Washington à l’heure de la purge

Washington à l’heure de la purge

Washington brûle. Au sortir d’une saison décevante qui les a vu trébucher sur les Raptors, les Wizards poursuivent leur chute et tombent encore et toujours plus vers le fond de leur conférence. Comme chaque année, les mêmes raisons sont invoquées et les même torts pointés du doigt : joueurs suffisants, coaching inadapté, contrats boulets. Cette fois-ci, le propriétaire est monté au créneau : il a mis des billes et veut que ce cirque cesse. Mais quand une équipe qui devrait jouer les premiers rôles se plante de la sorte, qui doit payer les pots cassés ? Il faut trouver un coupable, mais l’identité de celui-ci dépend de l’interprétation qu’on a des causes de l’échec.

 

La première est bien entendu la plus fréquente : c’est la faute du coach. Le potentiel des joueurs est certain, certains l’ont même déjà vu validé par des distinctions individuelles, et si l’équipe sous-performe, c’est que l’effectif est mal utilisé. Pointer du doigt l’entraîneur demeure la solution la plus aisée et surtout la moins coûteuse, puisqu’elle implique non pas un remaniement du roster ou de l’organigramme de la franchise, mais simplement le remplacement d’une personne, même si celle-ci dispose d’importantes responsabilités. Il arrive que cette solution paie, dans des cas de figure où le projet de jeu n’est pas adapté à l’effectif disponible ou dans le cas où l’adhésion des joueurs au dit projet n’a pas pu être emportée par l’entraîneur. Le nouvel élan des Bucks en est une bonne illustration.

Dans le cas des Wizards, cette optique est sans surprise défendue par une partie du public. Le potentiel de l’équipe paraît certain, puisqu’autour de ses leaders Wall et Beal, elle a atteint les demi-finales de conférence à trois reprises au cours des cinq dernières années. Les deux joueurs ont montré une progression constante, auréolée d’une sélection all-NBA en 2017 pour Wall et all-star en 2018 pour Beal. Autour d’eux, des joueurs de talent ont émergé, comme Otto Porter, à qui plusieurs équipes ont proposé le maximum à l’été 2017. Or, la production de ces trois joueurs est en déclin, tout comme les performances de l’équipe. On pourrait donc imputer à Scott Brooks cet échec, du fait d’une utilisation douteuse de ses joueurs, lui qui était au contraire censé les amener là où son prédécesseur, Randy Wittman, s’était montré incapable d’accompagner l’équipe.

L’utilisation de Porter, ou d’autres joueurs comme Satoransky, peut être facilement remise en cause et donc portée à charge contre Brooks, tout comme la disparition progressive des intérieurs dans ses systèmes offensifs. Les plaintes répétées de Marcin Gortat à ce sujet lors de ses dernières années en Virginie, ou encore les échos d’altercations entre le coach et ses joueurs à l’entraînement peuvent en outre corroborer la thèse d’un projet de jeu qui n’est pas en phase avec l’effectif, en plus de ne pas optimiser des éléments qui devraient pourtant être les fers de lance de l’équipe. Néanmoins, dans le contexte actuel, et malgré ces divers états de fait, la place de Brooks ne semble pas menacée à court terme.

 

La deuxième interprétation qui peut être faite est plus rare, mais pas inédite : c’est la faute du management. En résumé, si l’équipe ne performe pas, c’est parce qu’elle n’est pas assez forte, et si elle n’est pas assez forte, c’est parce qu’elle a été mal construite. Mais prendre la décision de sanctionner un general manager n’est pas aisée, car elle signifie remettre en cause une construction étalée sur de multiples années, et fragiliser tous les membres de l’organisation en place, de l’entraîneur aux joueurs. Ce cas de figure implique une transformation radicale du projet global de la franchise, comme ç’a pu être le cas à Brooklyn pour donner un nouvel élan à une équipe meurtrie par des décisions court-termistes qui n’ont pas payé.

À Washington, cette perspective n’est pas dénuée de sens. Ernie Grunfeld, le general manager, est en place depuis 2003, et le bilan de son long mandat n’est pas franchement positif. Outre la construction puis l’autodestruction de son équipe autour du trio Arenas-Butler-Jamison —équipe qui n’aura jamais convaincu—, son incapacité à trouver un effectif permettant à Wall de se développer dans les années suivant sa sélection au premier rang de la draft est également à mettre à sa charge. Mais là où la situation l’accable, c’est en ce qui concerne les contrats actuels de l’effectif. Washington affiche actuellement la sixième masse salariale de NBA, et possède surtout certains contrats que l’on peut qualifier de plus encombrants de la ligue.

