Cahier des rookies: La promotion 2016-2017 est-elle la pire des dix dernières années?

Cahier des rookies: La promotion 2016-2017 est-elle la pire des dix dernières années?

Le petit monde des rookies est un univers à part dans une saison NBA. Toutes les deux semaines, Basket Infos vous propose d’analyser les performances, bonnes ou mauvaises, des débutants dans la grande ligue.

Si vous avez manqué les précédents épisodes du cahier des rookies, on a parlé ici de Jamal Murray et Buddy Hield,  ici de Kris Dunn, ici des rookies surprises (Brogdon, Siakam, McGruder, Harrison), ici des trois ailiers stars de la draft 2016 (Ingram, Brown, Chriss), ici de Dario Saric et ici de ce que la trade deadline signifiait pour les rookies.

 

Cela ne vous aura pas échappé: les rookies de l’actuelle saison NBA ne font pas franchement d’étincelles. Entre l’absence de Ben Simmons, les blessures de Joel Embiid et les performances en demi-teinte d’un bonne partie des lottery picks de l’an dernier, il est difficile de s’enthousiasmer outre mesure pour cette promotion, qui semble bien partie pour entrer dans l’histoire comme l’une des faibles qu’on ait vues. Mais comme toute impression doit être confirmée par des faits, on s’est plongé dans les stats pour comparer nos rookies 2016-17 à ceux des dix années précédentes.

 

La première statistique que l’on regarde pour juger de l’impact d’un rookie est la même que celle qu’on utilise pour n’importe quel joueur: le nombre de points marqués. De ce point de vue là, la saison en cours est bien tristounette, puisqu’un seul joueur dépasse les 13 pts par match, Joel Embiid (20.2). Derrière, on retrouve Dario Saric (12.9) et Malcolm Brogdon (10.3), seuls autres rookies à dépasser les 10 pts par match. Notons d’ailleurs que ce podium n’est constitué d’aucun joueur choisi au premier tour de la dernière draft: Embiid et Saric sont issus de drafts précédentes, tandis que Brogdon a été choisi en début de second tour.

Comparons maintenant ce chiffre à ceux des années précédentes, pour juger de la fréquence à laquelle un rookie dépasse les 10 pts par match:

 

 

Le résultat est clair: depuis dix ans, on n’avait jamais vu ça. La promotion de cette année est à la dernière place, juste derrière les saisons 2011 (Wall, Cousins, Griffin, …), 2013 (Lillard, Davis, Drummond, …) et l’horrible année 2014 (Carter-Williams, Oladipo, Gobert, …), et très loin de l’historique saison 2008-2009 (Rose, Westbrook, Love, …). Il est d’ailleurs assez frappant de voir que la tendance est plutôt à la baisse en termes de scoring chez les débutants: de 2008 à 2012, 38 rookies ont fini la saison avec plus de 10 pts de moyenne; sur les cinq années suivantes, ce total tombe à 25.

Pour être honnête, il faut tout de même noter que deux rookies tournent actuellement à 9.9 pts par match, Buddy Hield et Yogi Ferrell, et pourraient donc intégrer le classement d’ici la fin de saison. Cela ne change rien au constat central, néanmoins, qui est que cette classe de rookies ne comporte, à part Joel Embiid, aucun scoreur d’impact – ce qui ne veut pas dire que ce manque se prolongera dans les années à venir. Qu’Embiid soit le seul joueur à marquer plus de 13 pts par rencontre n’est pourtant pas si exceptionnel: c’était déjà le cas pour Kevin Durant en 2008, Kyrie Irving en 2012 et Andrew Wiggins en 2015. En comparaison, ils étaient 6 en 2009 (Rose, Westbrook, Mayo, Lopez, Beasley, E. Gordon), et 5 en 2010 (Curry, Evans, M. Thornton, Jennings, Flynn) et l’an dernier (Towns, Okafor, Russell, Porzingis, Okafor).

