[Saines lectures] Roland Lazenby – Michael Jordan, The Life

[Saines lectures] Roland Lazenby – Michael Jordan, The Life

Il m’arrive très rarement d’écrire à la première personne. C’est un style que j’aime peu parce qu’il crée une distance entre l’auteur et le lecteur, et surtout parce que lorsque j’écris, j’estime que ce n’est pas seulement mon point de vue que j’expose, mais celui qui sera probablement également celui d’autres personnes, voire un point de vue qui aurait vocation à devenir vérité. Je m’en suis servi dans certains articles comme « Picture Me Ballin’ » parce que j’avais besoin de présenter les choses en tenant seulement compte du mon sentiment et en occultant complètement les éléments objectifs. Après avoir lu ce livre, il m’est impossible de présenter les choses d’une autre façon, tant mon expérience de lecture a été influencée par mon expérience de lecteur. Mais arrêtons là cette introduction pompeuse, et passons au livre.

Le livre donc. « Michael Jordan, The Life » de Roland Lazenby, publié dans sa version française chez Talent Sport, se présente comme « la biographie définitive » de la star des Chicago Bulls. Le postulat de départ peut surprendre, déjà parce que Michael Jordan n’est pas mort, mais surtout parce qu’une telle affirmation place la barre extrêmement haut, au risque de décevoir le lecteur. Il n’en est rien. « The Life » renferme une quantité d’informations et d’anecdotes absolument titanesque, il n’est pas de chapitre voire de page où l’on ne découvre pas quelque chose de nouveau sur le parcours de His Airness. On regretterait presque l’absence d’un index tant le livre est riche.

Le travail de recherche et de documentation de Lazenby est remarquable, puisque pas un détail ne semble lui avoir échappé. Maladroit lorsqu’il se lance dans des tentatives de métaphores aussi artificielles que peu convaincantes, l’auteur comprend très vite qu’il vaut bien davantage en tant que biographe qu’en tant qu’écrivain, et décide rapidement de s’en tenir au strict cadre du personnage de Jordan pour le plus grand plaisir du lecteur. Son livre brasse au plus large, prenant le temps de s’intéresser aux aïeux de la famille Jordan tout comme aux parcours de la plupart des alliés de Jordan tout au long de sa carrière.

C’est d’ailleurs le premier reproche que l’on peut faire au livre : Lazenby cherche parfois trop à mettre en avant son travail de recherche, ce qui nuit à la narration. Par exemple, bien que Jordan soit le héros éponyme de cette biographie, il faudra attendre une cinquantaine de pages avant qu’il ne vienne au monde. De la même manière, de longs paragraphes sont consacrés à des membres du clan Jordan peu significatifs là où on peut regretter que certains de ses rivaux comme Ralph Sampson ne bénéficient pas d’un tel traitement. Lazenby a passé beaucoup de temps auprès de la famille Jordan et tient à exposer son travail, mais cela se fait parfois au détriment de la narration puisque des adversaires prépondérants se trouvent dépourvus d’une personnalité qui aurait pu donner une dimension supplémentaire au récit.

Parlons justement du récit. Pour être honnête, je n’attendais pas grand-chose de ce livre si ce n’est une bonne biographie, mais les premiers chapitres ont rapidement attiré ma curiosité si bien que j’ai englouti le premier tiers du livre d’une traite. Olivier Bougard, le traducteur, arrive habilement à s’affranchir du style lourdingue de Lazenby pour proposer un texte agréable à lire et un contenu intact. JORDAN_COUVERTURE_FACE_HDLe travail effectué lors de ces quatre premières parties est absolument remarquable, et on se trouve rapidement au cœur d’un ouvrage qui se pose alors comme ce qui pourrait être un classique du livre sportif. D’une biographie que j’attendais sympathique, j’avais face à moi un livre passionnant en tous points.





