L’épineuse construction d’équipe autour de Jimmy Butler

L’épineuse construction d’équipe autour de Jimmy Butler

Jimmy Butler a très certainement sa place dans le top 10 de la NBA. Mais si je devais bâtir une équipe de zéro, je pense que je le prendrais plus loin que ça, plus loin qu’il n’est en réalité bon sur le terrain. Dès lors, dans la situation présente où un transfert de l’arrière-ailier semble inévitable, j’aurais -en tant que franchise NBA- une sérieuse réflexion sur le fait de tenter de l’avoir et sur ce que je devrais débourser en retour.

Car au-delà du fait qu’il a 29 ans et demandera ce qui sera un monstrueux contrat max l’été prochain (choses par ailleurs non négligeables), il apparaît à mon sens aujourd’hui que construire une équipe capable de viser le titre autour de lui semble assez compliqué.

Sur le terrain, Butler est fort, très fort. Il possède la très rare qualité d’avoir un gros impact positif à la fois en attaque et en défense. Cela, en soit, est une superbe base de départ pour une équipe. Mais nul n’est parfait et Butler se trouve être aussi un shooteur à longue distance seulement moyen et un playmaker (qui a besoin du ballon) solide à la création pour autrui mais pas suffisamment pour faire rouler un collectif offensif au maximum de ses possibilités.

Ainsi, première difficulté: Butler et ses 35% de réussite à longue distance sur un des postes où il est le plus facile de trouver des bons shooteurs. Si on veut augmenter le plus possible le spacing -l’oxygène d’une attaque-, cette caractéristique butlerienne oblige à chercher de l’adresse à longue distance ailleurs et notamment sur les postes où cela est plus rare.

Deuxième difficulté: ce petit manque de shoot additionné à son playmaking de bonne facture mais pas de niveau élite en fait un initiateur de jeu incomplet qui prends pourtant beaucoup d’actions à son compte. Cela limite un peu les possibilités offensives, la création de dilemmes pour la défense adverse et l’imprévisibilité de l’équipe. Et donc limite le plafond de l’attaque collective.

Pour pouvoir dépasser ce plafond un brin trop bas, là aussi le choix des joueurs à mettre autour a son importance. La franchise peut par exemple tenter d’aller piocher des joueurs avec un bon jeu sans ballon pour créer davantage de possibilités autour de Butler et lui permettre d’avoir de meilleures options de passe à exploiter/à utiliser comme levier. Ou encore, des joueurs créatifs capable de créer sans trop avoir la main sur la gonfle. Mais là encore, il ne s’agit pas du genre d’éléments qui tombent du ciel quand on frappe le premier tronc d’arbre venu. D’autant plus qu’ils doivent, si possible, être aussi de bons shooteurs pour reboucler avec la première difficulté susmentionnée.

Réunir cet ensemble de joueurs spécifiques susceptibles de maximiser le potentiel d’une équipe centrée sur Jimmy Butler n’est pas facile. Mais échouer dans cette entreprise n’est pas une impasse absolue non plus. Après tout, Minnesota a bien fini quatrième à l’offensive rating l’an dernier malgré un spacing sans souffle et une créativité collective enrhumée (le fait d’avoir Karl-Anthony Towns a ses côtés aide un peu, cela dit).

Jimmy Butler est un véritable franchise player et les contraintes que son profil imposent ne sont pas forcément les plus handicapantes qui puissent exister. Dénicher un franchise player de la trempe de Jimmy Les Mains Vives est suffisamment compliqué pour qu’on accepte ces bémols sans trop bégayer.

Cependant, les événements récents ajoutent une épaisse couche supplémentaire de difficultés pour espérer avoir une équipe à la sophistication digne de celles qui se battent sur la cime de la ligue. Car si on pouvait s’en douter auparavant, on en est pratiquement sûr maintenant : Jimmy Butler n’est pas un leader à mettre dans toutes les meutes.

Entre Chicago et Minnesota, ça fait maintenant deux équipes -ses deux seules- où il a été au centre (peut-être pas forcément complètement et unique responsable mais au centre quand même) de fortes tensions entre ses coéquipiers. D’ailleurs, plus que de tensions, je crains qu’à ce stade on puisse parler de ruptures.

A chaque fois, Butler en était le franchise player, le leader. En fait, sur les quatre années où l’arrière-ailier portait ce statut (soit les quatre dernières), deux ont été le théâtre de forts problèmes de vestiaire avec systématiquement son attitude de leader dans la discussion.

