Watch the Throne

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« Un Anneau pour les gouverner tous. Un Anneau pour les trouver. Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. » Si Tolkien était encore parmi nous pour suivre la NBA, nul doute qu’il aurait su trouver les mots justes pour dépeindre cet univers où si Bill Russell est Sauron, Allen Iverson est Sméagol. Comme chacun des personnages sortis de l’imagination de l’écrivain britannique, les sujets de David Stern sont tous obnubilés par la quête de la bague, l’anneau qui séparera les faibles des forts.

Dans ce qui s’apparente à l’aventure d’une vie, nombreux sont ceux qui doivent s’en retourner en n’ayant pu que contempler cet anneau qui leur aura brûlé les yeux et les ailes. Car l’anneau unique ne se partage pas : Jerry West, défait sept fois en Finales avant de pouvoir le glisser à son doigt en sait quelque chose, lui qui a été rongé par tant d’échecs répétés, voyant le précieux bijou se refuser à lui tant de fois jusqu’à ce qu’il puisse à son tour caresser ses contours dorés.

Non, soulever le trophée Larry O’Brien n’est pas chose aisée. Sur les 39 équipes ayant évolué au sein de la ligue nord-américaine, ABA mise à part, moins de la moitié peuvent se vanter d’avoir gagné ne serait-ce qu’un titre. Depuis 1984, 8 équipes seulement se sont partagé les 28 titres mis en jeu. La couronne NBA ne s’offre qu’a une seule équipe par an, et se perpétue parfois au cours de dynasties qui voient le retour du même roi plusieurs années d’affilée. Dans un tel contexte, l’absence de légendes comme Elgin Baylor ou Charles Barkley au palmarès, si elle est étonnante au première abord, n’en est pas forcément illogique.

L’un comme l’autre ont du faire face à une opposition qui leur était tout simplement supérieure, et ils n’ont pas pu amener leurs équipes sur le trône. Cela remet-il en cause leurs qualités de basketteurs ? Absolument pas. Baylor a évolué en même temps que les Celtics de Russell, mais a été le meilleur ailier de son époque, ouvrant la voie à Julius Erving et au futur Michael Jordan. Un Michael Jordan qui a été contemporain de Barkley, repoussant son assaut sur le titre 1993. Une année où Chuck avait été MVP, et une décennie où il aura été pendant de nombreuses années la référence absolue au poste d’ailier-fort.

Cette longue introduction nous amène à notre époque, une époque où la NBA est différente au vu de nombreux aspects. Le plus marquant d’entre eux passa sous la plume du Wu-Tang en 1994 : l’argent. Cash Rules Everything Around Me : C.R.E.A.M. comme chantait alors Method Man, un acronyme de plus en plus prépondérant au sein de la grande ligue. A titre d’exemple, le salary cap qui était de 14 millions il y a vingt ans est aujourd’hui fixé à 58 millions, soit 314 % d’augmentation. Les Bulls versaient alors 4 millions de dollars annuels à Michael Jordan, salaire que touche aujourd’hui Ian Mahinmi à Indiana.

La NBA a changé, contrairement au rapport des joueurs à l’argent. A l’image des Bulls de 1991, déchirés par des querelles internes liées aux disparités salariales entre les joueurs, où chacun tentait de renégocier pour obtenir un meilleur contrat que l’autre, le NBAer de 2013 reste prêt à se vendre au plus offrant, clamant à qui veut l’entendre son désir de signer chez celui qui lui offrira ce qu’il estime mériter : le contrat maximum.

Le contrat maximum, cet idéal salarial, se définit de la façon suivante : pour un joueur drafté depuis moins de 6 ans, il représente 25 % du salary cap, soit 14.5 millions annuels. Pour un joueur ayant entre 7 et 9 ans d’expérience, ce chiffre passe à 30 %, soit 17.4 millions annuels. Enfin, pour un vétéran évoluant dans la ligue depuis plus de 10 ans, le contrat pourra représenter jusqu’à 35 % du salary cap, soit 20.3 millions à l’année. Certaines exceptions viennent ponctuer ces quelques points mais nous n’entrerons pas dans le détail de celles-ci.

Par contrat maximum, on entend souvent superstar. On dit souvent qu’untel ou untel ne mérite pas son contrat maximum, que tel free agent ne vaut pas un contrat maximum. Certains limitent même parfois le champ du contrat maximum à trois ou quatre joueurs, les superstars absolues de la ligue. Quels sont réellement les joueurs dont le niveau de jeu peut justifier qu’on leur dédie entre 25 et 35 % du salary cap ?