Scorer est une chose, mais un basketteur ne fait pas que cela sur un terrain. Peut-être la promotion de cette année ne comporte-t-elle pas (encore) de grand scoreur, mais cela veut-il dire pour autant qu’elle n’apporte pas dans d’autres domaines? Pour en juger, comparons-la maintenant aux autres années en décomptant les joueurs dépassant un PER de 15 – pour ceux qui l’ignoreraient, le PER, malgré ses défauts, est l’une des mesures les plus efficaces pour évaluer la performance globale d’un joueur.

 

Ce n’est pas franchement mieux, et c’est même plutôt pire. Avec seulement 3 joueurs dépassant les 15 de PER, la promotion 2016-2017 est la pire des dix dernières années, avec celle d’il y a deux ans (Wiggins, Randle, Parker, Smart, …). Toutes les autres sont au-dessus de 6, avec une pointe à 13 pour l’année 2008-2009. Ce qui signifie que les rookies de cette saison n’ont pas seulement du mal à scorer: aucun d’eux n’est non plus un excellent rebondeur ou un passeur d’élite. Les trois meilleurs rebondeurs de l’année ont des scores corrects, sans être ébouriffants: Embiid devant, bien sûr, avec 7.8 prises par match, puis Willy Hernangomez (6.8) et Saric (6.4). Quant aux stats de passes, elles sont franchement moyennes: il suffit à Malcolm Brogdon d’en délivrer 4.3 par match pour être loin devant Yogi Ferrell (3.6) et Tyler Ulis (3.4). A l’exception de Joel Embiid, les grandes performances individuelles ont d’ailleurs été bien rares cette saison: un joli triple-double de Malcolm Brogdon le 31 décembre contre Chicago (15/10/12), un match à 32 pts de Yogi Ferrell et deux gros doubles-doubles de Dario Saric (32 pts/10 rbds) et Skal Labissière (32 pts/11 rbds). Un peu léger, tout ça.

Un autre outil statistique utile pour mesurer l’ensemble de la production et de l’impact d’un joueur est le fameux Win Shares, chiffre qui évalue le nombre de victoires produites par un joueur, selon des calculs compliqués sur lesquels on passera. Comme le PER, le Win Shares a ses limites, mais donne une estimation assez intéressante lorsqu’on cumule les Win Shares produits par l’ensemble d’une cuvée de rookies. Dans le graphique ci-dessous, on trouve le total des Win Shares cumulés par les rookies de chaque saison depuis 2007-2008:

 

Le verdict, une nouvelle fois, est sans appel. La saison actuelle totalise le deuxième plus faible nombre de Win Shares, derrière l’inévitable cuvée 2013-14.  Les dix matchs restants permettront sûrement de passer devant la saison 2014-2015, mais le total restera néanmoins l’un des plus faibles de ces dix dernières années. Il est assez frappant de constater que les trois derniers du classement sont, de très loin, trois des quatre dernières drafts: signe de rookies arrivant de moins en moins prêts en NBA, ou passage à vide provisoire? Les chiffres confirment aussi la saison exceptionnelle des rookies 2008-2009, qui ont cumulé deux fois plus de Win Shares que ceux de cette année! Le score de 100.1 WS est d’ailleurs le plus élevé depuis que l’on peut utiliser cette mesure, soit 1979. Le total de cette année, de son côté, est le quatrième plus faible en près de quarante ans… (Pour info, le pire est l’apanage de la cuvée 2000-2001, menée par Jamal Crawford et Kenyon Martin).

 

Reste une question: pour produire un impact statistique, il faut avoir du temps de jeu. Serait-il envisageable que la faiblesse des rookies 2016-17 viennent d’un temps passé sur le parquet inférieur à celui des années précédentes? L’hypothèse tient-elle? Voyons voir:

 

Réponse assez claire: non. 13 rookies ont obtenu cette année plus de 20 minutes de jeu par match (en jouant plus de 30 rencontres), ce qui est peu ou prou dans la moyenne des dernières saisons. Là encore, l’année 2008-2009 sort du lot, avec 18 joueurs dépassant cette barre, et la saison 2013-2014 est, comme prévu, la pire. Cela étant, un seul joueur dépasse, cette année, 27 minutes par match (Brandon Ingram). Affinons donc la recherche en regardant si le problème ne serait pas, plus qu’un manque de temps de jeu normal, un manque de temps de jeu important, soit plus de 30 minutes par match.

