[Série de l’été] New York Streetball : « The Cage »

[Série de l’été] New York Streetball : « The Cage »

Du 15 juillet au 15 août, chaque vendredi, vivez les playgrounds new yorkais comme si vous y étiez. Cette semaine : West 4th Street Courts, ou « The Cage », un terrain de streetball mythique de La Mecque du basket.

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Prenez un terrain de basketball. Plantez-le en plein air, dans le sud de Manhattan, au bord de la 6ème avenue – bruyante et hyper passante – et directement à la sortie du métro West 4th St. Maintenant, réduisez ses dimensions d’au moins un tiers par rapport à la taille réglementaire. N’offrez aucun confort au public, qui doit regarder debout, derrière un grillage. Vous avez « The Cage », ou West 4th Street Courts. Un playground qui favorise un style hyper physique. L’espace étant réduit, il faut bien jouer des coudes pour se faire de la place. Ou le basket façon baston. Comme si cela ne suffisait pas, ajoutez-y le sauna météorologique qu’est l’été new yorkais… Et il y a de quoi se demander si les ballers du coin sont masos !

Notre guide pour la journée est Keith Nash. Véritable âme des lieux, « Worthy » joue toujours, un jour sur deux. Mais à 50 ans passés, c’est surtout sa présence au match des légendes qui donne une idée de son statut – ainsi que son rôle de président d’office. Chaque jour, à partir de la mi-journée, sa voix rythme l’action sur l’asphalte. De midi à 13h, les gamins de différents ligues locales, le Greenwich Village Youth Council en tête, viennent s’entrainer, ou s’affronter. Les coachs des bambins l’abordent pour obtenir ses directives, et il pousse pour que certains « walk-ins » qu’il a repérés intègrent le groupe. Vers 13 ou 14h, en fonction des arrivées, les pick-up games commencent. Les habitués, majeurs et même plus proches de la quarantaine que la trentaine, se frottent, mais on peut aussi en voir de moins âgés. Personne n’échappe aux commentaires permanents de notre orateur. Encourageant mais plus souvent tranchants, ils font aussi parfois fonction d’arbitrage. Keith donne aussi les surnoms aux joueurs qui le méritent et c’est souvent lui qui décide ou valide « who got next » : lequel choisira son équipe pour affronter les vainqueurs de la partie en cours.

We Don’t Ball, We Battle

 

Quelques habitués se font accrocher par une équipe d’ados qui est restée après leur entrainement. Les bouches s’ouvrent, jusqu’à l’intimidation physique. Les jeunots ont quelques snipers et clairement plus de vélocité et de jump que les « regulars ». Sur un blacktop aux dimensions habituelles, ils l’auraient sûrement emporté. Mais face à des gars de 100 kgs largement passés (« je suis à 125 », clame l’un deux, maillot détrempé collé aux bourrelets), la cage a raison des teenagers. We Don’t Ball, We Battle, est imprimé sur le tee-shirt d’un des gagnants. C’est plus qu’un slogan. Dépités, les perdants se font consoler par « Worthy » et « Ice », qui a lui aussi inscrit son nom au panthéon oral du streetball : « ils vous ont eu en s’attribuant des fautes imaginaires ». Passage obligé. Apprentissage…

A partir de 16h, le Kenny Graham Pro-Classic N.Y.C, le tournoi officiel, commence. D’abord le match des lycéens. Puis celui des adultes, à partir de 18h. « Worthy » est toujours là, avec deux upgrades : chaise haute et porte-voix. Entre les lignes, ça jacte aussi. « Ce fils de pute ne vaut rien ! », lance le capitaine d’Higher Ground, muscles tendus,  après avoir pris sa revanche via le biais d’un trois points inscrit sur le meneur des Sean Bell All Stars, qui l’avait intercepté façon pickpocket l’action d’avant. Le ref le reprend : « Hey, hey, hey, c’est un public famille mon gars, surveille ta bouche ». Un peu plus tard, une tentative de lay-up est contrée vicieusement. « Get that shit out of here ! », gueule le bâcheur. Pas de censure cette fois-ci. Les phrases cultes, c’est sacré Même si le quartier est devenu huppé.





 

Denzel Washington, supporteur de la première heure

 

Les basketteurs ne viennent d’ailleurs pas du secteur. Pourquoi faire le trajet depuis le Bronx, le Queens ou Brooklyn alors ? Pour l’histoire, les fidèles, et parce que le tournament amateur qui s’y tient a toujours sa part de gloire. S’il existe, c’est grâce à son fondateur, Kenny Graham, que nous avons eu la chance de rencontrer. Ce passionné nous explique pourquoi le Pro Classic marche toujours, 39 ans après sa création : « Tous les gens qui participent à le construire sont impliqués. Je n’ai jamais gardé l’argent dans mes poches, contrairement à d’autres », explique-t-il. « De la même manière, cela incite le public à nous soutenir. Un jour, Denzel Washington est sorti de sa voiture pour me passer un chèque de 1 000 dollars. C’était dans les années 80, il n’était pas encore une star à l’époque. Si j’avais su qu’il deviendrait aussi énorme, j’aurais fait des photocopies du chèque, pour les encaisser régulièrement ! », blague-t-il, avant de souligner la classe du papa de « Jesus Shuttlesworth ». On est bien obligé d’acquiescer : He Got Game.

Nike sponsorise en partie le tournoi, notamment les maillots des équipes et plusieurs bannières. Les Knicks ont aussi participé à la rénovation du terrain, l’été dernier. Des joueurs y passent encore également. Les légendes du basket de rue bien sûr, comme Joe « The Destroyer » Hammond. Les ex-pros qui y ont fait leurs classes : Anthony Mason, Mario Elie ou Smush Parker. Et ceux qui veulent payer hommage, tel Carmelo Anthony. Sans oublier Joakim Noah, qui, lors de son introduction aux Knicks vendredi dernier, n’a pas hésité à souligner comment ce playground (et d’autres), ont forgé le style et la personnalité qu’il étale en NBA. Le pivot semble d’ailleurs bien représenter New York, car « Worthy » et Kenny n’ont que des choses positives à dire sur lui. Avec juste une petite pointe de regret : qu’il n’ait pas joué ce tournoi, favorisant plutôt le Rucker et Dyckman. Ça tombe bien, on vous y emmène dans les prochaines semaines…

Antoine Bancharel, à New York

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