Pour répondre à cette question, il faut se focaliser sur les objectifs de chaque équipe. Prenons par exemple la situation d’Atlanta il y a quelques années, lors de la signature du contrat de Joe Johnson. A l’époque, le CBA en vigueur autorisait les Hawks à offrir à Easy Joe un peu plus de 120 millions sur six ans, ce qu’ils ont fait. Quels étaient alors les objectifs de la franchise ? Atlanta restait sur deux sweeps consécutifs en demi-finale de conférence, face aux Cavaliers de LeBron James puis au Magic de Dwight Howard.

Les solutions qui s’offraient à eux étaient les suivantes : laisser partir Johnson, possiblement sans contrepartie, ou le garder à prix d’or. Dans le premier cas, la signature d’un autre free agent de statut équivalent se serait avérée improbable, voire impossible, Atlanta n’étant pas une destination de choix pour les joueurs NBA de ce calibre. Dans le second cas, les Hawks étaient assurés de faire les Playoffs pendant au moins quatre ou cinq ans, une durée suffisante pour consolider l’effectif autour de JJ et d’ajouter les éléments leur permettant de devenir une équipe suffisamment compétitive pour passer à l’étage supérieur.

En effet, les résultats de l’équipe n’avaient cessé de s’améliorer depuis l’arrivée de Joe Johnson, en saison régulière comme en Playoffs, et cette défaite en demi-finale de conférence était la première fois depuis six ans que les Hawks s’arrêtaient au même stade que lors de l’exercice précédent. En proposant à Joe Johnson un contrat maximum, ils s’assuraient au minimum une demi-finale de conférence, ce que seulement huit des trente franchises parviennent à faire. Combien d’équipes seraient prêtes à sacrifier un tiers de leur salary cap pour s’assurer une présence à ce stade de la saison ? Quasiment toutes.

Dans les faits, ce choix des dirigeants d’Atlanta est aussi justifiable que justifié. S’ils ne lui avaient pas proposé un tel contrat, Johnson aurait pu aller chercher un salaire similaire (mais sur cinq ans au lieu de six) chez un concurrent, et les ambitions des Hawks auraient été revues à la baisse pour de nombreuses années, au lieu de quoi ils ont à nouveau participé aux demi-finales de conférence l’année suivante et jamais manqué les Playoffs tant que JJ portait la tunique des Faucons. La baisse de leurs performances est davantage imputable à leur incapacité à ajouter les éléments clés pour pouvoir viser plus haut qu’aux performances de celui qu’ils avaient alors désigné comme leur franchise player.

Il reste pourtant certain que Joe Johnson n’est pas le joueur qui fera d’une équipe un champion NBA. En revanche, une équipe qui compte le désormais arrière des Nets dans ses rangs s’assure une participation à la postseason, et pourra viser plus haut en fonction des joueurs qu’elle lui associera. Avoir Joe Johnson dans son équipe, c’est la certitude de finir dans les huit premiers de sa conférence. Un objectif que 14 équipes ne parviennent pas à atteindre, et pour lequel elles seraient sans doute disposées à sacrifier 35 % de leur salary cap. Joe Johnson ne sera pas le leader de l’équipe qui soulèvera le trophée O’Brien. Mais ni Karl Malone, ni Dominique Wilkins ne l’ont été.

Si l’on s’en réfère à cet exemple, on peut définir le max player comme suit : celui qui permettra à son équipe d’atteindre ses objectifs. Cela s’applique également à une franchise qui viserait le titre. Comme on a pu le voir au cours de l’introduction, il n’y a qu’un joueur par an qui mène son équipe au titre. Pour une équipe avec de telles ambitions, le joueur qui sera désigné comme franchise player via la signature du contrat maximum sera un joueur qui par sa seule présence fait de son équipe un candidat au titre. De la même façon que Joe Johnson assure à celui qui le signe une présence en Playoffs, LeBron James garantit à ses dirigeants le statut de candidat au titre. On peut illustrer cet exemple par le changement dans les ambitions et dans les résultats respectifs de Cleveland et Miami après l’été 2010.

En NBA, on compte très peu de joueurs qui peuvent comme LBJ garantir à n’importe quelle équipe le statut de candidat au titre. Tout au plus pouvont nous en lister quatre ou cinq. Le nombre de franchises étant actuellement de trente, il va de soi que tout le monde ne pourra pas avoir l’un de ces joueurs. De ce fait, chaque équipe qui ne compte pas dans son effectif l’une de ces cinq superstars va devoir se construire autour d’un autre joueur, à qui elle pourra offrir ce fameux contrat maximum, et tenter de sculpter habilement autour de lui les contours de ce qui fera une équipe comme les Mavericks de 2011, contrairement aux Hawks de la même année.

