[Grosse interview] Bouna Ndiaye : « Sekou est époustouflant, même moi je suis bluffé ! »

[Grosse interview] Bouna Ndiaye : « Sekou est époustouflant, même moi je suis bluffé ! »

Forcément, un agent est toujours là pour mettre en valeur son joueur. Mais le co-fondateur de Comsport, qui représente aussi Nicolas Batum, Evan Fournier, Rudy Gobert et Ian Mahinmi, entre autres, a aussi prouvé son expertise en NBA. Avec son franc-parler et sa bonhommie, il nous plonge dans les détails de la Draft et ce qui attend Sekou Doumbouya. Nous révélant au passage plus de facettes de la personnalité d’un joueur certes déjà sous les projecteurs, mais dont le potentiel reste méconnu, ne serait-ce que par son âge (18 ans).

Bouna, beaucoup de projections voyaient Sekou plus haut, mais quelque part, c’est quasiment une aubaine qu’il tombe à Detroit en 15, non ?

Oui, on parlait plutôt de 7-12 que de 7-15, mais 7-15 était aussi une possibilité, en termes de besoins. L’équipe qui avait le plus besoin d’un joueur ailier, Detroit, ne pensait absolument pas que Sekou allait être dispo en 15. Les aléas de trade ont complètement changé l’ordre de la draft. Mais les Pistons sont ceux qui ont le plus de besoin à l’aile. Ils n’ont aucun joueur de plus de 2 mètres en 3 !

Il n’a d’ailleurs pas fait de workout pour eux, car sa prestation au Pro-Day a suffi…

Oui ! Ils sont venus, ils étaient cinq. Le coach, l’assistant-coach, le General Manager, le président… Enfin, tout le monde était là quoi ! On avait calé un workout avec eux, mais ils m’ont dit : « Écoute, ce n’est pas nécessaire de faire un workout, on l’a vu ici ». Par contre, le coach (Dwane Casey) nous avait dit : « On ne l’aura jamais en 15 ». C’est ce qu’il m’a dit… (On a aussi entendu une remarque de deux personnes différentes travaillant dans le milieu NBA, estimant que la sélection si basse du Français révèle un problème de scouting dans la ligue) Même moi, je lui avais dit à Sekou : « Je ne pense pas que tu vas aller à Detroit, mais c’est la destination idéale ! ». Parce qu’ailleurs, il y a beaucoup de joueurs ailiers. Quand on entendait Charlotte qui voulait le prendre, Atlanta qui voulait le prendre, Washington qui voulait le prendre… Ils avaient déjà beaucoup de joueurs ailiers : deux, voire trois. Donc finalement, en termes d’opportunités, c’est là où il en aura le plus d’entrée. Après, il faut les saisir. Donc on est très contents. Et moi, je pense que pour les jeunes joueurs, il vaut mieux éviter les villes trop compliquées en termes de transition. New York, Los Angeles, ce sont des villes compliquées pour un joueur international. Donc Detroit, c’est une ville intermédiaire, on peut se focaliser sur le basket. Sans passer 3h dans les bouchons.

« Detroit, ce n’est pas non plus tapis rouge, mais c’est une vraie opportunité »

 

Sekou nous disait qu’il pense avoir un peu un luxe pour un jeune joueur du coup : celui du droit à l’erreur. C’est aussi ton sentiment ?

Ecoute, après, c’est à nous de l’encadrer et de lui parler aussi des attentes, notamment de Dwane Casey, qui a eu (Pascal) Siakam dans ses premières années. Il va donc attendre de Sekou des choses très précises, pour pouvoir être sur le terrain. Ce n’est pas non plus tapis rouge et fais ce que tu veux. C’est la NBA, il veut gagner des matchs. Mais c’est vrai que les caractéristiques qu’il apporte, ils ne les ont pas, encore une fois. Donc il y a une (il insiste sur ce mot) vraie opportunité.

La comparaison avec Pascal Siakam, c’est un bel objectif, d’autant que le Camerounais est même passé par la G-League, ou beaucoup de pression d’entrée ?

