Le géant, le corbeau et le renard (ou du potentiel de DeAndre Ayton)

Le géant, le corbeau et le renard (ou du potentiel de DeAndre Ayton)

La comparaison avec Luka Doncic a sans doute fait un peu de tort à DeAndre Ayton. C’est ce qu’on appelle le fruit du hasard, la conjecture totalement aléatoire de différents talents arrivant la même année, ou plus communément appelé : la faute à pas de chance.

Sans ce fichu Doncic, Ayton aurait été bien plus facilement le premier choix d’une cuvée d’exception, attirant à lui l’intégralité des louanges et compliments qui incombent à ce statut-là, plutôt que de les partager amèrement comme actuellement avec le Wonder Boy. Sans l’inévitable comparaison avec Doncic, les analystes de la Draft n’auraient pas tari d’éloges sur ce fabuleux athlète, potentiellement un des futurs meilleurs pivots de la grande ligue, qui semble avoir certaines limites…plutôt que d’insister sur les subtilités et les nuances de son jeu qui pourraient l’empêcher de devenir l’élite de l’élite (ce qu’on attend en général d’un first pick) et qui le rendent un peu moins fort que Doncic.

Puisqu’en effet, de l’avis général des observateurs pertinents, Doncic était et reste le meilleur prospect de cette dernière draft. Et pourtant, c’est bel et bien DeAndre Ayton qui est venu de chiper au nez et à la barbe naissante du teen-ager slovène le statut honorifique de premier choix. Le colosse ayant de son côté aussi un très large public qui, lui même, le considère comme le vrai meilleur joueur de cette Draft et first pick on ne peut plus légitime.

Autant dire que naviguer entre avis élogieux, parfois exagérés, sur le géant d’un côté, et de l’autre un argumentaire bien plus tiède en réaction, parfois tout autant dans l’exagération, fut des plus difficiles en Juin dernier. Pour au final sur une vision assez floue de ce qu’est véritablement Ayton.

DeAndre Ayton est un excellent prospect NBA. Le haut du panier, la crème de la crème.

On ne trouve pas à chaque coin de rue un colosse de 7 pieds de haut capable de se mouvoir tel qu’il sait le faire, avec un tel degré d’agilité, de fluidité et d’explosivité, tout en possédant une envergure de bras des plus alléchantes (7’5) ouvrant un champ de possibilités encore plus grand. La charpente sur lesquels sont bâtis tous les franchise players de NBA reste la chance de posséder une dimension physique ou athlétique d’exception, parce que les centimètres et la vitesse facilitent incroyablement l’équation offensive comme défensive. DeAndre Ayton coche cette première case là avec une insolente désinvolture.

Ayton est avant tout un finisseur de très haut calibre dans la peinture. Sur tout type de catch & finish, il possède suffisamment de dynamique dans les mollets pour se propulser en l’air en une fraction de seconde, monter au dunk avant que le défenseur ne puisse revenir en position, ou même conclure férocement par-dessus l’obstacle si ce dernier est déjà en position. Son potentiel sur Pick & Roll est dément, en raison de sa combinaison de taille, énorme envergure, et excellente mobilité qui font de lui une cible difficilement manquable dans la raquette.

Ajoutez à cela un jump-shot très solide, le cocktail en devient encore plus explosif. Sa portée de tir ne s’étend pas encore jusqu’à là ligne à 3pts mais son jump-shot à mi-distance est tout ce qu’il y a de plus automatique. Pas de gri gri, un simple shoot par-dessus le défenseur grâce à ses longs bras et sa grande taille, et le tour est joué. Également, quelques fondations limitées mais pas intéressantes sur le jeu de passe, principalement sa vision de jeu et sa capacité à passer par-dessus la défense, toutes deux rendues capables par sa très grande taille.

Le profil de jeu de DeAndre Ayton est celui d’un finisseur, et même au niveau NBA, il possède les qualités pour devenir réellement fantastique. Je fais toujours attention à tempérer mes ardeurs dans l’utilisation des adjectifs, mais ce qualificatif de “fantastique” me semble ici tout à fait légitime. Ayton peut devenir le genre de scoreur capable de conclure à peu près n’importe quelle possession offensive. Le genre à qui il suffit de donner le ballon dans de bonnes conditions pour que la probabilité de revenir de l’autre côté du parquet avec deux points dans la besace est bien plus élevée que la moyenne. Ce genre là.