En premier lieu, Ian Mahinmi. Remplaçant à l’impact anecdotique depuis son arrivée à Washington, le pivot français va toucher 15,9 millions de dollars cette saison ainsi que 15,4 l’année prochaine. Wall, quant à lui, possède l’un des trois plus gros montants garantis avec plus de 188 millions de dollars jusqu’en 2023. Les seuls Wall, Beal, Porter et Mahinmi suffiront à mettre l’équipe au-dessus du cap la saison prochaine, ce qui est problématique puisque tous les autres joueurs sauf un sont dans la dernière année de leur deal avec les Wizards. Avec l’entrée en vigueur du nouveau contrat de Wall, le seul trio Wall-Beal-Porter empêcherait toute possibilité de recruter à l’été 2020.

La cause de ce blocage ? Une confiance aveugle du management en son effectif, persuadé que les pièces actuelles lui permettraient d’accéder en finale —ce qui en soi n’était pas nécessairement absurde— mais qui a, en conséquence, dilapidé des tours de draft pour des renforts à très court terme qui ne sont pas restés à Washington. Or, l’avantage des tours de draft, c’est qu’ils permettent de posséder en son effectif des contrats rookies peu onéreux et dont la durée est modulable selon les intentions de la franchise. Un comble lorsqu’on voit la réussite globale de la franchise dans ses sélections récentes (Oubre, Satoransky, Porter, Beal, Mack, Wall).

Le constat actuel est donc accablant pour Grunfeld : une équipe dont la masse salariale suggère qu’elle est entièrement construite et en mesure de se battre pour ses objectifs les plus élevés ne devrait pas présenter le bilan sportif qui est le sien. Le fait qu’elle ne puisse pas aller chercher une finale de conférence en l’état actuel ne serait pas une fatalité si les retouches n’étaient pas rendues impossibles par une accumulation de contrats encombrants qui empêche toute possibilité de renfort. Grunfeld a eu du temps et beaucoup d’argent pour construire son équipe, celle-ci ne sera malheureusement pas au niveau attendu et il faut donc la déconstruire, ce qui signifie qu’il a échoué. Il peut alors être tenu pour responsable à la fois des résultats décevants et de la construction salariale périlleuse, ce qui l’incrimine doublement.

 

La troisième interprétation de la situation semble être celle de Ted Leonsis, le propriétaire de la franchise : c’est la faute des joueurs. Il est en effet possible que même si une équipe est construite de manière cohérente et coachée de façon logique, les performances individuelles des joueurs soient en-deçà des attentes et que les échecs successifs doivent leur être imputés. C’est par exemple ce qui a été pointé du doigt à Toronto suite aux faillites répétées de Lowry et DeRozan en playoffs, ce qui a entraîné le départ du second et, bien plus curieusement, celui de son coach également. Le front office est, bien plus que les joueurs ou le coach, l’interlocuteur du propriétaire, autrement dit celui qui rend des comptes et dresse le bilan de la franchise. Il peut donc avoir plus de facilité à convaincre mais aussi à justifier ses décisions.

Et encore une fois, cette troisième perception se tient dans notre cas de figure. De nombreux observateurs ont affirmé à juste titre que Washington était une équipe capable de viser une finale de conférence voire mieux, ce qui s’est vérifié sur le parquet, avec notamment en 2017 une élimination au match 7 contre une équipe des Celtics menée par Dieu déguisé en Kelly Olynyk, mais aussi un niveau de jeu comparable aux toutes meilleures équipes de l’Est. Il n’est donc pas fou d’en déduire que les cadres de l’équipe ont le niveau pour l’être, qu’il faut donc les prolonger et leur adjoindre des renforts à court terme pour verrouiller un effectif capable de lutter avec les meilleurs.

Après tout, Wall est cinq fois all-star et il a été l’un des tout meilleurs joueurs des playoffs 2017. Beal est all-star lui aussi, et ses performances en playoffs témoignent d’un talent réel. Quant à Porter, si autant d’équipes étaient prêtes à lui donner autant d’argent pour s’offrir ses services, Washington n’avait pas forcément tort de le faire, qui plus est pour l’utiliser en complément de ses deux autres cadres. Tous ces postulats sont des avis parfaitement légitimes, et le front office des Wizards a donc pu achever de convaincre les propriétaires grâce à l’appui de l’opinion de nombreux observateurs.

