« Le voleur », l’homme qui a remplacé Magic Johnson
Sedale Threatt. Ce nom ne dit probablement pas grand-chose aux plus jeunes fans de basket, à part peut-être les plus grands fans des Lakers ou de Seattle. Et, à vrai dire, cela semble somme toute assez normal. Pourquoi, parce qu’il fut drafté en 139ème position , au 6ème tour de la draft 1983 par les Sixers, parce qu’il est le seul jouer de l’histoire de la NBA à venir de la petite fac de West Virginia Tech et parce qu’en 14 saisons en NBA, il ne fut que durant 3 saisons le meneur titulaire de son équipe pour la majorité de la saison. Tournant toutefois à d’honorables moyennes de 9,8 points et 3,8 passes sur l’ensemble de ses 951 matchs en NBA. Pourtant, sur ces 3 saisons, deux d’entre elles ont marqué les esprits. Plus peut-être que d’être titulaire durant toute une carrière. Surtout dans le contexte de ces saisons 1991/1992 et 1992/1993.
Nous sommes le 7 novembre 1991, il y a donc un tout petit peu plus de 30 ans, et Magic Johnson, meneur des Lakers, meneur du Showtime, légende de la NBA, annonce qu’il doit se retirer du basket à seulement 32 ans, car il a été testé positif au VIH, le virus du Sida. Magic l’a annoncé à ses coéquipiers et à la presse. Il part, et l’on est à des années-lumière de se douter qu’il pourra un jour rejouer dans la ligue. On ne sait même pas combien de temps il vivra encore.
Dans la ligue, c’est tout un monde qui s’écroule, à Los Angeles, c’est la terre qui s’arrête de tourner. Mais la ligue, elle, ne s’arrête jamais. Et à ce moment, la saison NBA a repris depuis peu, et les Lakers en sont à un bilan de 1 victoire pour 2 défaites. Dès le lendemain, ils jouent à Phoenix. Pas de pause en NBA. Mais si Magic Johnson n’est plus là, cela signifie aussi que les Lakers se retrouvent sans le meneur emblématique, mais surtout leur meneur titulaire.
Alors pour le remplacer se trouve Sedale Threatt. Il a 30 ans et est arrivé aux Lakers durant l’intersaison, un mois plus tôt. Il a joué avec Michael Jordan aux Bulls, Julius Erving aux Sixers, Gary Payton aux Sonics, il ne joue pas avec Magic aux Lakers. C’était pourtant son idole, lui le meneur du Showtime. Depuis le début de saison, c’est lui qui remplace Johnson dans le cinq de départ et c’est lui qui le fera tout au long de la saison. Il va devoir le remplacer coûte que coûte, car Jerry West, alors GM des Lakers l’annonce, Magic ne sera pas remplacé. Alors commence une toute nouvelle saison pour Threatt, il est dorénavant le titulaire à la mène des Los Angeles Lakers. Premier match à Phoenix, et première déconvenue. Il joue 26 minutes, marque 3 points, donne 2 passes et prend 2 rebonds. Les Lakers s’inclinent à Phoenix et vont arriver au forum d’Inglewood pour la première fois de la saison avec déjà 3 défaites au compteur. Avant ce match, le coach des Lakers Mike Dunleavy lui confie ces quelques mots.
“Pas de pression. Vas-y simplement et joue ton jeu.” Mike Dunleavy
Plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, avant le premier match à domicile de la saison, James Worthy des Lakers va prononcer quelques mots issus d’une lettre rédigée par Magic Johnson à l’attention des fans des Lakers et de ses coéquipiers. Une lettre où Johson les appelle tous à continuer à avoir de l’espoir et à chercher la victoire. Des mots qui ont peut-être aidé Threatt, qui ce soir-là face aux Timberwolves, va inscrire 27 points, donner 14 passes décisives et pleinement contribuer au succès des Lakers. Un succès qui en appellera 8 autres de suite au cours desquels Threatt jouera pleinement son rôle et enchaînera les bonnes performances. Ce qui fera sobrement dire à l’assistant GM de l’époque et aujourd’hui GM des Hornets Mitch Kupchak:
“Dieu merci, nous l’avions.” Mitch Kupchak
Et pour l’avoir, les Lakers ont envoyé 3 futurs seconds tours de draft aux Sonics au mois d’octobre précédent. Pourquoi une telle contrepartie ? Parce que Threatt a déjà brillé contre les Lakers. Notamment en playoffs et notamment contre Magic Johnson justement. Il réalise même un match à six interceptions lors des playoffs 1989 face à ces mêmes Lakers. Ce qui fit dire de lui de la part de Michael Cooper, ailier à vocation très défensive des Lakers :
“J’étais tombé amoureux de lui à force de jouer face à lui pendant tant d’années.” Michael Cooper
Il a même gagné un surnom durant ces confrontations, “The Thief”, en français, le voleur. Alors aux Lakers, il va côtoyer Magic Johnson (ce dont il a toujours rêvé), qui l’appelle même pour l’accueillir dans l’équipe suite à son transfert. Tout comme Jerry West. Au quotidien, Johnson est un coéquipier comme un autre malgré son aura. Il donne des conseils et n’est pas un leader tyrannique. Il n’attend d’ailleurs qu’une chose, que vous donniez le meilleur de vous-même en match. Le meilleur de lui-même, Threatt va devoir le donner après ce fameux 7 novembre. Pourtant, au sein des Lakers, tout le monde en a conscience, Threatt n’est pas Johnson et ne pourra pas l’être.