Ayton tournait déjà à un incroyable 78% de réussite au cercle au niveau NCAA. Il est peu probable de le voir terminer avec une telle efficacité en NBA où le niveau de compétition, la qualité des défenses et la dimension physique de ses adversaires seront bien plus grands. Néanmoins, Ayton s’est montré superbement efficace à la fac dans des conditions non idéales, à savoir l’obligation d’évoluer en poste 4 à côté d’un autre intérieur proche du panier. Le manque de spacing dont il a souffert toute l’année à l’université d’Arizona pouvait presque s’apparenter à un crime idéologique contre l’héritage de James Naithmith.

A Phoenix, le jeu offensif mis en place par Igor Kokoskov aperçu sur les premiers matchs de pré-saison ne laisse d’autre choix que d’être rêveur quant à sa nouvelle utilisation chez les pros. Attaque aérée, mouvements incessants, optimisation de l’espace…Non seulement ça détartre la rétine, mais en plus ça optimise l’utilisation et la rentabilité des joueurs en place, à commencer par Ayton. Seul maître dans la peinture, entouré de shooteurs dans le périmètre, tout l’espace disponible pour opérer et des boulevards pour conclure les Pick & Roll, Ayton a tout ce qu’il lui faut. Au-delà des opportunités de simple catch & finish, qui devraient se multiplier exponentiellement dès l’acquisition d’un vrai meneur, dans ce système-là Ayton a toute la place pour réaliser ses « duck in » qu’il aime tant (soudainement passer devant son défenseur, verrouiller sa position près du cercle, et maquer facilement). Vite fait, bien fait.

Il ne serait pas étonnant de voir Ayton être le meilleur scoreur de cette classe de rookie, ni de le voir scorer plus de 20 points de moyenne dès sa première saison chez les pros, ou même qu’il produise bien plus de points que Doncic sur les trois ou quatre prochaines années. Il ne serait pas étonnant du tout qu’il réalise une carrière accomplie et récolte une dizaine de sélections All Star.  C’est à ce point talentueux qu’est Ayton.

DeAndre Ayton possède un profil de jeu ultra précieux, celui de finisseur ultime. You can’t teach height comme dirait l’autre. Encore moins avec cette explosivité là et cette agilité/coordination de geste. Encore moins avec déjà un jump-shot de cette qualité. Posséder ce genre de finisseur, capable de manufacturer une grand nombre d’occasions dans la peinture, est un atout incroyable, a fortiori dans une ligue dominée par des menaces extérieures qui ne brillent jamais plus que lorsque la défense ne peut pas entièrement se concentrer sur eux.

Oui…mais.

DeAndre Ayton est un excellent prospect. Mais Ayton n’est pas un prospect d’exception.

Pourquoi ? Que lui manque-t-il alors ? Qu’est ce qui le sépare de ce statut ? C’est assez simple : la qualité primordiale d’un joueur d’élite. La création.

Par définition, la finition n’est que le dernier élément de la chaîne. Or, le rôle d’une superstar, d’un joueur d’élite est de pouvoir démarrer cette chaîne, de créer le premier décalage balle en main pour ensuite faire fructifier ce désordre et aboutir sur un bon tir. Le rôle d’une superstar est avant tout de démarrer le processus. Ou plutôt, me souffle Darwin et son illustre théorie de l’évolution, ce n’est pas que le rôle d’une superstar soit de faire ça, mais bel et bien que ce sont ceux qui sont capables de réaliser ce genre de chose qui deviennent superstars.

Parce que créer quelque chose à partir de rien, arriver à générer un décalage face à une défense qui n’en a laissé aucun pour le moment, est la qualité la plus importante et la plus rare. Sans cette capacité à créer le chaos dans une défense organisée, celle-ci parvient à rester en bonne position pour priver des espaces, réduire les champs d’action et réduire les chances de marquer en contestant les tirs à temps. Si les meilleurs joueurs de NBA à l’heure actuelle se nomment LeBron James, James Harden, Kevin Durant ou Stephen Curry entres autres, ce n’est pas par hasard.

Comme dit précédemment, Ayton a juste besoin d’être mis dans les bonnes conditions avec le ballon pour avoir de grandes chances de scorer. Mais une superstar a juste besoin d’avoir le ballon pour avoir de grandes chances de scorer. La différence est cruciale. Fondamentale.