 

Voilà qui est déjà une explication plus nette: pour la première fois depuis 10 ans, aucun rookie ne dépasse les 30 minutes de temps de jeu! Bien que la ligue aille vers une diminution générale du temps de jeu accordé aux stars, il est clair qu’une telle stat peut expliquer bien des choses sur l’absence d’impact statistique des rookies 2016-2017. Les limitations médicales imposées à Joel Embiid ou le fait que Jamal Murray ou Jaylen Brown jouent dans des équipes compétitives, ce qui empêche leurs coachs de leur « offrir » des minutes, contribue à expliquer ce phénomène. Cela étant, on peut l’interpréter de deux manières: soit les rookies n’ont pas assez de minutes pour faire de grosses lignes statistiques, soit leur niveau de jeu les empêche d’avoir plus de minutes.

Bilan: la pire promotion rookies depuis dix ans?

Au vu des chiffres et des graphiques ci-dessus, il est difficile de ne pas affirmer que la promotion 2016-17 est, si ce n’est la pire depuis dix ans, au moins l’une des deux plus mauvaises, la cuvée 2013-2014 se défendant bien. Les deux années partagent bien des points communs: des lottery picks décevants, de nombreuses blessures, une hiérarchie extrêmement floue au moment de voter pour le Rookie of the Year. Juste derrière, on trouverait sûrement l’année 2014-2015, plombée elle aussi par les blessures de top picks (Jabari Parker et Julius Randle). De l’autre côté du spectre, la promotion 2008-2009 est de très loin la plus performante des dix dernières années, devant celle de 2009-2010.

Faut-il pour autant s’en inquiéter sérieusement? Oui et non, sans doute. Le cas de la draft 2013 devrait suffire à mettre en garde contre des conclusions trop hâtives: si la lottery continue à ne ressembler absolument à rien quatre ans après (Anthony Bennett, Alex Len, Ben McLemore, Trey Burke …) et que le meilleur rookie de l’époque est à la limite de ne plus être un joueur NBA à la fin de la saison (Carter-Williams), le temps a aussi fait apparaître dans cette cuvée une superstar (Antetokounmpo), deux quasi All-Stars (Gobert et McCollum) et quelques candidats au contrat max, ou pas loin (Noel, Porter, Oladipo, Caldwell-Pope, Adams). Comme quoi, rien n’est jamais perdu. Au contraire, la promotion 2008-09, si impressionnante lors de son année rookie, n’a aujourd’hui « que » trois All-Stars installés, Russell Westbrook, Kevin Love et DeAndre Jordan, la carrière des autres ayant été freinée par les blessures (Rose, Gallinari, Gordon) ou des sorties de route inattendues (Beasley, Mayo).

En définitive, évaluer une classe de rookies ne peut se faire que plusieurs années après. Surtout, il y a deux manières de conduire cette évaluation. La première consiste à la juger à l’aune du nombre de stars, voire de superstars, qu’elle compte; la seconde à considérer sa profondeur, c’est-à-dire le nombre de très bons joueurs qu’elle contient. Il est fort possible que cette cuvée 2016-17 gagne, avec le temps, à être davantage évaluée avec le second critère qu’avec le premier. En termes de joueurs envoyés au All-Star Game, les chiffres ne seront peut-être pas très impressionnants. Voilà nos paris pour le futur (vous pourrez vous moquer de nous dans 10 ans):

Joel Embiid. Chances d’être All-Star: 75%. On aimerait sincèrement mettre plus. Après tout, Embiid, quand il est sur le terrain, est déjà un All-Star. Mais les blessures, quoi…

Jaylen Brown. Chances d’être All-Star: 60%. Ce n’est pas parce que tout le monde le dit que c’est idiot: Jaylen Brown a définitivement le profil pour faire une carrière à la Jimmy Butler ou à la Paul George, en commençant doucement pour s’affirmer peu à peu comme un des meilleurs two-way player de la ligue. Son rôle est limité par la profondeur de l’effectif des Celtics, mais Brown joue avec une grande maturité, a un physique de déménageur et est excellemment coaché. Tout pour plaire.

