette pratique était largement vue comme la bouée de sauvetage ultime d’une possession défensive mal gérée. Mais dans une NBA de plus en plus libérée tactiquement, le tabou du switch a fini par s’effriter au point de renverser complètement la table pour devenir la défense à la mode. Si l’on pouvait se demander à quel point son succès n’était pas le simple fruit du hasard, forte du triomphe d’une unique occurrence en la personne des Warriors, les derniers mois ont montré que le phénomène tendait à se généraliser. Changer sur les écrans du poste 1 à 4 est devenu au final la nouvelle norme parmi les franchises et certaines équipes n’hésitent pas à imiter Golden State en poussant le procédé jusqu’au poste 5 (entre autre Boston et Houston). Mais si le succès de cette stratégie ne peut être qualifié d’événement aléatoire, est-il pour autant justifié ? Dans un monde aussi petit que la NBA, on connaît le penchant des équipes à mimer les champions. Il suffit de revenir à l’orée de la saison 2015 où la moitié de la ligue cherchait à reproduire la « motion offense » des Spurs. Dit autrement, l’ascension du switch est-elle le résultat d’une évolution logique, cette défense disposant d’un caractère différenciant procurant un avantage net sur ses concurrentes, ou alors un simple effet de mode dicté à la manière d’une histoire écrite par les vainqueurs ?

Pour essayer de répondre à cette question, il est bon de revenir sur le principe même du switch et sur ses faiblesses intrinsèques. La majorité des écrans ont pour but de créer un décalage entre l’attaquant et son défenseur. Que ce soit via le « drop », le « ice », le « show », les tacticiens ont tenté de mettre en place des systèmes concédant ce décalage mais pour mieux l’intégrer préventivement dans une situation connue et donc mieux maîtrisable. Souvent, ces situations demandent des aides externes aux 2 joueurs qui gèrent l’écran, intégrant des concepts comme le « tag » ou le « stunt ». Pour autant, le perfectionnement des attaques a montré que le décalage pouvait toujours être fructifié de manière rentable.

Le switch diffère de ces tactiques dans le sens où il est dans la négation même de ce décalage puisqu’en changeant de vis-à-vis, la séparation n’a plus lieu. Et plutôt que de se lancer dans une logique de déplacement complexe demandant aux 5 joueurs de surveiller la balle, la consigne d’un switch se limite a priori à savoir reconnaître une situation d’écran pour échanger d’opposant avec son coéquipier. Mais si le switch a longtemps été synonyme de faiblesse en NBA, c’est qu’à la place de concéder ce fameux décalage dans la défense, il laisse apparaître un autre déséquilibre : celui du mismatch. Bien défendre sur un joueur demande à la fois des qualités génériques mais aussi des qualités spécifiques à l’attaquant en question. Typiquement, la vitesse latérale est moins indispensable pour défendre Kyle Korver que ne l’est la faculté à naviguer au travers des écrans. C’est bien pour cette raison que la questions des « match-ups » (assignations défensives) reste un aspect clé pour tout entraîneur.

Avec le switch, le moindre écran met à mal cette organisation. Si le « mismatch » (opposition inégale) peut paraître anecdotique face à des seconds couteaux, il l’est beaucoup moins pour les stars offensives faisant maintenant face à des défenseurs inadaptés à leurs qualités. D’où l’utilisation d’isolations pour vaincre un switch et dans une ligue qui a longtemps pratiqué le 1 contre 1, le rendre encore plus facile qu’à accoutumée était inconcevable. Mais les changements de règles au début des années 2000 conjugués aux nouvelles études statistiques ont montré les limites de l’isolation, rendant son usage quasi-désuet dans la NBA moderne. Nous arrivons ainsi au point de tension majeur de la défense en switch : vu la qualité des attaques, concéder des mismatchs est plus profitable défensivement que de concéder des décalages. Une théorie que les Cavaliers puis les Rockets ont tenté de mettre à mal face à la défense des Warriors. Avec le duo Irving/James pour les premiers, Paul/Harden pour les seconds, le personnel était là. Mais la réussite offensive de ces équipes (105.3 à l’Offensive Rating pour les Cavs en 2016, 100.3 pour les Rockets en 2018) est loin d’avoir démonté l’hypothèse initiale. Sans faiblesse défensive critique à attaquer, le recours incessant à l’isolation déséquilibre la répartition des rôles offensifs : fatigue, manque de rythme, prévisibilité, autant de maux à mettre au crédit du switch.