Pour Ayton, savoir faire fructifier une action, savoir manufacturer un décalage créé est un atout remarquable, d’autant plus lorsque ça peut être fait avec un taux de réussite aussi élevé dont il est capable. Mais pour génial que puisse être Ayton dans ce domaine, il sera toujours dépendant de son équipe pour le mettre dans ces bonnes dispositions là, et donc dépendant de ce que la défense sera prête à laisser. Apprenez, DeAndre, que tout bon finisseur vit au dépend de ce que lui concède la défense, écrivait La Fontaine. Enfin, presque. Sous sa nouvelle tunique orange, Ayton est un renard dont la réussite dépend du degré de naïveté, de discipline et de compétence du corbeau défensif adverse. Si ce dernier à le bec rusé et l’esprit lucide, les tentatives, aussi belles soient elle, de renard-colosse campé sous la branche resteront désespéramment vaines.

Donner la balle à DeAndre Ayton en assez bonne position pour finir devrait a priori être une des actions les plus rentables de NBA d’ici quelques saisons. Voire même dès sa campagne rookie. En revanche, donner la balle à DeAndre Ayton en début de possession et/ou face à une défense bien en place en lui demandant d’aller scorer ou de créer pour autrui est une opération bien moins intéressante. Ce n’est pas qu’il ne peut pas le faire, mais juste qu’il ne semble pas pouvoir le faire très bien, très souvent, face à des oppositions fortes et organisées.

Que ce soit sur du jeu au poste à l’intérieur, ou sur du jeu dans le périmètre plus loin du cercle, Ayton n’a pas un potentiel de créateur dément.

Premièrement, le jeu au poste donc.

Une des idées reçues qui m’a le plus dérangé lors du processus pré-draft était que DeAndre Ayton est un pivot dominant au poste bas. S’il est clair que le colosse possède quelques très bons atouts dans ce domaine, il a dans le même temps certains défauts, voire limites, qui font qu’il n’est clairement pas le scoreur de très haut calibre souvent décrit.

Ses appuis vifs et légers pour sa taille laissent à penser qu’il pourrait développer un arsenal de moves intéressants. Lorsqu’il essaye de prendre position très proche du cercle avant de réclamer la balle, il se facilite la vie avec un panier tout fait. Et lorsqu’il se retourne pour faire face au défenseur et au panier, son face-up jumper est automatique.

Pour autant, Ayton manque de toucher de balle autour du cercle pour le moment. La majorité de ses paniers obtenus en jouant dos au panier se concluent par un lay-up très proche du cercle, mais si le défenseur arrive à le tenir à quelques mètres de l’arceau, il ne possède pas de hook-shot ou autre petit tir en finesse pour marquer d’un peu plus loin et par-dessus le défenseur. Un problème d’autant plus handicapant qu’Ayton manque clairement d’agressivité au poste bas. Il rechigne à aller au contact, à bousculer son défenseur et à le dégager du chemin pour se rapprocher du cercle. Bien que la partie haute de son corps ressemble en tout point à celle d’un authentique bodybuilder, ses jambes sont, elles, assez frêles, laissant penser que le problème ne se résume pas à un manque de dureté seulement, mais également peut-être à un déficit de puissance pour faire jeu égal avec les plus beaux spécimens physiques rencontrés. Ayton n’a d’ailleurs quasiment jamais eu à faire à des défenseurs de sa dimension physique et/ou des défenseurs de haut calibre au poste bas. Lorsque ce fut le cas, il fut assez nettement et facilement freiné dans ses manœuvres.

Ayton à l’air d’un pivot dominant, avec ses muscles saillants, son torse épais et sa grande taille, mais le raccourci souvent fait sur son prétendu jeu au poste écrasant ne pourrait être plus faux. Cet exercice-là n’arrive d’ailleurs qu’en troisième position dans la hiérarchie de son profil de jeu : Ayton est d’abord est avant tout un finisseur intérieur d’élite, doublé d’un shooteur accompli dans l’entre-jeu, et seulement ensuite un travailleur occasionnel au poste. Musclé ? Oui. Donc dominant au poste bas ? Non.

La question de la création offensive à partir du poste de pivot est par ailleurs une problématique bien plus globale à l’échelle de la ligue : construire son attaque autour d’un pivot en qualité de créateur principal semble de plus en plus compliqué, pour ne pas dire presque impossible aujourd’hui en NBA. Même si Ayton était de l’acabit des meilleurs dans ce domaine-là, la tâche serait ardue.

