Les Bulls, ou comment appliquer à la perfection la Patrick Ewing Theory
Ca y est. Les Bulls viennent de réaliser l’improbable, l’impensable en battant le Miami Heat chez lui lors du game 1 de la demi-finale de conférence entre les deux équipes. Venus pour gâcher la remise du trophée de MVP de King James, les hommes de Chicago ont parfaitement rempli leur objectif, et ont donc récupéré l’avantage du terrain pour la suite de la série.
Rappelons d’abord pourquoi ce résultat est à ce point surprenant. Rappelons donc que le Heat a sweepé les Bucks et que les floridiens se reposent depuis une semaine, quand les chicagoans ont terminé une série âpre et disputée qui a laissé de nombreuses traces (nous y reviendrons dans un instant) il y a seulement deux jours lors d’un game 7 à Brooklyn. Rappelons que Miami jouait chez lui, rappelons que Miami jouait au complet, rappelons enfin et surtout que Chicago jouait sans Derrick Rose, ce qui peut encore être considéré comme un faux problème puisque le meneur n’a pas joué de la saison, mais surtout sans Luol Deng, le chien de garde attitré de LeBron James et leader offensif des hommes de Tom Thibodeau, sans Kirk Hinrich, l’efficace défenseur extérieur capable de calmer les troupes quand les choses s’enflamment un peu trop, et avec un Nate Robinson, un Joakim Noah et un Taj Gibson convalescent.

Le résultat de ce premier match est lourd de conséquence, mais également d’implication pour la bande de Joakim Noah. D’abord, et pour ceux qui l’espéraient encore, on ne devrait pas voir Derrick Rose durant ce second tour de playoffs (sauf improbable retournement de situation qui verrait les Bulls s’incliner plusieurs fois de suite très largement ou prendre une avance large sur Miami). En effet, tant que Chicago paraîtra en mesure de rivaliser avec le Heat, Rose a tout à perdre et très peu à gagner. S’il revient et que les Bulls s’inclinent, on les dira meilleurs sans lui. S’il revient et que les Bulls s’imposent, cela se fera sans doute de justesse (la marge de Chicago paraît quand même très limitée dans cette série, Rose ou pas), et laissera à penser qu’il n’apporte qu’un faible plus à un groupe qui risque de retrouver l’immobilisme chronique qui le caractérisait si bien les saisons précédentes lorsque son leader portait la balle. En définitive, Rose ne peut pas vraiment porter le collectif de Thibodeau à un niveau supérieur, d’autant plus qu’il ne possède quasiment plus d’automatisme avec le groupe et que son rôle se calquerait sur celui d’un Nate Robinson, en sans doute un peu plus croqueur, en plus d’empêcher Noah de jouer sa partition de « point center » qui a tant affolé la défense de Miami cette nuit. Seule une situation désespérée pour Chicago, (ou au contraire, très rassurante, avec un 3-0 pour ChiTown par exemple) pourrait pousser Rose à tenter d’endosser le costume de super-héros (ou simplement à profiter de l’occasion de revenir doucement au milieu de la tempête des playoffs), puisqu’il n’aurait alors rien à perdre.
Mais bien au-delà de la très probable absence de Rose pour la suite de ce second tour, c’est la répétition de l’étonnant phénomène déjà entraperçu lors du game 7 face aux Nets qui est vraiment intéressante. Chicago évolue sans son leader offensif de toujours, sans son lieutenant et sans doute meilleur défenseur extérieur, et pourtant, Chicago obtient des résultats au moins équivalents, voire meilleurs. Comment expliquer ce résultat, presque dérangeant pour le fan des Bulls qui attendait toute l’année le retour de Derrick Rose comme l’événement de la saison? Plusieurs raisons à cela, qui explique que la Patrick Ewing Theory (selon laquelle une équipe est meilleure lorsque son franchise player est blessé) s’applique doublement aux Chicago Bulls.

-D’abord, le remarquable équilibre du roster de ChiTown. Malgré la blessure de deux All-Stars, Chicago dispose d’une équipe tournée vers la défense dans laquelle les tâches sont parfaitement réparties, les joueurs ne sortant pas de leur rôle et restant cantonnés à leur domaine avec une discipline fabuleuse, oeuvre de Tom Thibodeau. Un coup d’oeil aux stats permet de le vérifier simplement: Robinson est le dynamiteur offensif de l’équipe, créateur de jeu lorsque les systèmes échouent? 16 shoots, plus haut total de l’équipe, pour 27 points assortis de 9 passes décisives. Marco Bellinelli est le shooteur attitré? 6 tirs à 3 points sur 10 tirs pris, le reste se composant notamment de lay-ups en fin de système. Carlos Boozer est censé shooter à mi-distance pour profiter du resserrement de la raquette du Heat? 3/11 aux shoots, certes, mais l’ailier fort n’a pas hésité à continuer à prendre ses tirs hors de la raquette, et cela a fini par payer dans le money-time. Toutes ces stats montrent que les joueurs sont restés dans leur rôle, prenant leurs responsabilités mais n’en faisant jamais trop deux actions de suite, un élément essentiel face au Heat toujours prompt à réaliser une série offensive. Derrick Rose aurait-il eu la lucidité nécessaire pour trouver d’autres solutions lors de ses temps faibles? Luol Deng aurait-il été capable de jouer dans son registre et de prendre les choses en main au bon moment? Rien n’est moins sûr.