Pire encore, durant les deux premières saisons de son mandat, Butler était le leader sur le terrain mais pas spécialement le meneur d’hommes, la voix dominante ou le chef de meute de l’équipe. Ce rôle ou ces rôles étaient alors plutôt tenus par les leaders historiques des Bulls de l’époque, Derrick Rose et Joakim Noah. Ces derniers sont partis à New York durant l’été 2017. Ainsi, lors des deux saisons suivantes, quand Butler s’est retrouvé seul capitaine du navire, la mutinerie a couvé. Cela dans deux environnements différents et avec deux équipages différents.

On peut prendre une voix sarcastique et parler de carton plein à ce niveau-là.

Les traits basketballistiques saillants de la personnalité de l’ancien n°30 de draft -une exigence insensée envers lui-même, l’idée que la réussite passe par un impensable volume de travail- est à n’en pas douter le moteur de sa folle progression et la raison de son exceptionnel niveau de jeu actuel. Mais elle semble aussi être difficile à vivre pour autrui quand les dits autrui ne sont pas moulés pareil.

Ce degré très élevé d’exigence qu’il s’applique à lui-même et qu’il -en tant que leader- demande aux autres peut être une formidable ligne directrice pour une équipe, un véritable moyen de tirer celle-ci vers le haut. Mais ce leadership nécessite des joueurs qui ont la mentalité et la volonté (ainsi qu’une certaine tendance au masochisme, dirons certains) de relever ce défi permanent et particulièrement éprouvant que constitue le fait de suivre Butler dans son investissement perpétuel et démesurément poussé. D’accepter que la moindre petite baisse d’effort ne soit pas tolérée.

Il semble apparaître aujourd’hui que ce n’était pas suffisamment le cas à Minnesota et notamment du côté de certains joueurs très importants comme manifestement Karl-Anthony Towns et Andrew Wiggins. Ce n’était également pas suffisamment le cas à Chicago.

Le problème est qu’il n’y a pas tant de joueurs que ça en NBA qui sont prêts -et même capables- de relever un si haut niveau d’exigence tout le temps, à chaque instant. La liste fond encore un peu plus quand on doit y ajouter que ces joueurs doivent également être prêts et capables d’accepter un leader qui fonce dans un mur s’il pense (à tort ou à raison) que c’est nécessaire pour atteindre leur objectif et qui attend de ses hommes qu’ils fassent pareil aveuglément.

Seule une poignée de basketteurs de niveau NBA ont cette mentalité particulière de soldat absolu, capable de suivre son chef en enfer et à la peau dure comme du cuir. Cela réduit considérablement le champ de recherche pour trouver les éléments à placer aux côtés de Butler, en plus des considérations de profils de jeu et de disponibilité.

D’ailleurs, ces types de joueurs sont le plus souvent des joueurs de complément. Des sans-grades, des cols bleus. Des puent-la-sueur qui ont réussi à compenser un certain manque de talent ou d’aisance technique par cette mentalité de viet-cong. Ainsi, privilégier des joueurs à l’état d’esprit compatible avec le leadership de Butler, ce qui semble être désormais une obligation pour avoir une équipe fonctionnelle, pourrait parfois se faire au détriment du talent. Pas systématiquement, bien sûr, mais vraisemblablement suffisamment souvent pour compliquer cette construction d’équipe.

Il n’est pas non plus toujours facile de savoir à l’avance, avant de recruter le joueur (ou de recruter Butler pour son équipe) si celui-ci (ou l’effectif déjà en place) supportera bien le leadership de l’arrière-ailier. Il semble y avoir un côté « ça passe ou ça casse » avec un leader tel que Butler.

De manière générale, le temps en NBA est précieux. Il l’est d’autant plus que Butler a déjà 29 ans, énormément de minutes de jeu dans les jambes et quelques antécédents de blessures sur son carnet de santé. La franchise qui misera sur lui ne pourra donc pas se permettre que ça casse trop souvent, quand bien même l’exercice semble très difficile et aléatoire.

Voilà donc le boulot des dirigeants de l’équipe dont celui qui me faisait penser au héros de Trigun quand il portait le rouge de Chicago, sera le franchise player : trouver une combinaison de joueurs aux profils susceptibles de dépasser les petites limites au shoot et dans la création d’une équipe propulsée par Butler, et qui possèdent cette mentalité de soldat commando.

Toutefois, de la même manière qu’il peut progresser dans son shoot et son playmaking, on peut espérer (en allumant quelques cierges, peut-être) que Butler aura tiré quelques leçons de ces deux dernières années au parfum de souffre. En réalité, on espérait un peu déjà voir une évolution positive de ce côté-là après le fiasco chicagoan. C’est raté mais l’ancien de Marquette a la tête dure. Ça ne m’étonnerait pas tant que ça qu’il faille que ça tape fort au moins deux fois pour que ça rentre.