Néanmoins, cette impression fut de courte durée. Les deux cents premières pages sont d’un niveau qui est tout bonnement excellent, mais passé cette limite, le livre perd grandement en qualité. Non pas en terme de qualité de traduction puisqu’aucune faute de sens n’est à déplorer tout au long de l’ouvrage, mais en terme de rédaction. L’écriture perd de sa fluidité, les fautes, qu’elles soient d’inattention, de structure, d’accord, de conjugaison, de ponctuation, se multiplient au point qu’une expérience de lecture jusque-là très agréable devient subitement presque pénible.

J’insiste sur ce point parce que c’est en ça que le livre, dont je n’attendais pourtant rien de spécial, m’a déçu. Les deux cents premières pages sont d’une qualité phénoménale, et je ne peux que tirer mon chapeau à Olivier Bougard parce que deux cents pages c’est quasiment le format d’un livre classique. Sauf que « The Life » en fait plus de sept cents. Maintenir un tel niveau sur deux cents pages est déjà une belle prouesse, le faire sur sept cents relèverait quasiment du miracle, le défi majeur étant de conserver une ligne directrice dans l’écriture pour que le texte bénéficie d’une constance et d’une cohérence qui en feraient un tout. Passé le cap du onzième chapitre, la ligne directrice est perdue : par exemple, les résumés de matches, jusque-là exclusivement au passé, passent au présent, avant de revenir au passé, puis à nouveau au présent. Cela peut sembler accessoire, mais c’est ce genre de détails stylistiques qui font que l’on décroche d’une lecture où on était jusqu’alors plongé.

Mon avis sur la question peut sembler extrêmement sévère, et il l’est. Il l’est parce que c’est toute ma lecture de « The Life » qui s’en est retrouvée affectée. Les onze premiers chapitres du livre m’ont agréablement surpris et j’ai revu mes attentes à la hausse, attentes dont les dix-sept chapitres suivants n’ont pas réussi à se montrer dignes. J’ai vu un livre dont je n’attendais pas grand-chose devenir un livre que je prenais plaisir à lire, puis un livre que je trouvais absolument excellent, avant qu’il n’explose en plein vol tel la carrière de Derrick Rose. Le reste du livre est pourtant de très bonne facture vis-à-vis des standards du genre, mais il n’arrive tout simplement pas à maintenir le niveau d’excellence atteint lors des deux cents premières pages. Pour vous donner une idée, j’ai lu le premier tiers du livre en un après-midi mais il m’a fallu un mois pour terminer les deux autres.

Encore une fois, je m’étends beaucoup sur ce sujet parce c’est quelque chose qui me semble important lorsque l’on parle d’un livre. J’ai assez peu développé la dimension de « The Life » en tant que biographie parce que j’ai dit dès le départ qu’il était irréprochable à ce niveau-là. « The Life » contient des défauts inhérents au genre (glorification du personnage, quelques zones d’ombre sur ses défauts) mais les occulte totalement de par la façon dont il maîtrise son sujet de la première à la dernière page. Le livre n’usurpe absolument pas le titre de « biographie définitive » qu’il s’est lui-même donné : c’est une biographie excellente, voire essentielle.

Là où « The Life » échoue, c’est en tant que livre. Il est une biographie magistrale mais un livre assez moyen. Moyen parce qu’il ne parvient pas à maintenir un style du début à la fin, moyen parce que la qualité d’écriture se délite au fil des chapitres, moyen parce qu’il est assez mal rythmé et que la narration n’est souvent pas à la hauteur de la richesse du contenu. Le livre est indéniablement une bible pour un lecteur qui serait fan de Jordan, fan de basket ou fan de sport, mais pour un lecteur tout simplement fan de lecture, il parvient à être décevant alors même qu’il ne soulevait pas d’attente particulière avant son ouverture.

Il m’arrive très rarement d’écrire à la première personne, mais pour parler de « The Life » le choix ne s’offre même pas à moi parce que ma vision du livre est biaisée par les sentiments que je ressens à son égard. Ces sentiments sont en grande partie conditionnés par mon expérience de lecteur et il m’est impossible de m’en détacher pour parler du livre, si ce n’est au moment de reconnaître l’indéniable richesse de son contenu. « The Life » m’a autant séduit en tant que biographie qu’il m’a déçu en tant que livre, je ne peux donc ni vous le déconseiller, ni vraiment vous le conseiller. Je vous conseille donc de vous faire votre propre avis à son sujet, parce que le livre est suffisamment riche pour que chaque lecteur y trouve son bonheur.