“Il n’y avait aucune pression sur mes épaules pour être honnête.” Sedale Threatt
La pression, Threatt l’a de toute façon parfaitement gérée cette saison-là, permettant aux Lakers de se qualifier pour les Playoffs. Et si l’équipe est éliminée au premier tour des playoffs, il tourne à 15,1 points de moyenne par match et 7,2 passes décisives, commençant chacun des 82 matchs de saison régulière. En décembre 1991, le Los Angeles Times lui consacre même un article, “Word Is Out On Secret to Lakers Success” soit, “Le secret du succès des Lakers révélé”. On vous le donne en mille, le secret des Lakers, c’est Sedale Threatt. L’année suivante, bis repetita, Threatt est titulaire pour les 82 matchs des Lakers, ces derniers vont en playoffs et sortent au premier tour et Threatt tourne à 15,1 points et 6,9 passes décisives. Ce sera sa dernière saison en tant que meneur titulaire des Lakers. Remplacé par Nick Van Exel l’année suivante, il ne commencera que 30 matchs sur les trois saisons qui suivront avec la tunique purple and gold. Il quittera les Lakers en 1996, après 5 saisons, dont la dernière où il partagera le parquet avec un certain Magic Johnson, revenu pour une année aux Lakers après en avoir été le coach durant 16 matchs lors de la saison 1993/1994. Direction Houston et les Rockets pour une saison, la France ou encore la Grèce et la Suisse avant une retraite bien méritée.
Une retraite au cours de laquelle il souffre de grosses douleurs un peu partout qui l’empêchent d’être bien dans son corps et de pouvoir jouer au basket librement pour son loisir. Mais tout récemment, ce dernier a pu être soigné et ses douleurs ont disparu. Une juste récompense pour celui est aujourd’hui avec son fils à la tête d’une académie de basket en Australie, à Melbourne, où il vit depuis 18 ans, l’Australia Basketball Diggest. Aux côtés de Sedale Threatt Jr., il raconte donc à ses jeunes joueurs les histoires les plus incroyables de sa carrière, les joueurs avec qui il a joué et il leur parle évidemment de Magic Johnson. Un Magic qu’il a pu rencontrer de nouveau il y a quelques années, lorsqu’avec l’une de ses équipes de jeunes il s’est rendu aux États-Unis pour des tournois. Et en allant voir un match des Lakers, ils ont eu la bonne surprise de croiser Magic. Ce dernier a pu prendre des photos avec les enfants et avec l’équipe, mais surtout, il a pu discuter avec Threatt. Car en tant que coach, Threatt n’a aucun mal à admettre qu’il s’inspire d’un style de jeu bien particulier, celui des Lakers de Magic Johnson. Ce n’est peut-être pas vraiment le showtime, mais l’objectif reste le même.
“On essaie de mettre 200 points.” Sedale Threatt
Une bien belle histoire, qui, si elle n’est pas très connue du grand public, est loin d’être oubliée aux Lakers. Encore moins chez le GM de l’époque et légendaire joueur des Lakers, Jerry West, qui tient à rendre à Threatt tout le crédit qui lui est dû.
“Les fans des Lakers étaient probablement choqués de le voir aussi bien jouer pour nous. L’énergie et l’enthousiasme qu’il apportait chaque jour, il était très apprécié, bien plus que les gens ne le sauront jamais.” Jerry West
Surtout, il fait amende honorable vis-à-vis de la mission confiée à Threatt après l’annonce de la retraite de Magic.
“Aucun joueur n’aurait pu faire ça parce qu’Earvin était unique. Il a juste été un contributeur incroyablement solide. C’était un pro de chez pro et même aujourd’hui, tout le monde voudrait quelqu’un comme lui dans son roster. Tout le monde.” Jerry West
Sedale Threatt n’a probablement jamais eu le talent de Magic Johnson et n’a probablement pas mené les Lakers d’une aussi bonne façon que l’aurait fait Magic Johnson. Pourtant, malgré son statut de joueur modeste, il a porté les Lakers durant deux saisons, leur évitant très certainement de sombrer après la retraite de Magic. Alors pour cela, bravo Monsieur Threatt.
Via ESPN