Mais l’isolation n’est pas la seule manière d’attaquer une défense qui change sur les écrans. Il est temps de remettre en cause la notion de facilité dans l’exécution d’un switch. En effet, si le décalage spatial est souvent anéanti avec cette tactique défensive, il reste le décalage possible dans le changement, le passage de vis-à-vis d’un défenseur à l’autre. Reconnaître un écran, savoir à quel moment la transmission s’effectue, ne pas oublier d’empêcher les pénétrations vers le panier, autant de taches qui demandent une communication parfaite, surtout face à des équipes qui anticipent le switch. Dans la vidéo suivante, Zak Boisvert de l’excellent site « Pick & Pop » a relevé les différents mécanismes des Warriors pour faire sauter une défense en switch sans forcément partir en isolation :

D’ailleurs, une tactique similaire est aussi de continuer ses mouvements offensifs sans forcément chercher l’erreur au moment du switch. Par exemple, la majorité des « relocations » de Curry a lieu après le switch et même après que ce dernier est cédé la balle, tous les joueurs n’ayant pas l’habitude de défendre sur un adversaire aussi fort sans ballon :

Avoir beaucoup de mouvement, enchaîner les écrans avec ou sans ballon, bref augmenter les switchs et donc les chances de voir la défense faire une erreur est un autre procédé intéressant. Mais tout comme l’isolation, parier uniquement sur son mouvement de balle a ses limites. Une possession défensive bien gérée obligera finalement l’attaque à jouer l’isolation mais sans forcément le mismatch idéal et avec une horloge déjà bien entamée. Un scénario rencontré par les Warriors de 2016, ces derniers n’ayant pas réussi à tenir leur attaque tout en mouvement contre le switch, que ce soit face au Thunder (105.2 à l’Offensive Rating) ou aux Cavaliers (104.7).

Au final, une savante alternance d’isolations et de mouvement collectifs bien huilés, serait-ce la solution face à une telle défense ? Un mélange ardu à réaliser, que ce soit dans la qualité du personnel nécessaire et l’intégration stratégique à inculquer aux joueurs. Même les Warriors depuis l’ajout de Kevin Durant ont montré que ce dosage n’était pas des plus évidents à tenir sur plusieurs matchs. Le switch serait-il donc l’arme défensive ultime ? S’il est assez tentant de répondre par l’affirmative à cette question, une limite doit cependant être énoncée, celle de la difficulté d’isoler le switch d’une autre composante moderne : le « small-ball ». Terme avant tout utilisé pour qualifier l’attaque d’une équipe, plusieurs ont souligné les déficiences de ce néologisme. En effet, dans le small-ball, ce n’est pas tant un compromis de taille qui est privilégié que celui de qualités. Préférer le tir à 3 points, le dribble, la vision et l’intelligence de jeu à la pose d’écrans physiques, aux rolls vers l’arceau, la présence au rebond offensif, le jeu au poste-bas, voilà la théorie que certains voudraient voir renommer en « skills-ball ». Mais dans la pratique, ce skills-ball a souvent tourné au small-ball. La promotion des attributs nécessaires au « pace & space » étant bien plus facile à trouver chez des joueurs de 2 mètres 05 plutôt que chez les « 7 footers », ce compromis de qualité était donc également un compromis de mensuration.

Un ajustement avec automatiquement des répercussions de l’autre côté du terrain : quid de la protection d’arceau, de la couverture au rebond défensif, de la gestion des gros gabarits si la taille du 5 majeur diminue ? Des problématiques en partie renversée si l’on considère une défense en switch puisque le déficit vertical devient souvent un avantage horizontal. Autrement dit, si vous décalez Kevin Love en 5 dans un small-ball très offensif, il est peut-être plus intelligent de miser sur sa mobilité avec le switch que sur sa protection d’arceau avec le drop. Un pari d’autant plus intéressant que d’autres tendances actuelles réduisent considérablement certaines faiblesses du manque de taille en défense : les équipes privilégient le repli défensif au rebond offensif, le jeu au poste-bas est devenu un calvaire à installer dans les défenses de zone modernes. Bien évidemment, la panacée étant de disposer de joueurs capable de switcher défensivement tout en apportant des éléments plus traditionnels de défense intérieure comme Draymond Green ou PJ Tucker. Mais on commence à mieux comprendre en quoi il est difficile de clamer la victoire du switch. Quand les Warriors ou les Celtics gagnent, est-ce grâce à la supériorité de leur défense ou plutôt parce que cette même défense leur permet avant tout de mieux attaquer * ? A l’inverse, l’échec d’une équipe comme le Jazz à freiner les Rockets lors de ces playoffs est-il un testament contre la défense en drop ou plutôt l’incapacité de Gobert et Favors à peser suffisamment offensivement ? La réponse est évidemment « un peu des deux ».