C’est une belle comparaison ! Si Sekou peut devenir comme Pascal, moi je signe. C’est un vrai joueur, qui aujourd’hui est champion en plus. Pour moi c’est un bel exemple à suivre. Voilà, après, s’il a un potentiel meilleur parce qu’il peut tirer mieux et qu’il peut faire beaucoup de choses mieux… Parce qu’il a sept ans de moins quand même ! Donc on peut espérer en faire un beau joueur. Lui et Sekou, ils ont le cœur. Ça aide à devenir un grand joueur.

« La Summer League, c’est pour te positionner d’entrée ! »

 

Déjà, il a hâte d’affronter ses camarades de promo en Summer League, puisqu’il nous disait même qu’il aurait bien fait des workouts contre eux !

Le truc, c’est que personne ne faisait de workout en opposition directe. Cam Reddish (10e), De’Andre Hunter (4e, lui aussi aux Hawks), tous les joueurs qui étaient dans le top 12-13, ils n’ont pas fait de workout. Donc je lui avais dit : « Je suis prêt à ce que tu fasses des workouts contre des joueurs contre qui tu dois te battre, mais sinon, faire des workouts contre des joueurs qui sont dans les 20, tu n’as rien à gagner et tout à perdre, en fait ». Donc c’est pour cela que l’on n’en a pas fait, d’autant qu’on avait très peu de temps. Cela n’avait pas de sens d’aller le cramer. Les huit derniers jours, il a fait une ville tous les jours, déjà. Mais pour en revenir à la Summer League, d’affronter les meilleurs US, c’est un peu un rêve qui se réalise, d’abord. Et puis bon, ça le démange ! Il a envie de jouer, c’est un compétiteur Sekou ! Il a envie de montrer. Et franchement, je disais à Jeremy (Medjana, son associé), dans 3-4 ans on en reparle. Avec certains joueurs, dont je ne vais pas citer les noms, parce qu’il n’y a pas de combat contre l’un ou contre l’autre… Mais il y en a quand même qui, physiquement, sont très loin en-dessous de Sekou. Mais très, très loin !

D’autant que c’est le plus jeune joueur drafté cette année…

Oui. Et bon, quand tu regardes les physiques de certains, tu te dis qu’on ne va pas pouvoir en faire des joueurs de 2m05, ou des joueurs énormes. Alors que lui, il fait un bon 2m05… Donc on en reparle dans 3-4 ans !

Surtout qu’il a déjà l’expérience du monde professionnel.

Sekou, à son âge, c’est le joueur qui a fait le plus de matchs. Il a fait plus de 100 matchs (104). En foot, si vous jouez 100 matchs, vous êtes « bankable ». Voilà. Il n’y a pas un joueur ici qui a joué 100 matchs ! A son âge, pas un. Et il y a beaucoup d’équipes qui ont oublié ça. Ça fait trois ans qu’il vit seul, même si on l’accompagne. Donc c’est un joueur prêt. Là, en trois semaines, il a fait dix visites, on ne l’a pas entendu une seule fois. Il enchaîne, il enchaîne, il enchaîne. Parce qu’il connaît les contraintes du monde pro. Sans nous poser une seule question. Donc pour moi il est prêt. Enfin, à être dans un roster. Après, son corps doit s’améliorer, son jeu doit s’améliorer, sa compréhension doit s’améliorer, son anglais doit s’améliorer… Ce n’est que le début, mais pour moi c’est un vrai pro aujourd’hui.

« Sekou est époustouflant, même moi je suis bluffé ! »

 

Quelles sont les prochaines étapes justement ?

On a commencé à lui expliquer que la Summer League, c’est d’entrée une manière de commencer à te positionner dans ton équipe pour la saison prochaine. En fonction de ce que tu vas faire, tes coaches sont là et ils vont te positionner comme un starter, comme un back-up, ou comme un joueur avec qui cela va prendre du temps. On va dire que c’est la vitrine quoi. On te regarde, et si t’es bien on te prend. Mais si ils voient que cela va prendre du temps, et bien ils vont te mettre derrière, en ne voulant pas te griller. C’est une première évaluation, mais c’est une vraie évaluation. Parce que Vegas, c’est chaud !!! Dans tous les sens du terme (grand sourire).