L’an passé, Joel Embiid ou LaMarcus Aldridge flirtaient avec les 1 point par possession, tout en jouant près de 10 possessions par match au poste bas. Bien que cette marque ne paraît pas aussi incroyablement rentable que pour d’autres domaines du jeu, si on réduit le champ d’études au jeu sur demi terrain (en excluant les très prolifiques paniers en transition), ce 1 ppp paraît tout de suite bien plus intéressant. Et surtout pas si éloigné de la rentabilité des tout meilleurs porteurs de balle extérieurs sur Pick & Roll ou sur Isolation (plutôt autour des 1.10 ppp en général).

Possible, donc, mais pas n’importe comment ou par n’importe qui : la condition sine qua none pour envisager de s’appuyer sur un tel joueur (ie : de l’efficacité dans un gros volume) est que ce dernier soit élite dans ce domaine-là. Comme Embiid, ou Aldridge, ou même Karl-Anthony Towns. Or, ce n’est pas le cas d’Ayton pour l’instant, et ses limites suggèrent que ce n’est pas évident qu’il le devienne un jour.

Joel Embiid, tout particulièrement, apparaît comme le pivot NBA le plus apte à porter une équipe sur ses très larges épaules à coup de possessions au poste bas. Le fait que Boston ait réussi à trouver aussi facilement la parade l’an passé en playoffs n’est d’ailleurs pas un testament de l’inefficacité intrinsèque du jeu au poste du Camerounais mais bel et bien du contexte autour. En effet, les Celtics ont su tirer profit de Ben Simmons, non-shooteur total, pour venir boucher l’espace, priver Embiid de marge de sa marge de manœuvre habituelle ou carrément réaliser des prises à deux. Plus important encore : l’absence de porteur de balle pouvant shooter en sortie de dribble à permis à Boston de défendre de manière très prudente le Pick & Roll (rester sur Embiid sans craindre le jump-shot du porteur de balle) plutôt que d’être forcé à réaliser des switchs défensifs (des occasions très faciles pour Embiid au poste, donc) pour ne pas laisser de tir ouvert en sortie de l’écran. En théorie, si Philadelphie avait eu ce genre de shooteur de grand calibre l’équation aurait été tout autre. C’est très difficile, mais c’est possible.

Néanmoins, Embiid possédait déjà au moment de sa draft en 2014 ce potentiel que créateur principal. Pas Ayton. Embiid est capable de conclure des deux mains sur hook-shot, de déclencher un face-up ou turnaround jumper, il possède un arsenal impressionnant de parades et de contre-moves pour prendre l’adversaire à revers. Et surtout, il n’hésite pas à tout balayer sur son passage pour se rendre au panier ou provoquer un nombre incalculable de fautes. LaMarcus Aldridge ou Karl-Anthony Towns évoluent dans un style bien moins rugueux que le Camerounais mais en apportant à l’équation un alliage équilibré de puissance, agilité et immenses mensurations, usant à merveille de turnaround jumpers pouvant être pris dans n’importe quelle condition de n’importe quel côté, saupoudrant le tout d’un sublime toucher de balle aux alentours du panier.

Le répertoire d’Ayton au poste bas est beaucoup plus limité. Que ce soit en terme de portée de dangerosité (il doit être assez proche du cercle), de toucher de balle et de variété de finitions possibles, de puissance et d’agressivité pour aller chercher des lancers francs (qui boostent la rentabilité de cette utilisation), et même de footwork et de créativité pour apporter une parade au défenseur et aller là où celui ci ne l’attend pas.

Son réflexe le plus instinctif au poste bas reste de se retourner pour déclencher un simple face-up jump-shot par-dessus son défenseur. D’un côté, l’aisance avec laquelle il est parvenu à rentrer ce shoot laisse à penser qu’il pourrait grandement compenser ses limitations et scorer à volonté de la sorte en NBA. Peut-être. D’un autre côté néanmoins, Ayton n’a jamais eu à affronter des défenseurs de très haut calibre sur le plan physique et athlétique. Dans le pire des cas, il pourrait avoir du mal à utiliser ce tir. Dans un cas qui n’est pas le meilleur, mais qui reste le plus probable, Ayton arriverait à faire partir le shoot mais celui-ci serait bien plus contesté, donc plus difficile à rentrer, donc moins rentable sur un gros volume d’utilisation. Sans même mentionner que si ce face-up jumper demeure son seul go-to-move de qualité, les défenses parviendront à s’adapter pour d’une manière ou d’une autre pour l’empêcher de l’utiliser correctement.