Néanmoins, il est bon de souligner que si le small-ball offensif encourage le switch défensif de sa propre équipe comme on vient de le voir, il provoque également l’adversaire à faire de même. Du jour où le compromis sur la taille est gagnant, comment défendre un pick’n pop avec 5 joueurs capables de punir à longue distance sans switcher ?

Comment défendre le jeu sans ballon des meilleurs shooteurs tout en gardant les mécanismes d’aides classiques ?

Le switch n’est pas la solution parfaite mais il est sans doute à l’heure actuelle la meilleure des réponses face à des attaques aussi fortes ce qui le rend d’autant plus contagieux. Ainsi, si l’interrogation sur la viabilité intrinsèque du switch défensif reste entière, sa combinaison avec les attaques small-ball semble être l’association gagnante de ces dernières saisons. De quoi miser sur une ligue qui intégrera complètement cet assemblage tactique et dont la prochaine parade sera le nouvel élément différenciant ? Suivant comment on répond à cette question, notre matrice de compréhension du basket peut drastiquement changer.

– Répondre positivement revient à parier sur la capacité d’adaptation du personnel NBA à ces nouvelles exigences. Dans le cas où tout le monde serait compétent pour jouer le pace & space & switch, quel sera le prochain ajustement ? On a envie de directement placer nos jetons sur la case taille : retrouver les qualités perdues des attaques et défenses anciennes via des mensurations plus importantes tout en conservant les attributs actuels. Défendre en switch mais en restant capable de protéger l’arceau en cas d’urgence, espacer le jeu mais en punissant les plus petits défenseurs si nécessaire et peser au rebond offensif, n’est-ce pas le meilleur des mondes ? Néanmoins, une contradiction apparaît dans l’évolution du small-ball / switch. Cette dernière amène à une homogénéisation de la taille (polyvalence défensive, dynamisme offensif) pour être pratiquée mais à une diversification des gabarits pour être battue. En effet, on a évoqué plus haut le besoin d’isoler de temps à autre pour attaquer le switch. Or, le mismatch nécessaire à l’isolation tient souvent plus d’une différence physique qu’autre chose. Une contradiction qui peut être réfutée, la taille n’est pas le seul facteur physique pouvant amener à un mismatch. Mais elle est bien plus facile à attaquer ainsi. Concilier cet antagonisme ne sera pas chose aisée.

– Répondre négativement revient à miser sur le primat du talent par rapport à la tactique dans le bon comme dans le mauvais. Résumer le joueur parfait pour pratiquer la combinaison small-ball / switch tout étant capable de le contrer chez l’adversaire est assez parlant : du tir à trois points (pour le spacing), du dribble et de la vision du jeu (punir les aides), du jeu au poste (punir le switch adverse), un pull-up jumper (punir le switch par l’isolation et lancer la mécanique offensive), du jeu sans-ballon (punir le switch par le mouvement de balle), être capable de défendre différents gabarits (pour switcher), de protéger l’arceau (corriger les erreurs défensives) et d’être présent au rebond (punir l’homogénéisation de la taille). Et si possible, avoir le maximum de joueurs dans l’effectif répondant à ces qualités pour éviter une dépendance quelque soit le côté du terrain. Bref, une équipe avec un 5 All-NBA actuel. L’accoutumance aux nouvelles demandes de la ligue est en train d’opérer petit à petit mais sera t-elle à jamais suffisante pour subvenir à une telle concentration d’excellence ? On peut débattre sur le haut du panier : la nouvelle vague de talent penchant à l’intérieur, y aura t-il toujours des joueurs suffisamment fort pour initier la création des attaques small-ball et répondre à toutes les formes de défenses en dehors du switch ? Fondamentalement, avec leurs qualités propres, les Embiid, Towns, Porzingis ne vont-ils pas plutôt faire pencher la balance tactique tout autrement, cette dernière ne faisant au fond que suivre les meilleurs talents ? On peut même aller encore plus loin en se demandant si toute l’analyse ci-dessus n’a pas trop tendance à voir dans quelques victoires d’équipes simplement très talentueuses la supériorité d’une tactique en dépit de succès aux causes multiples. Quelles conclusions tirerions nous d’une NBA avec une nouvelle occurrence du Shaq par exemple ? Mais on peut également s’interroger sur le bas du panier : y aura t-il assez de joueurs pour former des 5 entiers capable de jouer le small-ball et le switch ? Il suffit de l’absence d’Iguodala à Golden State pour remettre en cause l’obligation de défendre cette équipe en changeant sur tous les écrans.