-Ensuite, Tom Thibodeau. Longtemps, le coach de Chicago a été loué pour sa stratégie défensive (à raison, la première mi-temps de James et la victoire finale sont là pour en témoigner) mais décrié pour ses stratagèmes offensifs se résumant trop souvent à de l’isolation pour D-Rose ou du simple pick-and-roll. Avec la variété de systèmes offensifs joués avec une simplicité et une coordination ahurissante (à un moment de la saison où les défenses sont supposées être des murailles) que Thibodeau a présentée ce soir, on risque d’attendre longtemps avant de voir un observateur critiqué le playbook offensif de l’ancien assistant à Boston. Le collectif des Bulls a alterné timings parfaits débouchant sur des finitions faciles et anticipations remarquables des réactions défensives de Miami, le tout avec une audace qui occasionnait autant de balles perdues agaçantes que de jubilations lorsque l’action s’achevait avec succès. Thibodeau n’a pas joué petit bras, a osé demander les passes difficiles et les coupes millimétrées, comme il a osé depuis le début de la saison placer Noah en « point center », de façon à permettre un mouvement maximum en même temps qu’une fixation intérieure, équation quasi-insoluble pour le Heat ce soir, et cela lui a réussi.
-Enfin, l’état d’esprit. Les Bulls auraient pu être accablés, incapables de développer un basket correct en l’absence de leurs leaders. Le supposer serait mal les connaître. Joakim Noah montre la voie, Robinson ajoute le peps nécessaire par son énergie incessante, Boozer se laisse entraîner et même Belinelli plonge récupérer les ballons face au bulldozer LeBron James. Cette détermination, ce sens du sacrifice avec notamment les fautes tactiques de Robinson pour empêcher les contre-attaques supersoniques de James et Wade, rappellent un peu le basket européen, où le résultat prévaut avant tout. En perdant ses leaders, Chicago a abandonné les fioritures et s’est concentré sur l’essentiel: la victoire, coûte que coûte du collectif, peu importe son prix pour l’individu.
Le succès des Bulls dans ces playoffs peut donc se résumer en un mot: Tom Thibodeau. Si Joakim Noah tient le haut du pavé du fait de son activité débordante, si Nate Robinson est en train de se transformer en un vrai grand joueur durant cette post-season, la réussite des Bulls est avant tout due à l’extraordinaire mélange d’ingéniosité tactique, de capacité à motiver ses troupes et de discipline ferme mais non oppressante qui caractérise le coaching de Thibodeau. Dans une NBA starisée jusqu’à la moelle, où le mot équipe est bien plus souvent synonyme d’accumulation de talent que de force collective, les Bulls ont compris que leur salut passerait par une mise au service du groupe de chacun pour la réussite de tous. Chicago aura sans doute du mal à faire vivre cette alchimie jusqu’au bout des playoffs, tant les différents ajustements découlant de l’évolution de l’état de santé des uns et des autres seront délicats, mais l’on ne peut qu’espérer que les Bulls parviendront à maintenir ce degré de maîtrise le plus longtemps possible, afin de nous rappeler encore et encore qu’au basket, c’est la meilleure équipe qui l’emporte à la fin.
Super article ! Et bonne analyse du match, je l'ai pas vu (il y a du replay possible ?) alors c'est sympa d'avoir un décryptage comme ça.
Mais je pense quand même que les retours de Hinrich et Luol Deng ne peuvent que faire du bien, ne serait ce que pour permettre plus de rotation dans l'effectif car je trouve quand même que Thibodeau fait jouer un peu trop certains joueurs (genre Noah "qui a la vingtaine").
Je n'ai pas vu ce match (mais cet article donne envie) mais je me souviens d'une action sur le match qui a mis fin au 27 win d'affilé qui représente les bulls 2012-2013, le freluquet Hinrich se donnant entièrement pour stopper un LBJ en pleine contre attaque. J'adore cette équipe, des purs compétiteurs.
C'est triste à dire mais ils sont peut être plus intéressants à voir jouer sans Rose.
Je suis un grand fan de Derrick Rose, c'est vraiment l'un des mecs que je préfère en NBA, mais je trouve que sans lui, Thibodeau fait vraiment l'effort de monter son coaching de plusieurs crans en ce qui concerne l'attaque. Donc oui, pour moi, ils sont plus intéressant à voir jouer sans Rose, en tout cas si l'on compare l'équipe de cette nuit aux Bulls de l'an dernier, ou même de 2011.
Ceci étant peut-être que ces playoffs serviront de prise de conscience à Thibodeau, et qu'il essayera de garder ce type de jeu avec Derrick Rose sur le parquet. Après tout, ça n'empêche pas Robinson de faire des stats, donc on ne peut que rêver du même système dans lequel Rose et Robinson se relaieraient en tant que dynamiteurs offensifs.
Très très bon article! Il donne vraiment envie de suivre d'encore plus près la série Bulls-Heat
C'est impressionnant de voir la motivation qui anime Chicago, étant donné leurs performances je doute aussi que le retour de Rose puisse être si bénéfique. En attendant les tactiques du coach pour combler le manque de Rose sont aussi très intéressantes j'espère aussi qu'ils garderont ce style de jeu quand Rose reviendra ! Encore bravo à l'auteur :)