Intersaison 2016 : l’été de tous les dangers

Intersaison 2016 : l’été de tous les dangers

Rafael Alvarez

Nouvel article écrit par  publié sur BasketEvolution qui nous parle cette fois de l’intersaison 2016 avec l’arrivée du nouveau contrat TV.

Anthony Davis, Damian Lillard, Kevin Love, Kawhi Leonard, Jimmy Butler, Goran Dragic, Draymond Green, Brandon Knight, Khris Middleton, en ce 1er juillet 2015, l’argent coule à flots en NBA. Pour ce premier jour de moratorium, ce n’est pas moins de 1,4 milliard de dollars qui viennent d’être paraphés sur les contrats de plusieurs joueurs majeurs. Un signe qui ne trompe pas diront certains : une page semble se tourner, une nouvelle ère s’ouvre, celle de l’hyper-richesse pour la ligue d’Adam Silver avec l’entrée en vigueur futur du nouveau contrat TV national.L’augmentation des revenus, l’inflation du salary cap, l’envol des contrats maximums, l’explosion de la valeur des franchises, tout cela a déjà été prévu, expliqué, disséqué et ce 1er juillet n’en n’était que la première attestation, une démonstration qui en attend bien d’autres. Mais s’il faudra bien s’habituer à ces nouvelles successions de chiffres qui rendent obsolète toute comparaison avec les sommes d’un passé encore proche, doit-on y voir une transition d’envergure ? Excepté le besoin de mettre à jour l’unité de la valeur d’un joueur, la NBA ne semble pas fonctionner différemment après tout. Une pensée justifiée mais qui sous-estime grandement les mécanismes qui se sont mis en route le jour où Adam Silver a annoncé l’accord avec ESPN et ABC. L’énormité de ce nouvel influx d’argent bouleverse un système très codifié mais désuet, voire contre-productif, face à un tel scénario. Explications de certaines conséquences où l’inflation des salaires n’est que la partie visible de l’iceberg sur lequel les décisionnaires risquent de chuter violemment :

Avant tout, il faut placer les choses dans leur contexte. Sur la saison 2014-15, la ligue a réalisé un chiffre d’affaires de 4,84 milliards de dollars. En 2015-16, elle a prévu d’atteindre les 5,04 milliards, une projection qui devrait monter autour des 6 milliards la saison suivante. Un bond qui s’explique par l’entrée en vigueur des fameux droits TV. Or, sous le CBA actuel, les joueurs doivent toucher environ 50% de ces sommes. C’est ainsi que sur le dernier exercice, ces derniers ont amassé 2,44 milliards et qu’en cas de prévisions correctes, ils gagneront 2,52 milliards en 2015-16 puis 3 milliards en 2016-17. On retrouve ici l’explication quant à la hausse des salaires futurs : il faudra injecter 500 millions de dollars en plus dans les poches des joueurs pour respecter le partage du chiffre d’affaires en 2016-17.

Pour mieux mesurer la difficulté d’une telle obligation, prenons un autre point de vue :

  • En 2016-17, nous venons de le voir, les joueurs devront récupérer une enveloppe avoisinant les 3 milliards.
  • Selon SBNation, seulement 1,6 milliard sur ces 3 milliards sont aujourd’hui engagés via des contrats portant sur cette saison 2016-17.
  • Par conséquent, lors de l’intersaison 2016, les propriétaires devront apposer leur signature sur des contrats combinant 1,4 milliards. Autrement dit, la même somme qui a été dépensée ce 1er juillet 2015 devra l’être lors de l’intersaison à venir avec la nuance non négligeable que l’on ne parle pas ici de montants s’étalant sur des périodes de 4 ou 5 ans mais bien sur une seule saison. A l’échelle d’une franchise, ça fait en moyenne 47 millions à ajouter à la masse salariale !