Il a quelque part déjà un certain statut, manifesté par sa présence dans la Green Room (les tables près de la scène réservées aux plus gros prospects). Une première pour Comsport d’ailleurs !

Ah, on est très bien là ! Si on peut rester là et ne jamais remonter dans les stands (grand sourire)… On va continuer à se battre ! Mais bon, ce qui est important c’est d’être drafté et de l’être dans la bonne équipe. C’est sûr que pour nous, voir que l’on franchi les étapes et que l’on arrive jusqu’à la Green Room, c’est une satisfaction personnelle d’être assis là avec tout le monde. Même si je trouve que cette année, il y avait beaucoup, beaucoup trop de monde. Si on en est drafté jusque 15, 16, 17, ça va encore. Mais là, à la fin du premier tour, il y avait encore des joueurs (Bol Bol a même attendu jusqu’au 44ème choix). Catastrophique ! Le stress, l’attente, tout le monde est là (il fait des yeux agités)… J’espère ne jamais vivre ça. C’est une question à se poser hein ! Si tu n’as pas de certitude d’être drafté top 20, on va dire, aller dans la Green Room c’est catastrophique quoi. En termes de pression et de feeling. On voyait des gens qui se sentaient super mal.

Ça n’a pas empêché Sekou d’échanger beaucoup avec eux, à en faire danser certains sur scène même… Il contacte aussi beaucoup tes autres joueurs français de NBA par exemple ?

Sekou, il connecte avec tout le monde. Et il pose des questions. Et de plus en plus ! C’est un vrai pro. Il est vraiment prêt. Il va appeler quelqu’un, demander des conseils : « Toi ton équipe ça se passe comment ? », il va communiquer avec Nicolas (Batum), il va communiquer avec Ian (Mahinmi), il va communiquer avec Evan (Fournier, qui est très proche de lui). Très facilement, il va décrocher son téléphone et parler comme ça quoi, très naturellement. Même là, pendant la Green Room, il a vu l’un des joueurs pleurer, et il s’est retourné vers un autre en lui disant : « Tu vas pleurer toi ?! (rires) ». Donc voilà, c’est Sekou quoi. C’est le joueur qui est tellement à l’aise dans ce qu’il fait que c’est époustouflant ! Moi, je suis bluffé.

« Sekou est déjà un joueur américain ! »

 

Comment vois-tu sa transition au jeu NBA ?

Sekou est déjà un joueur américain ! Nous, on a des Américains en France ! Les Sekou Doumbouya, les Frank Ntilikina, les Elie Okobo… C’est des joueurs américains, c’est des joueurs qui n’ont pas grand-chose à leur envier. Ils sont prêts à faire le up-and-down, à courir, ce sont de beaux athlètes. Donc je ne vois aucune inquiétude avec sa transition en NBA. Il faudra juste faire attention que l’on n’en fasse pas un joueur trop lourd. Parce qu’ici il va faire de la muscu (il souligne l’intensité avec sa tête)… Ça, on va suivre de manière très poussée ! Pour qu’il reste léger, light, et qu’il puisse alterner les deux postes, 3 et 4.

Son premier coach, Benoist Burguet, pensait d’ailleurs le voir aller sur le poste 2 à l’époque…

Oui, mais comme il fait 2m05 et que c’est un beau bébé, il ne faut pas le mettre en danger sur le poste 2, où là il aura besoin de défendre sur des tout petits. Même s’il est capable de le faire ! On l’a vu en France. Mais on va se concentrer sur les skills plutôt que sur un poste. Pouvoir driver, pouvoir défendre sur deux, trois, quatre postes, mais attaquer sur deux voire trois juste.

Il peut d’ailleurs presque défendre sur tous les postes…

Ouais, en France oui, mais en NBA ça va être beaucoup plus dur de défendre sur les poste 5 là ! Par contre les poste 4, 3, 2 et 1, c’est possible. Mais il va falloir se baisser quand même ! Parce que bon, des Chris Paul, des (Russell) Westbrook… il va falloir se baisser là, il fait 2m05 hein (grand sourire) !

Propos recueilli par Antoine Bancharel, à New York

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