Deuxièmement, le jeu dans le périmètre.

Précisément, la question de son adaptation dans le jeu moderne est un élément important qui devrait limiter sa force de frappe, et de création offensive une fois chez les pros.

Dans une NBA toujours plus orientée vers le jeu dans le périmètre, Ayton apparaît comme un joueur old school. D’abord, sa capacité à pouvoir s’écarter et punir les défenses à longue distance reste totalement à démontrer. Ses 34% de réussite en NCAA sur un minuscule échantillon (une trentaine de tirs seulement, à peine une tentative par match) ne sont pas des plus convaincants ni ne permettent de tirer quelconque conclusion en vue de la NBA. A fortiori vu l’état de sa mécanique de tir produisant des tirs à la trajectoire très plate (donc une adresse plus difficile à ajuster lorsque la distance de tir grandit).

Mais ensuite, et surtout, c’est son manque de ball-handling qui risque de pénaliser Ayton. La grande force d’un Karl-Anthony Towns par exemple reste sa capacité à pouvoir entamer son dribble même depuis le périmètre, ainsi que sa très grande flexibilité et son contrôle du corps pour un géant de presque 7 pieds de haut. Ayton est un athlète très agile pour sa taille et sa corpulence, mais la flexibilité ne fait pas partie de ses qualités. Rigide, il ne semble pas être à l’aise pour descendre sur ses appuis et maintenir un centre de gravité proche du sol en mouvement, condition sine qua none pour tout manieur de balle (les grands comme les petits). Là où Karl Anthony-Towns, Anthony DavisAl Horford, voire Joel Embiid dans une moindre mesure, peuvent tout à fait feinter le tir à longue distance puis entamer leur dribble et attaquer le panier sur un drive, Ayton lui n’en est pas capable.

La capacité de Towns à maîtriser son dribble est réellement incroyable pour sa taille, et c’est aussi ce qui fait qu’il a plus de chances que les autres intérieurs de réussir dans un monde où les arrières et ailiers règnent en maître. Ce n’est pas là où il est le plus à l’aise, mais Towns peut tout à fait se rendre jusqu’au panier depuis le périmètre, réaliser un drive & kick ou même s’arrêter dans l’entre-jeu pour déclencher un pull-up jumper. Les intérieurs capables de telles prouesses sont évidement très rares du fait de devoir combiner une grande qualité de dribble et une fluidité/flexibilité de corps au dessus de la moyenne. Et Ayton n’a pour l’instant aucun des deux.

La conséquence directe de cela est la réduction de son champ d’action. C’est impensable de donner la balle à Ayton dans le périmètre pour lui demander de créer quelque chose. Lorsqu’il est positionné face à l’arceau au poste haut ou au poste bas, il n’est pas une menace pour attaquer le panier et c’est quasiment certain qu’il va déclencher le tir. Lorsqu’il joue le Pick & Roll, sur des short rolls il ne peut pas poser un dribble ou deux pour se rendre au panier ou trouver un partenaire ouvert et profiter du décalage. Lorsqu’il veut prendre un tir lointain (un trois points ou un long deux), si le défenseur se jette rapidement sur lui pour bien contester le tir, il ne peut pas en tirer profit en renonçant au tir pour attaquer sur du dribble le chemin ouvert.

Évidemment, pour Ayton, la comparaison avec ces spécimens-là  paraît infiniment injuste : par définition, si ce sont des licornes, des exceptions, c’est que justement ils sont littéralement hors du commun. Le genre de joueur qu’on ne trouve pas tous les ans. Mais bien que la comparaison paraisse injuste, cette différence est primordiale : Ayton est un excellent prospect, qui peut devenir un excellent joueur mais il n’a pas les caractéristiques pour devenir un joueur d’exception qui transcende la ligue de la manière dont des joueurs comme Towns, Davis ou Embiid le font actuellement.

C’est d’ailleurs en cela que Marvin Bagley apparaît comme un prospect aussi attrayant et intéressant malgré une liste interminable de défauts. La probabilité que Bagley atteigne son potentiel maximum est bien plus petite que celle d’Ayton, et de manière plus générale, s’il fallait parier sur qui sera tout simplement le meilleur joueur des deux, ce serait impensable de mettre des sous sur le King plutôt que sur le Sun.