Brandon Ingram. Chances d’être All-Star: 40%. Ingram est tout maigrichon et maladroit, mais peu importe: on maintient qu’il a tout pour être un excellent joueur quand il aura pris un peu de poids. La comparaison avec Kevin Durant est sans aucun doute exagérée, mais il n’y a rien qu’Ingram ait montré qu’il ne sache pas faire. Reste à mettre tout ça en ordre, mais on parie tout de même sur lui.

Jamal Murray. Chances d’être All-Star: 25%. Murray a les armes pour briller dans la NBA actuelle, avec son shoot à 3-pts, son dribble et sa capacité à se créer son shoot. Il a aussi Gary Harris devant lui à Denver, et sa capacité à être un meneur à plein temps pose question. Mais s’il y a un joueur capable d’être un gros scoreur dans cette classe de rookies, c’est bien lui.

Dario Saric. Chances d’être All-Star: 15%. Le Croate est un très bon joueur, mais dans quelle mesure son explosion statistique tient-elle au fait qu’il soit l’un des deux ou trois seuls joueurs capables de scorer dans cette équipe des Sixers? Et quel sera son rôle quand Ben Simmons jouera enfin?

Marquese Chriss. Chances d’être All-Star: 15%. Chriss est un athlète de folie, qui fait une bien meilleure saison qu’espérée (sa défense, notamment, est loin d’être aussi atroce que prévue). Le voir All-Star reste un pari, surtout sous les ordres d’Earl Watson. Mais bon, on ne sait jamais.

Dragan Bender. Chances d’être All-Star: 10%. Parce qu’on ne l’a quasiment pas vu de la saison, mais qu’on l’aime beaucoup. Bon, pour être All-Star, il faudra jouer, tout de même.

Thon Maker. Chances d’être All-Star: 5%. Ok, Maker ne joue pas énormément, mais il est le joueur qui se rapproche le plus de la « licorne » dans la draft 2016: un intérieur grand, mobile, capable de shooter de loin et de défendre loin du panier. Et, comme on le sait, l’avenir appartient aux licornes.

C’est sans doute là ce qu’il y a de plus surprenant dans cette classe de rookies: il est quasi-impossible de mettre sa main à couper qu’un des joueurs qui la composent sera un All-Star. Regardez Towns l’an dernier, Lillard, Griffin ou Wall dans leurs années rookies: vous n’avez aucun doute sur leur futur statut (à moins d’une blessure). Regardez Ingram, Murray ou Chriss, il y a un doute. Reste Embiid, bien sûr…

En revanche, cette classe de rookies pourrait bien fournir un nombre remarquable de très bons titulaires. En plus des noms ci-dessous, des joueurs comme Brogdon, Kris Dunn (défenseur d’élite au minimum, mieux s’il se développe correctement), Buddy Hield (on n’y croit pas vraiment comme All-Star, sorry Vivek), les frères Hernangomez, Ivica Zubac, Tyler Ulis, Domantas Sabonis, Skal Labissière, Caris LeVert ou Taurean Prince ont tous de quoi avoir une longue et belle carrière en NBA. Et, pourquoi pas, déjouer les pronostics et faire encore mieux: après tout, qui aurait parié, à la fin de la saison 2013, que Giannis Antetokounmpo serait, trois ans après, dans une All-NBA Team? Et d’autres noms, selon leur développement, pourrait se rajouter dans la liste. Ne désespérons donc pas de la promotion 2016-2017: son année rookie restera d’une grande faiblesse, mais cette faiblesse est tout sauf définitive.

 

 

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