 

Roland Lazenby – Michael Jordan, The Life

Editions Talent Sport – http://www.talentsport.fr/

726 pages.

Prix public : 24 euros.

 

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2 Comments

  1. Tu as lu le livre dans les 2 langues? Surement vu que tu compares les 2. SI j'ai bien compris, en anglais le style est un peu lourdingue et le traducteur s'en sort un peu mieux (en tout cas au début). D'après toi il vaut mieux lire la version en français?

    Je pense que je vais l'acheter en anglais quand même, je trouve ça plus authentique. Et puis je ne me fais plus d'illusions sur la qualité littéraire des biographies, que ce soit en anglais ou français. A part quelques exceptions (notamment "When the Game was Ours"), c'est souvent écrit avec les pieds. Le dernier qui me vient est la biographie de Florent Pietrus ("Je n'ai jamais été petit"), qui contient pas mal d'anecdotes sympas, mais qui est assez pénible à lire..
    Mais bon après tout, le style n'est pas ce qu'on recherche en premier dans une biographie; si c'est bien écrit c'est du bonus on va dire!

    En tout cas merci de consacrer une rubrique aux bouquins sur le basket!

    1. J'avais lu une partie du livre en anglais oui, et je suis justement assez impressionné par la manière dont Bougard a réussi à s'émanciper du texte source, même si ses efforts ont engendré des erreurs qui auraient été facilement évitables. Chez Lazenby ça se la pète beaucoup, et l'ensemble est assez lourd à digérer. En tant que traducteur, Bougard n'a pas cette prétention d'où un texte un peu plus frais mais malheureusement trop brouillon par endroits.

      En fait je pense que les deux versions se valent. La version originale est indéniablement plus propre au niveau de la correction lexicale et donc d'une certain façon plus lisible, mais la version française est plus légère au niveau du style et donc également plus lisible à sa manière. Tout dépend quel aspect tu juges le plus important, personnellement j'ai préféré la version française et c'est justement pour ça que j'ai été vraiment déçu de la voir échouer dans ce qu'elle essayait de faire. Elle est seulement correcte alors qu'elle avait vraiment les moyens d'être excellente.

      Pour ce qui est du style dans la biographie, je pense que le plus important n'est pas d'avoir un chef-d’œuvre d'écriture mais un récit dont on prend plaisir à suivre la narration. A partir du moment où le style est discret à défaut d'être bon, mais que la narration est fluide, je pense que le travail de l'auteur est en grande partie une réussite. Par exemple, "Only the strong survive" sur Iverson est un livre bourré de défauts, mais avec une narration impeccable où on a vraiment l'impression de lire une histoire. Il est vrai que le personnage s'y prête davantage, son parcours étant une trame narrative servie sur un plateau d'argent.

      Dans l'absolu, je pense que si l'auteur arrive à bien mettre en scène les personnages tout en développant l'histoire de façon fluide, la biographie est réussie au niveau de l'écriture, ce qui n'est malheureusement pas le cas chez Lazenby. Sa démarche est néanmoins différente, il prend le parti d'être extrêmement exhaustif et je pense que c'est quasiment impossible d'arriver à tenir une biographie fluide sur plus de 700 pages, un peu comme en cinéma où il est très dur de faire un film de plus de 3h qui soit correctement rythmé. Partant de ce postulat, il aurait fallu un style plus léger qui permette de digérer ces 700 pages d'informations qui sont souvent amenées de manière assez artificielle de manière à mettre en avant le travail de recherche. C'est une question d'équilibre, et je pense qu'il n'est atteint ni dans la version originale, ni dans la traduction, ce qui en fait au final un livre assez moyen.

      La rubrique vivra aussi longtemps que des bouquins basket sortiront en français, donc il faut dire merci aux maisons d'édition qui acceptent d'en publier, sans quoi je n'aurais aucun livre à chroniquer :)

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