On sent bien que pencher franchement pour l’une des deux réponses n’est pas un exercice facile. Nous venons de vivre 15 années de bouleversements stratégiques majeurs : la fin du hand-check libérant les porteurs de balle et consacrant les pick’n roll en tête de raquette, pick’n roll qui allaient être contrés par les défenses hybrides de Thibodeau, défenses auxquelles les attaques ont fini par s’adapter en augmentant le mouvement et les passes pour mieux varier côté fort et côté faible, attaques elles-mêmes neutralisées par les défenses en switch. D’une certaine manière, nous nous sommes habitués à voir un contre à chaque nouvelle mode tactique, la question étant plus de savoir sa forme plutôt que son existence. Mais il faut également accepter un constat : ces révolutions ne se sont pas limitées à prioriser différemment les attributs d’un basketteur. Elles ont aussi accentué une demande à la fois sur la quantité des attributs maîtrisés par le joueur (polyvalence offensive et défensive) et sur la qualité de ces mêmes attributs (un meilleur tir, une meilleure vision du jeu, une meilleure intelligence défensive). On le voit bien avec l’exemple du « Stretch 4 » à la Ryan Anderson ou du « rim-protector » à la Roy Hibbert, des modes qui n’ont duré que quelques saisons et qui prouvent que les changements tactiques ne sont pas indépendants les uns des autres mais cumulatifs. Des additions qui mettent à mal l’hypothèse des cycles où l’on reviendrait à un moment ou un autre au basket des nineties.

On ne soulignera jamais assez le séisme qu’ont pu constitué les changements règles aux débuts des années 2000. Si la magnitude sur le moment fut assez faible (et donc manquée par le grand public), c’est dans les répliques diffuses que les tremblements se sont fait ressentir. Pourtant, à l’instar d’une harmonique, les répliques ont tendance à s’affaiblir dans le temps. Le degré d’exigence est devenu tel qu’imaginer directement la prochaine évolution contre les défenses en switch est peut être avoir trop confiance dans l’adaptation des talents à la tactique mais aussi dans la supériorité de cette dernière par rapport aux joueurs, élément pourtant déterminant pour enclencher le mécanisme d’évolution. De l’autre côté, concevoir une fin à l’évolution tactique semble aller contre le cours de l’Histoire. Certains décisionnaires de la ligue ont payé cher le fait d’avoir loupé les multiples trains des « X and O’s » et que si plusieurs éléments définissant le talent restent immuables, d’autres sont plus changeants. Aussi, rien n’indique encore un ralentissement en termes d’innovations stratégiques, le perfectionnement des défenses en switch vu depuis deux saisons est là pour le prouver. De quoi inviter à une réponse de normands à toutes ces questions ? En tant que spectateur NBA, nous avons ce luxe que les General Managers des 30 franchises NBA n’ont pas, surtout avec une Draft qui semble être l’allégorie parfaite des interrogations évoquées tout au long de cet article. Le conflit entre tactique et talent n’a rien de nouveau mais l’art de la pondération entre ces deux facteurs n’a jamais paru aussi compliqué.

* l’un des mes arguments clés lors du débat pour le DPOY de 2016 était de dire que l’impact défensif de Draymond se voyait avant tout dans le Net Rating plutôt que dans le Defensive Rating de son équipe car il arrivait à rendre un 5 très offensif plus que correct de l’autre côté du terrain et donc extrêmement dangereux.

1 Comment

  1. WarriorsBucksKid #A

    Vraiment intéressant, dommage qu'il n'y ait pas plus d'articles à voir sur le site

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