[Saines lectures] Yann Casseville – 2001, l’odyssée d’Allen Iverson
Les lecteurs les plus assidus du magazine Basket ne seront sans doute pas dépaysés à la lecture du nom qui orne la couverture de 2001, l’odyssée d’Allen Iverson, puisqu’il s’agit de celui de Yann Casseville, rédacteur en chef du mensuel. La police d’écriture à l’intérieur de l’objet ne leur sera sans doute pas étrangère non plus. Pour ceux qui seraient moins familiers avec le magazine, il se démarque depuis 2016 par son traitement du basket français et européen et surtout par la qualité des portraits qui y sont consacrés aux acteurs qui le font vivre, une marque de fabrique qui vaut à Casseville, omniprésent dans le magazine, la réputation peu usurpée d’être l’une des plus belles plumes du basket francophone.
C’est donc sans grande surprise que le livre s’ouvre sur une série de portraits consacrés aux divers protagonistes qui vont animer le fil de notre histoire. Une exposition nécessaire pour présenter le personnage Iverson avant d’entamer le récit, mais aussi introduire d’autres acteurs tout aussi importants dans cette saison 2000-2001 comme Larry Brown (le coach) ou Pat Croce (le propriétaire de la franchise). Ponctués d’anecdotes en provenance directe des archives des journaux de Philadelphie et de citations qui remontent à plusieurs décennies en arrière, ces portraits nous plongent tout droit dans leur époque, générant dès les premiers chapitres un sentiment d’immersion assez stupéfiant tant on se sent rapidement projeté dans une époque si authentiquement retranscrite. Ils sont sans grande surprise finement rédigés, et balaient brillamment l’éventail de sujets qui doivent être abordés lorsque l’on s’attelle à l’insondable tâche de raconter le personnage Allen Iverson. On retrouve là une démarche assez similaire à celle de Jack McCallum dans son livre Dream Team, à savoir raconter une équipe par la somme des personnes qui la composent. À la manière d’un livre de fantasy, chaque chapitre est l’occasion d’en apprendre plus sur l’univers ou sur les personnages, tel un voyage initiatique censé nous mener à la saison mythique des Sixers de The Answer.
Et c’est peut-être toutefois là que 2001, l’odyssée d’Allen Iverson pêche, devenant parfois tapisserie de Pénélope que l’auteur détricote après chaque chapitre pour tisser le portrait d’un nouveau personnage. Le navire du récit, tardivement mis à l’eau, parait réticent à voguer et multiplie les escales pour revenir présenter un nouveau personnage ou un nouvel aspect de cette fascinante équipe des Sixers 2000-2001 alors qu’on attend de le voir prendre le large. Pendant un bon tiers du livre, à chaque pas en avant vers le lancement de la saison, on refait un pas en arrière pour en apprendre davantage sur sa genèse, repoussant ainsi le départ tant attendu de l’épopée promise. Le parti pris, assumé, est d’aborder autant de facettes que possible de cette équipe pour mieux en saisir l’essence, ce que Casseville fait avec brio : même un lecteur très familier avec cette ère des Philadelphia Sixers (c’est mon cas) sortira considérablement enrichi des quelques heures passées avec le livre entre les mains (c’est mon cas). Néanmoins, cette exposition volontairement étendue laissera le sentiment doux-amer d’avoir partagé des haltes avec l’équipage plus que d’avoir fendu en sa compagnie les flots d’un périple haletant, les rares récits des affrontements sur les parquets ne prenant toute leur ampleur que dans le dernier tiers du livre.
En revanche, et il convient de s’y attarder, c’est justement de ces haltes que naît tout l’intérêt de l’ouvrage de Casseville : chaque chapitre abonde de vie autant qu’il regorge de proximité avec les protagonistes de l’histoire. Plutôt que de se muer en narrateur omniscient observant ses personnages depuis l’autre côté de son stylo et relatant leurs péripéties, l’auteur préfère leur déléguer la parole. À travers un flot continu d’éléments d’époque d’une précision assez inédite pour un livre de basket d’un auteur français, on en oublie que vingt années nous séparent du récit tant on se sent proche de ceux qui le composent. Tous ces détails et tout ce travail d’archive contribuent à peindre la fresque d’une époque et de ses acteurs, permettant ainsi à l’auteur de mettre en avant diverses dimensions du personnage Iverson ou de comprendre davantage le contexte qui entoure cet exercice 2000-2001. Il mettra tantôt l’accent sur les liens entre The Answer et la culture hip-hop telle qu’elle existait au début des années 2000, tantôt sur le rapport qu’entretient la ville de Philadelphie au sport, tantôt sur l’historique de blessures des Sixers et le sentiment d’abnégation qui en a découlé, offrant ainsi au lecteur de précieuses clés pour saisir tout ce qui constitue le personnage Allen Iverson et en quoi cette mémorable saison en est l’apothéose. Alors que l’on pouvait reprocher à l’inégal Not A Game de Kent Babb une distanciation avec son héros peu opportune au vu des enjeux soulevés, le livre de Casseville a compris son sujet et il le traite avec une richesse dans son contenu absolument inédite pour un ouvrage français traitant de NBA.
En somme, ce livre raconte des personnes : des hommes, des femmes, des pirates, des héros, des anonymes. Il raconte des moments : des cris de joie, des cris de colère, des pleurs, du sang, des sourires, des larmes. Sans doute plus qu’il ne parle de basket. Car peut-être qu’au fond, 2001, l’odyssée d’Allen Iverson n’avait pas vocation à être un livre de basket : Iverson et son équipe étaient bien plus que ça. L’avoir saisi et avoir su le retranscrire avec autant d’authenticité est assurément la plus belle qualité de ce livre.
Yann Casseville – 2001, l’odyssée d’Allen Iverson
Éditions Exuvie– Commander le livre chez l’éditeur
240 pages.
Prix public : 18,50 euros.