Des dépenses qui s’annoncent gigantesques alors que le contingent d’agents libres susceptibles de les recevoir n’est pas pléthorique. Certes, sur le nombre approximatif de 450 joueurs NBA par saison, 226 places restent à prendre, la moitié des effectifs. Néanmoins, la majorité concernent des joueurs de bout de banc, les plus susceptibles de recevoir des contrats à l’année, souvent au minimum. James, Durant, Horford, Howard, Conley seront des gros clients mais ils seront limités par les contrats maximums. Même en surpayant la classe moyenne des agents libres de cette cuvée (Batum, Mozgov, Pachulia, Jennings, Green, Mayo, Afflalo, etc..), on peut imaginer un scénario où les franchises n’arriveront pas à combler suffisamment les salaires pour arriver à 50% des revenus. Comment fonctionne la NBA dans ce cas où les joueurs n’obtiennent la part qui leur est garantie via leurs salaires ?

Preuve que ce scénario est plus que plausible, il s’est réalisé lors de la dernière saison. A la fin de l’exercice 2014-15, en combinant les salaires de tous les joueurs, on arrivait à un total de 2,38 milliards. Pourtant, lors du moratorium de juillet dernier, une fois les comptes finalisés, la NBA avait gagné plus que prévu et la part des joueurs était ainsi recalculée à 2,44 milliards. Il manquait donc 57 millions. Dans ce cas que l’on appelle outre-Atlantique un « shortfall », l’ensemble des propriétaires reverse ce manque sous forme de chèque au syndicat des joueurs qui redistribue ensuite l’argent aux intéressés. Plus globalement, prévoir avec exactitude le chiffre d’affaires de la saison à venir et faire en sorte que les salaires des joueurs tomberont exactement à 50% est mission impossible. C’est pour cela qu’il existe ce système de chèque si les joueurs n’ont pas reçu assez d’argent ou l’escrow amount dans le cas inverse. Bref, de tels écarts sont corrigibles.

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Mais alors, pour revenir à notre situation de l’intersaison 2016, si les franchises ne peuvent dépenser 1,4 milliard, elles auront simplement un plus gros chèque à faire et le problème sera réglé. Sauf qu’au lieu d’un shortfall de 57 millions comme la saison passée, la NBA prévoit la bagatelle de 500 millions d’écart entre l’ensemble des salaires et les 50% requis. Et c’est là que le bât blesse. Car si le mécanisme rectificatif vu ci-dessus semble plutôt bien pensé, le voir compenser des sommes en centaines de millions révèle trois faiblesses qui le rendent dangereux :

