Un autre jour à NBA Ville : Apocalypse Now dans le Minnesota

Un autre jour à NBA Ville : Apocalypse Now dans le Minnesota

Il paraît que là-bas, la neige ne quitte jamais les trottoirs. Situé loin au nord de NBA Ville, Minnesota fait partie de ces quartiers périphériques de la mégalopole dont on oublie toujours un peu l’existence jusqu’à ce qu’un fait divers vienne allumer un projecteur dessus. Ces derniers temps, les gens on redécouvert ses habitants aux joues toujours à moitié cachées par le col de leur manteau en ouvrant leur journal.

Dans le coin, rien n’avançait plus depuis que Jimmy Butler avait lancé une guerre d’usure contre ceux qui l’avaient accueilli en sauveur à peine un an auparavant.

Butler voulait se barrer de ce trou mais les instances de Minnesota refusaient de le laisser partir. Ou du moins de le laisser partir sans récupérer en retour à peu près autant que ce qu’ils avaient investi pour l’obtenir à l’époque. Chose plutôt commune à NBA Ville. Mais là, la situation s’était gangrenée à un point où les deux camps allaient sortir de cette affaire boiteux et la main plaquée sur l’abdomen pour tenter d’empêcher leurs boyaux de s’en échapper.

A se donner l’image d’un héros incompris obligé de prendre les armes de la guérilla contre les siens pour faire entendre raison, Butler est surtout passé pour un adolescent en plein ego trip faisant son cinéma de rébellion à deux balles devant ses professeurs de classe. Et face à cet étalage de n’importe quoi, les dirigeants de Minnesota -Tom Thibodeau et ses pleins pouvoirs en tête- se sont contentés de remuer mollement dans leurs fauteuils en refusant de voir les incendies que Butler avait allumé un peu partout dans le quartier, manifestement persuadés qu’agir comme du granit le ferait abandonner son caprice pour revenir prendre son goûter.

Ces crétins étaient comme deux guerriers à moitié morts qui continuaient d’essayer de se planter l’un l’autre, portés par l’idée de retourner sur leurs terres auréolés de la gloire de la victoire mais qui ne se rendaient pas compte que même triomphant, ils ne parviendraient peut-être pas à terminer le trajet jusqu’à leur foyer.

Je n’allais pas là-bas pour savoir lequel des deux camps avaient plus tort que l’autre. J’y allais pour savoir pourquoi cette histoire n’avançait pas.

Les signes de mal-être général étaient visibles partout. Je croisais des joueurs désœuvrés assis dans un couloir à se goinfrer de sucreries. Des membres du staff technique sortaient d’une pièce les yeux rougis de larmes ou d’autre chose. Un type de l’équipe administrative avait nerveusement fait tomber trois fois son stylo en débitant les deux pauvres phrases nécessaires à m’expliquer où je pouvais trouver les personnes que je cherchais.

J’étais tombé sur Butler en premier, en ouvrant une porte au fond d’un couloir. Il était plongé dans le noir, son visage seulement visible par le rayon de lumière venu de l’entrebâillement de la porte.

Je n’ai pratiquement pas pu en placer une. Le monologue qu’il m’avait servi tournait en boucle autour de l’idée qu’il voulait juste gagner, que tout le monde devrait le vouloir autant que lui, qu’il n’avait pas autant de talent que les autres mais qu’il avait travaillé plus dur, que personne ne pouvait le juger pour ça,…

J’ai refermé la porte au milieu d’une de ses phrases. J’ai trouvé le bureau de Thibodeau quelques minutes plus tard. Autre pièce, autre atmosphère. Des néons blancs beaucoup trop vifs donnaient un horrible éclairage d’hôpital ou d’agence comptable au lieu. Il y flottait dans l’air une odeur de pastille au miel, de whisky et aussi un peu de naphtaline.

Thibodeau était debout, avec cette façon de mettre les mains dans les poches qui repoussait les pans de sa veste en arrière et faisait ressortir son ventre bedonnant sous sa chemise. Son aboiement en guise de salutations était pareil à celui de n’importe quel jour. J’ai vite compris pourquoi. Le coach à la voix en lambeaux était dans le déni le plus total concernant la situation de Butler.

Pour lui, tout allait rentrer dans l’ordre quand l’arrière verrait qu’il restait inflexible. Il prolongerait aussi son contrat dans le Minnesota parce que « la progéniture finit toujours par revenir vers celui qui l’a faite ». Butler et lui sont pareils, tout ce qu’ils veulent c’est gagner et tout le reste autour n’a pas d’importance. Et si jamais il fallait vraiment transférer sa star, le fruit de ses entrailles, il faudrait que ce soit contre un véritable trésor de guerre. Parce qu’il n’y en a pas d’autres, des Jimmy Butler.

Je parlais à un mur. Thibodeau refusait de voir que le point de non retour avait été franchi depuis longtemps. J’ai quitté le coach ankylosé dans ses idées avec le sentiment que Minnesota était dans une impasse et les lacets de ses chaussures noués entre elles.

Le coup des pompes attachées l’une à l’autre par la main gourde et maladroite de leur propriétaire n’est d’ailleurs pas nouveau dans le coin. La tombe un peu défraîchie et tachetée de mousse sur ses bases, de Kevin Garnett ne cesse de le rappeler à quiconque passe devant.

Adam Silver avait réagi sitôt mon rapport envoyé par un ordre simple et sec comme un coup de matraque : « Règle ça. »

Après quelques coups de fil, l’identité du General Manager le plus vulnérable à une pression de ma part ne faisait aucun doute. Elton Brand, fraîchement débarqué à Philadelphie, complètement dépourvu d’expérience dans sa nouvelle fonction, lourd de l’immense tâche de succéder à la fois à un prophète martyr et à un judas amer, avait à cœur de prouver sa légitimité et pas forcément la bouteille pour voir l’anguille se cacher sous la roche.

Si Minnesota se montrait sourd comme un pot de fer à tout compromis, c’est de l’autre côté du manche que j’allais pouvoir débloquer les choses. Je comptais sur la naïveté de Brand pour pousser le jeune GM à réaliser ce qu’aucun autre de ses homologues ne voulait faire face à l’aveuglement des Nordistes dans cette situation : accepter de se défaire de davantage que de bêtes babioles pour prendre en échange ce casse-coccyx presque trentenaire, futur free agent sur le point de demander à se faire déverser des marmites d’or sur la tête, de Jimmy Butler.

L’ancien ailier fort des Sixers et des Clippers a longtemps renâclé à se laisser convaincre, mais les joueurs -retraités ou encore actifs- accordent toujours une valeur immensément supérieure au talent du basketteur qu’aux considérations accessoires comme son profil, son âge, ses antécédents de blessure, la durée restante sur son contrat ou encore le salaire qu’il demandera l’été prochain. Brand avait malgré tout hésité longtemps. C’est dire à quel point Butler est fort sur le terrain ou à quel point ces considérations accessoires sont adipeuses.

Le scrupule d’avoir manœuvré Brand pour lui faire acheter Butler à un prix plus élevé que sa cote sur le marché digne d’un krach boursier, m’a tenu l’esprit un instant. Soit bien plus que ce qui aurait dû être. Seul Minnesota, Butler et Thibodeau aurait dû payer le tribu de leurs idioties.

Mais la vie est ainsi. Les têtes de bois s’en sortent mieux que les bonnes pâtes, surtout quand un gars là-haut ne veut pas laisser les choses se faire d’elles-mêmes.

StillBallin (@StillBallinUnba)

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