Néanmoins, si Marvin Bagley atteint bel et bien son potentiel maximum, sa valeur et son impact offensif seront bien plus grands que pour Ayton. Bagley possède pour sa taille une très belle agilité, vélocité et flexibilité, doublé d’une dextérité intéressante balle en main. Il ne l’a presque jamais fait, mais il est également capable de dégainer très fluidement en sortie de dribble, et donc se créer son tir dans le périmètre. Shoot extérieur, drives, capacité à se créer son tir, de la création/playmaking pour autrui même en mouvement et sur du dribble, un cocktail toucher de balle/explosivité de très haut calibre sous le panier… Bagley est à des années lumière d’être une licorne en pratique mais il en possède le potentiel. Sa Draft en 2e position est clairement surpayée, mais on ne devient pas un top 5 talent d’une des Draft les plus riches de ces dix dernières années en tant que passoire défensive sans avoir un petit truc en plus.

Ayton est un cheval pur sang à la vitesse de galop décoiffante, qui part grand favori pour remporter la course. Bagley est un bébé licorne, dont la foulée lente et maladroite ressemble au jeune Bambi apprenant à marcher, mais qui a une chance d’apprendre à voler en plein milieu de la course et d’emmener vers des cieux supérieurs et des gains supérieurs à ceux offerts par le PMU les rares fous qui auront osé miser sur lui. Pour un intérieur, l’adaptabilité dans le jeu moderne est un atout non négligeable, presque vital, si la notion de survie consiste à faire partie de l’élite de l’élite.

Toujours lié à la création offensive, un dernier élément important pourrait également l’empêcher de devenir un joueur d’élite en NBA : sa prise de décision. Ayton est un joueur assez peu intelligent sur un parquet : il ne comprend pas ni ne pense le jeu à un suffisamment haut niveau. Il ne réagit pas à ce qu’il voit mais décide en amont de l’action de ce qu’il va tenter de réaliser, et ne prend pas toujours en compte dans l’équation les données extérieures à lui même (positionnement de la défense, qualités du défenseur en face, du système de jeu collectif en cours d’exécution, etc).

Plus encore, Ayton est un joueur très peu instinctif, qui ne semble pas ressentir le jeu ni avoir des réflexes naturels par rapport à ce qui se passe sur le terrain, où aller, que faire avec le ballon, quand passer la balle, à qui, quand attaquer, etc. Il n’a pas ce truc pour sentir comment les choses sont en train de se décanter sur le terrain. Sur cette même classe de Draft par exemple, un joueur comme Robert Williams (pivot des Celtics, 26e choix, 20 ans) n’est pas non plus un joueur intelligent. Mais Williams est par ailleurs un des joueurs les plus instinctifs de cette cuvée de rookie. Il sent pleinement le jeu à défaut d’en comprendre toute la complexité. Cette base instinctive est souvent la fondation sur laquelle peut se construire avec du temps et du travail un vrai bon QI basket. Dans le cas d’Ayton, les fondations sont beaucoup plus fragiles.

Or, la prise de décision est la qualité fondamentale d’un franchise player. Les meilleurs joueurs sont ceux qui savent réagir à ce que propose la défense, et pas forcément ceux qui essayent d’imposer leur volonté encore et toujours (peut-être la dernière marche que n’a jamais réussi à franchir Westbrook, par exemple). Le scénario le plus probable demeure que DeAndre Ayton, comme tout gamin de 20 ans, progresse dans sa compréhension du jeu, mais il semble assez peu probable qu’il s’améliore de manière incroyable jusqu’à devenir un cerveau fonctionnel d’un calibre suffisamment haut.

C’est de cette manière qu’arrive à exceller Nikola Jokic par exemple. Le Serbe est le créateur principal de son équipe, sans être pourtant une foudre de guerre au poste bas (efficace, mais pas sur un gros volume) ni un scoring-mismatch permanent aux autres pivots dans le périmètre. Mais son incroyable capacité à pouvoir porter la balle, même loin du panier, et ses qualités de passeur presque irréelles en font un véritable joueur d’exception. Là encore, la comparaison avec cet autre extraterrestre paraît injuste, mais l’aspiration à devenir un joueur d’élite est le standard sur lequel sont évalué les premiers choix de draft. Ce n’est pas un déshonneur pour Ayton de ne pas être Nikola Jokic, pas plus que ça ne l’était d’être Karl-Anthony Towns, évidement. Ayton reste un excellent prospect, mais pas un prospect extraordinaire.

