LeBron James et sa malédiction
3 juin 2013. Le Heat est dos au mur, bousculé par les Pacers d’un Roy Hibbert déchaîné (22.1 pts, 10.4 rbds sur la série).Match 7 à Miami, à gagner absolument pour revenir en Finals, et conserver le titre acquis l’année précédente. Après un premier quart tendu, le Heat fait exploser Indiana et l’emporte facilement (99-76). LeBron James, impérial (32 pts, 8 rbds, 4 pds et une grosse défense sur Paul George), est en Finals pour la troisième année consécutive.
Trois ans plus tard, presque jour pour jour, LeBron est encore et toujours là pour le dernier rendez-vous de la saison, sous le maillot de Cleveland cette fois-ci. La sixième fois de suite, un exploit jamais réalisé depuis les légendaires Celtics de Bill Russell. On a du mal, pourtant, à s’enthousiasmer outre mesure pour ce chiffre. Depuis cette série contre Indiana, tout se passe comme si l’histoire, à l’Est, ne s’écrivait plus. Pas de bataille épique. Pas de série acharnée. Pas de rivalité sulfureuse. LeBron a fait le vide. Les scores des neuf dernières séries gagnées par les équipes de James à l’Est font froid dans le dos :
2014 : Charlotte 4-0. Brooklyn 4-1. Indiana 4-2 (avec un blowout de +25 au dernier match).
2015 : Boston 4-0. Chicago 4-2 (avec un blowout de +21 au dernier match). Atlanta 4-0.
2016 : Detroit 4-0. Atlanta 4-0. Toronto 4-2.
Quel joueur a offert à LeBron une opposition digne de ce nom, sur ces trois dernières années ? Derrick Rose a montré des aperçus de ce qu’il était l’an dernier, Kyle Lowry a fait un ou deux gros matchs cette année, idem pour Paul George il y a deux ans. A part ça ? Rien.
L’Est est faible, tout le monde le sait. LeBron James n’y est absolument pour rien. Il n’est responsable ni des blessures des Bulls (et des mauvais choix du front office), ni de celles du Heat, pas plus que de l’effondrement mental des Pacers 2014. Il a l’intelligence de savoir choisir ses équipes (contrairement à Carmel Anthony, pour n’en citer qu’un), et l’influence nécessaire pour faire venir les coéquipiers qu’il estime les meilleurs. Rien de tout cela ne peut lui être reproché. Il arrive frais en Finals, tant mieux pour lui.
Et pourtant… A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. L’expression est sévère pour James, qui n’a pas demandé à être dans une conférence si faible (a-t-il eu peur de signer à l’Ouest en 2010, parce que le niveau y est plus relevé ? On ne se lancera pas dans ce débat), mais elle est révélatrice de la menace à laquelle fait face LeBron : que l’absence complète d’opposition digne de ce nom jette une ombre sur sa présence continue (et exceptionnelle, redisons-le) en Finals. Pendant que Stephen Curry grave sa légende dans une série épique contre le Thunder, pendant que tout le monde plaint Kevin Durant de devoir faire face à deux des meilleures équipes de l’histoire, pendant qu’on admire les Spurs même quand ils se font éliminer au premier et au second tour, James traverse depuis trois ans les playoffs dans une sorte d’indifférence polie, amplifiée par la monotonie du scénario de la conférence Est : la saison régulière fait émerger un outsider sérieux, construit sur un collectif solide, qui parvient même parfois à finir avec un meilleur bilan que l’équipe de James. Les playoffs arrivent, l’équipe en question galère, s’en sort par miracle à chaque tour, et explose en finales de conférence. Bye bye Indiana, Atlanta, Toronto. Merci d’avoir entretenu l’espoir du suspense.
LeBron James n’a pas toujours été dans ce cas. Son histoire s’est construite à partir de séries épiques contre les Celtics du Big Three (demi-finales 2008, 2010 et 2011, finales de conférence 2012) ou contre les Pacers de 2012 et 2013. Lorsque LeBron marque 45 pts dans la défaite de ses Cavs lors du match 7 contre les Celtics en 2008, répondant aux 41 pts de Paul Pierce, ou lorsqu’il signe un 27-19-10 dans le dernier match de la série de 2010, son héritage enfle, même dans la défaite. Dans la victoire, c’est encore mieux : ses 45 pts et 15 rbds dans le match 6 de 2012, alors que le Heat est mené 3-2 par Boston, reste une des plus grandes performances de l’histoire. Dans ces matchs là, LeBron prend place dans l’histoire aux côtés d’un Jordan sweepant les Pistons en 1991 après des années de frustration face à la bande de Chuck Daly, d’un Larry Bird bataillant chaque saison pour se débarrasser des Sixers de Moses Malone, et de bien d’autres. Les blessures de Derrick Rose et les mauvais choix des Knicks pour entourer Melo nous ont peut-être privés de grandes rivalités dans ce genre, qui auraient pris la suite de Celtics vieillissants. On ne le saura jamais, bien sûr.
Le sport aime l’épique. Plus encore, il aime avoir des choses à raconter. Depuis trois ans, le récit de LeBron James à l’Est patine, tourne à vide. La nature ayant horreur du vide, on le remplit avec d’autres choses : la blessure de Kevin Love, la relation de James à ses coachs, son jump shot vacillant, etc.. On le remplit, surtout, avec la seul chose digne d’intérêt : les Finals, et les futures confrontations avec (au choix) les Warriors, le Thunder ou les Spurs. Combien d’articles a-t-on lus, tout au long de l’année, sur la manière dont les Cavs pouvaient ou non défendre le Death Lineup de Golden State, comme s’il n’y avait, en définitive, plus qu’une seule histoire à raconter ?
Et voilà que, petit à petit, le doute s’insinue, en admirant toutes ces grandes équipes de l’Ouest arrêtées avant les Finals (Clippers 2015, Spurs et Thunder 2016) : combien de Finals en moins LeBron aurait-il à son palmarès s’il avait dû, chaque année, se coltiner de tels adversaires ? Aucune ? Une ? Deux ? Davantage ? Ne serait-il pas plus admiré encore s’il avait dû battre à plusieurs reprises Kawhi Leonard, Kevin Durant, Chris Paul ou Stephen Curry, plutôt que Paul Millsap, Kyle Lowry et Roy Hibbert ? Face à l’ennui de la conférence Est, la tentation est trop belle de jouer à réécrire l’histoire.
Personne n’a la réponse. Mais pour LeBron, le jeu est dangereux. Sa legacy, cet héritage si important dans l’esprit des sports américains, ne peut supporter indéfiniment cette impression que son palmarès pourrait être en trompe-l’œil. Le voilà à nouveau au seuil des Finals, face à cette malédiction contre laquelle il ne peut rien : celle d’un grand joueur qui trébuche sur la dernière marche, alors que les précédentes n’étaient, finalement, pas si difficiles à gravir.