  • La distribution du shortfall par le syndicat des joueurs. Ce dernier prévoit une répartition équitable entre chacun de ses membres. A titre d’exemple, cela signifierait qu’un LeBron James récupérerait autant d’argent qu’un simple joueur signé au minimum. Cette méthode préférée au pro rata des salaires pourrait amener certains à la considérer comme injuste. Mais c’est à relativiser vu que l’augmentation des revenus profitera surtout aux stars et à la classe moyenne au contraire des salaires minimums qui ne bénéficient pas eux de l’inflation du Salary Cap. Voici donc un moyen parfait de compenser ce phénomène.
  • La contribution des propriétaires. Selon les accords actuels, cette dernière sera aussi égale entre les 30 franchises. Et l’on comprend que face à un shortfall de 500 millions, certaines équipes auront du mal à avaler le chèque de 16 millions qu’elles devront envoyer chacune au syndicat des joueurs. Du moins, c’est ce qu’elles clameront à coup sûr lors des réunions entre propriétaires et sans doute à la presse. Car si le CBA oblige les propriétaires à injecter la moitié du contrat TV dans les poches des joueurs d’une manière (via les salaires) ou d’une autre (via le chèque), il ne faut pas oublier qu’elles en toucheront la totalité et de manière équitable. Autrement dit, dans le cas hypothétique où les Bucks devront faire un chèque de 16 millions parce que les salaires des joueurs seront en dessous des 50% de 500 millions, Milwaukee aura touché 32 millions en plus via les nouveaux droits TV. Et l’opération est la même que l’on s’appelle les Lakers ou les Pelicans. D’un coup, la potentielle polémique prend sérieusement du plomb dans l’aile. Mais un propriétaire NBA devient rarement ce qu’il est sans se battre pour chaque million et l’on peut s’assurer que l’affaire sera discutée en coulisses.
  • La répercussion du shortfall sur le Salary Cap. Attention, c’est le passage le moins évident mais le plus important de cet article ! Selon le CBA, si shortfall il y a, on divise le montant de ce dernier par le nombre de franchises et on l’ajoute au prochain Salary Cap. Par exemple, le shortfall de 57 millions de la saison 2014-15 a eu pour effet une augmentation non anticipée de 1,9 million sur le Salary Cap 2015-16. Une telle règle a été créée afin de permettre à la ligue de s’adapter à une croissance plus importante qu’en temps normal. Sauf qu’au moment de sa création, la NBA n’avait sans doute pas imaginé le potentiel shortfall de 500 millions de 2016-17 qui entraînerait une hausse du Salary Cap de 2017-18 de… 16 millions ! Contrairement au cas de la dernière intersaison, la NBA a prévu une telle montée comme l’indique le mémo qu’elle a envoyée aux franchises en avril dernier. Si le Salary Cap 2016-17 est censé passer de 70 à 89 millions, celui de 2017-18 est pressenti à 108 millions. Autant la première augmentation est clairement la conséquence du nouveau contrat TV, autant la seconde ne tient que par le scénario du potentiel shortfall.

 

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Ce troisième point est de loin le plus problématique. Car la ligue a beau entrevoir un tel phénomène, cela ne dissipe absolument pas le flou qui entoure une telle projection et les retentissements qui vont de pair.

Le premier doute vient de la réaction des équipes et notamment de leurs stratégies face à ces chiffres. On l’a vu lors de la dernière intersaison, une augmentation du Salary Cap amène les General Managers à dépenser leur argent coûte que coûte. Et il est vrai que quitte à payer le Salary Floor (90% du Salary Cap) quoi qu’il arrive, autant utiliser son argent pour récupérer et conserver des joueurs. Avec un Salary Floor prévu à 80 millions en 2016-17 et à 97 millions en 2017-18 (dans le cas d’un Salary Cap à 108 millions), donner plus de 20 millions à Nicolas Batum ne paraît pas si insensé par exemple. Le hic, c’est que si toutes les équipes dilapident ainsi leur Cap Space lors de l’intersaison 2016, le shortfall de 500 millions anticipé par la NBA sera moins important que prévu. Et là où les franchises escomptaient un Salary Cap à 108 millions à la prochaine intersaison et encore plein de marge, elles pourraient être potentiellement bloquées avec un seuil pas beaucoup plus élevé et ainsi regretter des contrats devenus de mauvais investissements. C’est le coup de la prophétie autodestructrice, celle qui ne se réalise pas car annoncée. Un General Manager malin pourrait alors se dire qu’il vaut mieux ne rien dépenser lors de l’été 2016, évitant la folie des salaires anticipant à tort le Salary Cap 108 millions et arriver ainsi à l’intersaison 2017 avec plein de Cap Space pendant que plus personne n’en a. Mais là encore, si tout le monde joue cette carte, l’ensemble des salaires sera en-dessous des estimations de la ligue, amenant un shortfall peut-être encore plus important que les 500 millions présagés et un Salary Cap 2017-18 au-dessus des 108 millions, invalidant donc la stratégie du Cap Space plus rare pendant l’été 2017. Bref, on comprend rapidement le jeu de poker qui peut s’installer et la fébrilité des stratégies de construction d’effectif, ces dernières dépendant fortement des décisions concurrentes.