Ainsi faite, l’accumulation des défauts et limites de DeAndre Ayton peut tout à fait sembler exagérée, disproportionnée, voire même totalement à charge. C’est bien le cœur du problème : gare au biais cognitif. De la même manière que les analystes soulevant les faiblesses d’Ayton ont pu être influencés par l’incontournable comparaison avec Doncic s’immisçant dans le débat, des lecteurs peuvent tout à fait se positionner totalement en réaction à ce genre d’énumération sans fin de défauts. « Ben ouais, mais quand même, le type a été premier choix de Draft, ça peut pas être autant une pompe que ça. ». Et au fond, c’est pas faux.

Là est toute la difficulté de l’exercice à mon sens : arriver à trouver la mesure. Ou plutôt parvenir à correctement l’exprimer. Lorsque je dis que DeAndre Ayton n’est pas un prospect extraordinaire, je n’utilise pas l’euphémisme toujours rattaché à cette formulation pour dire qu’il n’est pas très bon. Au contraire, je m’appuie sur le sens littéral : Ayton n’est pas un prospect extra-ordinaire, ce n’est pas un phénomène générationnel qui sort de l’ordinaire, de l’ordre commun des choses. Pour autant, je ne dénigre pas dans le même temps le grand nombre de ses qualités, ou l’excellente carrière qu’il pourrait réaliser. Si vous le ressentez comme ça, ben, c’est que j’ai mal fait mon boulot. DeAndre Ayton n’est pas un prospect extraordinaire, mais c’est un excellent prospect, là encore au sens littéral le plus strict qui soit : ce n’est pas un bon, ni un très bon prospect, mais bel et bien un prospect qui tutoie l’excellence.

La banalisation des superlatifs dans le monde du sport réalise tout le contraire de son intention de base : plutôt que de vendre du rêve à tout va, elle dévalue la valeur du compliment. Non, chaque premier choix ou trois, ou cinq, ou dix premiers choix de Draft de chaque cuvée n’est pas un futur Dieu vivant, mais le clamer fait se fondre complètement dans la masse les rares qui, eux, le peuvent. Tout en dévaluant le crédit de ceux pas pré-disposés à l’être et qui y sont quand même parvenu à le devenir. Oui, des Karl Anthony-Towns, des Anthony Davis, des Kyrie Irving, des Derrick Rose ou des Kevin Durant, il n’y en en a pas tant que ça à la Draft, et oui ils sont à ce point extraordinaires, sans que ça veuille dire que les autres sont complètement nul.

Que DeAndre Ayton réalise une excellente carrière reste une hypothèse tout ce qu’il a de plus probable. Mais son profil de finisseur ne colle pas forcément à celui d’un joueur superstar autour duquel une équipe qui prétend sérieusement au titre peut être construite.

Dans la NBA moderne, face à des défenses toujours plus dynamiques et toujours plus polymorphes, capables d’absorber tout décalage qu’un système de jeu pré-établi pourrait générer, la création individuelle est devenue capitale. Il s’agit de savoir faire par sois même la différence sur son un-contre-un, afin de perturber la défense, d’y créer un chaos, pour ensuite savoir prendre la meilleure décision possible en mouvement et en une fraction de seconde et trouver l’ouverture, où qu’elle soit, pour sois même ou pour autrui.

L’autre élément primordial de cette équation reste la capacité à pouvoir faire ça contre n’importe quelle défense dans n’importe quel contexte. Et c’est ici qu’une hiérarchisation supplémentaire est apparue ces dernières années : les finisseurs d’abord, les créateurs intérieurs ensuite, et seulement enfin, tout en haut, les créateurs extérieurs. Pour la simple et bonne raison que pour opérer, un créateur intérieur a besoin que le ballon lui parvienne près du cercle. Or, c’est une première manœuvre qu’une défense peut arriver à stopper d’une manière ou d’une autre.