Si le front office, comme le propriétaire, est convaincu que le talent est bien présent mais que le niveau affiché est insuffisant, la conclusion qui s’impose est simple : les joueurs jouent en-dessous du niveau qui est le leur, et par la même occasion en-dessous des contrats qui sont les leurs. Les contrats ne seraient alors pas mauvais, ce seraient les joueurs qui s’en montreraient indignes du fait de leur attitude. La perception qu’a le public de cet effectif peut facilement corroborer cette position. Beal est décrit comme un joueur qui s’économise en saison régulière, Wall comme un joueur suffisant dont les performances dépendent uniquement de sa motivation, et le reste de l’effectif comme des têtes de cons notables —ce qui une nouvelle fois est loin d’être erroné. Si le front office parvient à convaincre le propriétaire que la motivation des joueurs est le problème en dépit d’une construction cohérente, on en arrive à la situation actuelle, où le mot d’ordre est de transférer tout le monde.

 

Cette situation est finalement très rare. D’une part, parce que quand le propriétaire commence à penser que ses joueurs sont mauvais, le general manager qui les a signés prend la porte, mais surtout parce qu’il paraît insensé de laisser la responsabilité de reconstruire une équipe à la personne qui a justement construit celle qui est en train d’échouer. Un cas de figure récent que l’on peut se remémorer est celui des… Eh bien des Wizards, justement. À la fin des années 2000, l’équipe bâtie à prix d’or par Grunfeld avait été complètement démantelée, du fait de contrats trop onéreux pour des joueurs incapables de répondre aux attentes (trois éliminations de suite au premier tour). Le general manager de Washington avait déjà pu sauver sa place en mettant en avant le comportement inacceptable des joueurs et notamment de Gilbert Arenas. Butler, Jamison et l’agent zéro avaient alors tous trois été priés de faire leurs valises et la franchise revendue à Leonsis, avec toujours Grunfeld aux commandes de la reconstruction.

Doit-on y voir un réel pouvoir de persuasion de Grunfeld envers son propriétaire ? Malgré la situation absolument délirante qu’était celle de Washington à l’époque, il avait réussi à passer entre les gouttes et s’était même vu confier la responsabilité de rebâtir une équipe que ses erreurs avaient poussé à s’autodétruire, comme semble le faire celle qui est la sienne aujourd’hui. Un contexte dans lequel les responsables de l’échec sont multiples et où il est difficile de trouver un bouc émissaire. Toutefois, la volonté de la franchise semble être d’épargner (peut-être dans un premier temps) le front office et le coach, accusant ainsi la suffisance des joueurs d’être la cause de l’impasse actuelle. Que l’on se considère légitimes ou non les critiques dirigées vers le comportement des cadres de l’équipe, il paraît anormal de laisser le soin d’y remédier à un general manager qui a déjà été par deux fois chargé de rebâtir les Wizards, deux tentatives qui se sont soldées par un échec quasi-similaire.

De bonne solution, il n’en existe pas réellement pour les Wizards. Les trois choix sus-listés ne sont finalement que des interprétations fréquemment invoquées, mais il paraît assez clair que le propriétaire a été convaincu que la troisième était la plus juste. Qui l’a induit dans cette voie ? Sans doute un peu tout le monde, de son general manager aux consultants qui peuplent les plateaux télé en passant par ses camarades de courtside seats. Leonsis a investi énormément d’argent dans cette équipe, il veut savoir pourquoi elle n’est pas performante alors qu’on lui a assuré qu’elle devait l’être. On lui répond tantôt que sa star a la grosse tête, que ses joueurs ont le melon, ou que son équipe a le boulard. Facile dans ces conditions pour un manager au bilan pourtant accablant de confirmer que les responsables de cet échec sont les joueurs, qui, s’ils ne sont pas exempts de tout reproche, ne sont clairement pas à l’origine d’une masse salariale au découpage ahurissant, pas plus que les instigateurs d’un projet de jeu daté. Les torts sont partagés, mais la ligne directrice à Washington est que quelqu’un doit payer, et qu’il doit payer tout de suite. Il semblerait que les joueurs soient les premiers sur la liste. En attendant les autres ?

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