A cette inconnue, on peut ajouter l’instabilité économique qui suivrait un shortfall important. Le Salary Cap, avant d’être un mécanisme aidant à une certaine balance de compétitivité entre franchises, est un outil qui permet, avec l’aide de la Luxury Tax, d’influencer les équipes à dépenser environ 50% des revenus de la ligue. C’est la raison pour laquelle ce seuil est indexé sur le chiffre d’affaires. Mais notre répercussion du shortfall de 16 millions sur le Salary Cap est complètement dé-corrélée d’une hausse des revenus. Le shortfall est juste là pour compenser un écart. Or, on peut penser qu’en 2018-19, les salaires se seront rapprochés des 50% et que le shortfall aura diminué voire disparu. Par conséquent, le Salary Cap retrouvera sa part habituelle ce qui pourrait être synonyme d’une baisse du seuil. C’est le scénario avancé par la ligue dans son fameux mémo avec un passage de 108 à 100 millions en 2018-19. Retour à la normale en résumé. Mais les montagnes russes des années précédentes auront sans doute des effets se ressentant sur plusieurs années. Par exemple, quid des agents libres qui auront loupé l’année 2017-18 et son cap à 108 millions et qui se retrouveront avec des salaires moins importants en étant sur le marché un an plus tard ? Qu’en sera t-il pour les franchises qui auront mal anticipé la variation de la Luxury Tax et devront s’acquitter d’une amende conséquente ?

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Mais surtout, tout ce que l’on vient de voir pourrait être invalidé par une possible renégociation du CBA avant la saison 2017-18. Lors du dernier accord de 2011, le syndicat des joueurs et les propriétaires se sont mis d’accord pour que chacun puisse se désengager après l’exercice 2016-17. Si les discussions porteront principalement sur le partage des revenus, il sera tout à fait possible d’annuler l’impact du shortfall sur le Salary Cap si le phénomène est jugé nocif par tout le monde. Une issue de secours idéale ? Pas vraiment. Premièrement, cette solution est assez redondante avec l’idée du « smoothing » proposée par Adam Silver et refusée par le syndicat des joueurs. Celle-ci consistait à éviter l’augmentation brutale du Cap de 70 à 89 millions à l’intersaison 2016, quitte là aussi à le décorréler des revenus. Une entente sur ce sujet est donc loin d’être aisée. Deuxièmement, le résultat des négociations pourrait avoir les mêmes conséquences sur les stratégies d’équipe que le shortfall. En effet, des négociations longues et compliquées avec un lockout prolongé par exemple diminueraient les revenus de la saison à venir et toucheraient le Salary Cap comme ce fut le cas lors des saisons 2011-12 et 2012-13. A l’inverse, un syndicat des joueurs qui récupérait un plus gros pourcentage des revenus aurait des conséquences immédiates. A titre d’exemple, un passage de 50% à 54% du chiffre d’affaires équivaudrait à une augmentation du Salary Cap de 8 millions. Et tout cela sans parler des idées de hard cap ou autres…

« Gouverner, c’est prévoir » est sans doute devenu l’un des grands adages des décisionnaires de franchise NBA. Se projeter, être capable d’avance ces pions avec plusieurs coups d’avance, bref, façonner une stratégie de construction sur le long-terme est exactement ce qui permet de différencier un bon General Manager d’un mauvais. Mais que ce soit les questions de shortfall, l’incertitude des stratégies concurrentes ou l’imprévisible dénouement des prochaines négociations du CBA, le futur de la grande ligue est remplie d’inconnues qui empêche justement cette planification. Et c’est dans ce contexte où la moindre décision tiendra plus de la roulette russe que du calcul de probabilités que se jouera l’avenir des différentes équipes. Le mot de la fin appartient à Octavia Butler avec une citation de son excellent roman La Parabole du Semeur : « La seule vérité durable est le changement ».

Par  sur BasketEvolution

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1 Comment

  1. Super article, très clair je ne connaissais même pas cette notion de ShortFall avant

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