Pour toutes les raisons valables qu’on a pu trouver pour expliquer le non-impact que Joel Embiid contre la défense des Celtics, un constat s’impose : il y avait la place pour que ces éléments là, arrivent. Pour fonctionner de manière totale, Embiid a besoin d’un meneur capable de shooter en sortie de dribble afin de forcer les switchs défensifs. Il a besoin d’un spacing optimal autour de lui, pour lui laisser un champ de manœuvre maximal. Philadelphie peut arriver à remédier au problème, mais ce sont tout de même des premiers obstacles à devoir franchir avant même d’arriver à l’étape difficile de la création individuelle par le joueur majeur.

A l’opposé, avec des bric et des brocs, trois bouts de bois et un vieux morceau de plastic qui traînait, LeBron James arrive à lui seul à solutionner à peu près tous les problèmes que peut proposer une défense : il remonte la balle lui-même depuis son propre camp, et le voilà déjà prêt à passer à l’étape de la création offensive. Il en va de même pour James Harden, Kevin Durant, Stephen Curry, Kyrie Irving, Kawhi Leonard, Jimmy Butler et tous les autres. Bien entendu, la présence de shooteurs autour du porteur de balle/créateur principal est une optimisation incontournable pour atteindre le très haut niveau. Mais d’une part, ce sont des renforcements beaucoup plus simples, beaucoup moins chers ou compliqués à obtenir sur le marché. Et d’autre part, ce ne sont surtout qu’une simple optimisation, et pas une nécessité pour faire fonctionner l’ensemble comme c’est le cas pour Embiid par exemple. Les parcours croisés de Philadelphie et Cleveland sur les derniers playoffs illustrent bien cela, malgré un niveau de talent bien plus important du côté de la Pennsylvanie que de l’Ohio.

Or, c’est là que la comparaison inévitable avec Luka Doncic fait pencher la balance du côté du slovène. Avec son profil Hardeninen de porteur de balle principal, passeur fou ayant toutes les solutions à n’importe quel problème défensif et maîtrisant l’arme ultime de la NBA d’aujourd’hui, le pull-up three, Doncic possède ce profil parfait de superstar de demain. D’aujourd’hui, même.

Le but de cet article n’est d’ailleurs pas non plus de remettre en cause de choix des Suns, j’ai déjà eu maintes tribunes pour le faire. De plus, la Draft est un exercice de hasard si compliqué que donner priorité au profil du jeu au détriment de la qualité intrinsèque du joueur et de sa réelle chance de devenir un vrai bon joueur NBA peut s’avérer un mauvais calcul. D’autant que Phoenix possède déjà Devin Booker, en qui les dirigeants pensent peut être qu’il est capable d’assumer ce rôle de créateur principal, et pour qui la présence du finisseur Ayton à ses côtés est une d’optimisation de sa rentabilité. Le but est simplement de mettre en perspective les différentes valeurs potentielles de différents joueurs au sein du contexte de jeu actuel, ainsi que de délimiter un peu mieux les contours un peu flous d’un prospect assez polarisant au moment de sa Draft en Juin dernier.

DeAndre Ayton peut devenir un des tout meilleurs finisseurs de NBA. Dans le meilleur des cas, il pourrait même devenir un créateur intérieur de haute volée à terme. Ça semble peu probable mais c’est possible.

Flatteur hors pair et menteur d’exception, le renard Ayton, son pelage roux étincelant et son verbe bien haut arriveront à n’en pas douter à berner certains corbeaux défensifs, profitant de la moindre erreur d’inattention pour obtenir le convoité fromage. Mais la réussite de sa vile entreprise dépend inévitablement du degré de naïveté du corbeau tendant l’oreille, et certains d’entre eux, les meilleurs, ne se laisseront peut être jamais berner.

Ayton est ce renard tout autant mesquin qu’affamé qui attend sous l’arbre que le corbeau lâche son butin. Luka Doncic, comme tout bon créateur d’élite, est cet autre renard encore plus fourbe, capable de bondir en un éclair jusqu’à la plus haute branche de l’arbre et arracher le fromage du bec même du corbeau, que ce dernier le veuille, ou non.

Puisqu’en NBA comme ailleurs, on a toujours besoin d’un plus petit que soit. Ah ben tiens, elle marche aussi celle là.

Guillaume (@GuillaumeBInfos)

Pour aller plus loin :

Le profil complet de DeAndre Ayton

Le profil complet de Marvin Bagley

Le profil complet de Joel Embiid

Le profil complet de Karl-Anthony Towns

Luka Doncic Mania : l’heure de vérité

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