Du fait de ces divers éléments, voir des joueurs comme Brandon Jennings ou John Wall réclamer ce type de contrat n’a rien d’incohérent. Lors de ses quatre années aux Bucks, Jennings a fait deux fois les Playoffs, chose qui n’avait été atteinte qu’une seule fois lors des cinq années précédentes -avec un effectif qu’on pourrait pourtant considérer supérieur en qualité. Avec Brandon Jennings, les Bucks font les Playoffs une fois sur deux, chose dont bien des franchises ne peuvent se vanter et qui pourrait les pousser à proposer à l’ancien joueur du Lottomatica Roma de devenir le visage de leur franchise.

Encore une fois, cela dépend des ambitions de celle-ci. Jennings a prouvé qu’il pouvait amener une équipe en Playoffs -et encore, pas avec régularité- mais pas au stade supérieur. Lui offrir un contrat maximum signifie s’imposer une limite quand à ses ambitions, quand bien même l’arrivée d’un tel joueur aurait permis de les revoir à la hausse en comparaison d’une saison passée dans les bas-fonds de sa conférence. Jennings peut faire passer votre équipe de la 12e à la 8e place, mais il n’a pas encore montré qu’il était le genre de joueur dont l’arrivée ferait ferait d’une franchise classée neuvième un demi-finaliste de conférence.

Le cas de John Wall est un peu différent. Wall a démontré qu’avec des pièces intéressantes autour de lui, il pouvait faire d’une équipe médiocre une équipe compétitive. Arrivé avec des attentes sans doute trop hautes vis à vis de son statut de numéro un de draft, Wall s’est vu contraint de devoir driver un groupe en pleine implosion en plus d’être faible d’un point de vue sportif. Il est donc cruel et injuste de lui imputer la non-présence des Wizards en Playoffs depuis son arrivée, d’autant qu’après son retour cette année, Washington a eu un parcours qui l’aurait qualifié pour le premier tour à l’Est.

Cette demi-saison réussie est-elle un prétexte suffisant pour offrir à John Wall un contrat maximum ? A la différence d’un joueur comme Jennings, Wall permet à son équipe d’avoir des résultats avec régularité. A bilan égal, là où Jennings sera très bon dans les victoires et catastrophique dans les défaites, Wall sera bon ou très bon quand son équipe gagnera et bon ou moyen quand son équipe se verra vaincue.

C’est sans doute cette régularité qui fait la différence entre le joueur qui mérite un contrat maximum et le joueur qui ne le mérite pas. JR Smith, par exemple, a cette année une moyenne de points relativement similaire à celle de Paul Pierce. Il a marqué sept fois plus de 30 points là où Pierce n’a passé cette barre que trois fois. En revanche, Smith a marqué moins de 10 points à 9 reprises alors que ce n’est arrivé que quatre fois à Pierce. Au cours de ces quatre matches, Pierce n’a jamais pris moins de 5 rebonds et a distribué deux fois 6 passes décisives ou plus.

Pierce offre des garanties : s’il tourne à 20 points de moyenne, on peut s’attendre à ce qu’il marque 23 points un soir et 17 le lendemain. A contrario, si Smith tourne à 20 points de moyenne, il pourra marquer 30 points le lundi et 10 le mardi. Paul Pierce est un joueur sur qui on peut baser une équipe parce qu’il est régulier. Ce qui nous ramène à Joe Johnson, à qui on peut reprocher son incapacité à se surpasser dans les matches importants, mais qui a toujours fait preuve d’une régularité métronomique. Régularité qui lui permet de pouvoir garantir à celui qui l’embauche une présence en Playoffs.

De par leurs performances et leurs statuts, les stars permettent de faire évoluer les ambitions de leurs équipes. Par exemple, Blake Griffin a fait passer les Clippers d’une lottery team à une équipe de Playoffs. Chris Paul a lui fait de cette équipe de Playoffs un candidat au titre. Chaque équipe va se construire selon son optique, mais chaque année, une seule de ces équipes pourra remporter le titre. Et donc une seule de ces stars sera celle qui aura triomphé des autres.

Comment alors en vouloir à un Chris Paul, à un Allen Iverson, à un John Stockton, de n’avoir jamais gagné ? La carrière d’un joueur est trop courte pour que lui et chacun de ses contemporains puissent toucher le précieux tour à tour. Heureusement, l’Histoire ne retient pas que les vainqueurs, et tous trois trouveront leur place au Panthéon du Basket. Car l’argent ne peut pas tout acheter. Sinon Barad-Dûr ne serait pas au milieu d’un lac de lave, mais d’un lac de crème.

Par Lucas (True NBA)

Pour aller plus loin :

Les joueurs surpayés ne le sont pas toujours sans raison: la malédiction des franchises de second plan, par StillBallin. Écrit avant le CBA actuel, mais toujours aussi pertinent.

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