Peut-être a-t-il compris que le leadership est un peu comme un système de jeu et qu’importe qu’on considère celui-ci comme le meilleur existant, il ne vaut pas tripette si les joueurs qui sont mis dedans ne sont pas compatibles. Et que des fois, simplement l’ajuster ou l’assouplir un peu suffit, sans pour autant qu’il soit nécessaire de remettre en cause sa philosophie. Peut-être a-t-il aussi compris que l’adhésion de ses coéquipiers à sa façon de voir les choses ne se décrète pas mais se gagne.

Michael Jordan, Kevin Garnett, Kobe Bryant et certainement d’autres, avaient cette compétitivité maladive chevillée au corps et exigeaient aussi énormément de leurs coéquipiers. Si eux-mêmes ont parfois laissé de grosses traces de sang dans leur sillage (certains diront que la carrière de Patrick O’Bryant a définitivement tourné au vinaigre à cause de Garnett), ils ont malgré tout réussi à ne pas (trop) devenir des briseurs d’équipe comme Butler semble le montrer depuis deux ans. Jimmy pourrait peut-être leur passer des coups de fil pour savoir comment on fait.

Certainement aussi que les Timberwolves, et les Bulls avant eux, auraient pu faire un meilleur travail d’encadrement des joueurs et un meilleur travail d’interface entre le leadership trop rigide de Butler et ses coéquipiers peu réceptifs. Ils auraient pu profiter de l’incroyable rage de surmonter les obstacles de leur joueur majeur et de sa spectaculaire éthique de travail pour tenter d’inspirer Towns, Wiggins et les autres. Mais ça aussi c’est plus facile à dire qu’à faire.

Jimmy Butler présente le niveau de jeu d’un franchise player sur lequel tout le monde devrait se jeter en marchant sur la gueule de ses concurrents. Mais bâtir la meilleure équipe possible n’est pas seulement une affaire de niveau de jeu ou de talent. Et Butler présente un défi intéressant de ce côté-là. Ses futurs dirigeants vont devoir trimer dur pour lui trouver des coéquipiers Butler-compatibles assez bons pour emmener loin leur formation. Trimer aussi dur que le Texan sur un parquet.

StillBallin (@StillBallinUnba)

3 Comments

  1. Réflexion intéressante et je suis d’accord sur le fait que durant ces deux saisons, le contexte a rendu assez difficile le leadership. D’ailleurs, de manière générale et au-delà de tout contexte particulier, être un bon leader est extrêmement compliqué. Ce n’est également pas toujours une chose qui parvient à se répéter/maintenir dans le temps et/ou avec les évolutions du contexte.
    L’objet de mon article n’était pas tout à fait le leadership donc je n’ai pas plongé là-dedans mais c’est un sujet intéressant et Butler présente un cas qui mériterait une discussion (même si juger le leadership est en réalité impossible sans être avec le groupe, et toujours ardu même quand c’est le cas).
    Mais deux ruptures en deux ans, dans deux environnements différents (bien que pas toujours faciles) donnent malgré tout un indice sérieux.
    Je pense aussi, même si c’est beaucoup demandé, qu’être capable de faire en sorte que tous ses coéquipiers tirent dans le même sens et éventuellement qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes est ce qui doit être attendu d’un franchise player. On attend d’eux qu’il arrive à un résultat correct en la matière qu’importe la situation, de la même manière qu’on attend qu’un excellent scoreur soit capable de mettre 20/25 pts avec un pourcentage suffisant face à n’importe quelle défense et aux côtés de n’importe quels coéquipiers. C’est pareil avec les coachs d’ailleurs, ceux-là sont d’ailleurs souvent jugé sur cette capacité à unir un groupe, là aussi qu’importe la situation. Et qu’importe que ce soit extrêmement dur.
    Donc oui il y a des circonstances atténuantes pour Butler mais elles ne sont pour moi pas suffisantes pour écarter (du moins du point de vue de ma petite lucarne au panorama largement incomplet) la responsabilité de l’arrière-ailier. D’autant plus que là, le résultat est plus proche du catastrophique que du simplement mauvais.

    Je te rejoins assez sur Miami (Spoelstra mérite un joueur comme Butler, très fort et qui colle avec cette culture mise en place ces dernières années). Par contre, auprès de Rondo, je ne sais pas. Ca ne s’est pas vraiment bien passé la dernière fois ^^.

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