[Interview] Gregg Popovich : « Je veux que Tony soit Tony »

[Interview] Gregg Popovich : « Je veux que Tony soit Tony »

Les séances avec Coach Pop ne sont pas toujours un régal pour la presse. Regard froid ou menaçant, blanc total, réponses courtes ou cinglantes (voire même injures) sont quasiment toujours au menu. Aucun autre entraineur n’intimide d’ailleurs autant la plupart des journalistes NBA. Mais il y a aussi ces moments où il se livre, sur des sujets hors basket comme récemment avec Donald Trump, mais aussi sur les Spurs passés et présents, Tim Duncan et le basket en général, comme hier soir à Brooklyn. Basket-Infos a pu participer à cet échange rare donc précieux.

Le succès de cette franchise s’est bâti sur l’habileté à dénicher les bons joueurs pour ce système, y a-t-il une méthode particulière pour les repérer ?

Bon, la chose la plus importante, déjà, c’est qu’on a drafté Tim Duncan… (long silence, regard fixe et sourire en coin). Il aide les autres à devenir meilleurs hein ! Mais on a toujours eu des gens dans ce programme, depuis deux décennies, qui sont particulièrement bons pour développer les joueurs. Et puis surtout il faut savoir trouver les gars qui vont fonctionner le mieux autour de vos meilleurs joueurs. Trouver des gens qui ne sont pas obsédés par eux-mêmes et qui sont prêts à remplir un rôle. Qui veulent remplir un rôle. Et qui ne font pas que le dire ! Car souvent tu vas trouver des gars qui vont te dire ça, où vont le faire pendant un an, et puis arrive le temps de renégocier le contrat et là ils ne sont plus des role-players, ils veulent faire autre chose… Du coup tu dois faire ton boulot pour ramener des gens autour de tes stars qui vont vraiment faire ça. A perpétuité. C’est important. Et puis on a un personnel qui est particulièrement bon pour développer les joueurs. Kawhi Leonard est Kawhi Leonard a cause de sa propre éthique de travail, clairement, mais aussi grâce à Chad Forcier – qui est maintenant à Orlando – et Chip Engelland (qui a aussi reconstruit le shoot de Tony Parker). A la fac, il ne prenait pas de jump-shots ou de trois points. Aujourd’hui, il est plutôt carrément bon. Il travaille tous les jours, et ces deux gars ont travaillé avec lui de manière obsessive. Ça veut dire qu’il faut aussi un staff qui comprend cela et qui est compétent. Et que ce soit une star ou un role-player, il faut des joueurs qui veulent progresser, qui ont vraiment une passion pour ce jeu. Tout commence là.

Le banc a également toujours été déterminant, est-ce que vous appliquez aussi cette logique de « qui est compatible avec qui » pour la second unit ?

Pas vraiment. Vous ne réfléchissez pas exactement comme cela. C’est plutôt : « est-ce qu’on a assez de défenseurs, assez de rebondeurs ? ». Ce genre de choses. Et ensuite on peut aussi les mettre titulaires ou en sortie de banc, en fonction des blessures ou autres. Mais on ne prend pas des joueurs en se disant : « ah oui celui-là il va être parfait avec la second unit ».

Où se situe la différence entre l’adaptation des joueurs au système et, à l’inverse, l’adaptation du système aux joueurs ?

C’est une très bonne question. C’est un petit peu les deux. En tant que coach, on doit faire selon nos aptitudes et ce que l’on peut enseigner.  Je ne peux pas être John Wooden… Je dis des gros mots. On ne peut pas être Johnny Wooden si on dit des gros mots ! Il y a des choses auxquelles je crois et que je peux enseigner, sur la gagne. Ça va être les fondations. Mais derrière, il faut s’ajuster en fonction des joueurs. Quand Manu était à son meilleur niveau, je devais la boucler ! Plus ou moins. Parce qu’il allait faire un truc qui me semblait complètement barjot, mais derrière il allait faire quatre ou cinq trucs qui allaient nous faire gagner le match. Donc je ne pouvais pas toujours me soucier de « la bonne méthode », les conventions ou ce genre de choses. Car il était si créatif… Donc une fois que la base est posée, ensuite les ajustements commencent. Où envoyer le ballon, quel va être le rythme de l’équipe, qui aura le ballon entre les mains selon certaines situations ou selon le score.

« Je ne m’attendais pas à grand-chose avec Dejounte »

 

On sait que Tim Duncan vous manque. Cela arrive-t-il aussi quand vous êtes sur le banc par moment ?

Quand le match commence, non, vous ne pensez pas à cela. Mais il me manque quand on prend l’avion ou ce genre de chose… (pensif) Je parlais avec lui depuis 20 ans ! Et il n’est plus là. C’est un petit peu : « qu’est-ce qui s’est passé ? Il n’est plus là ? ». Mais heureusement pour nous, il continue de trainer autour de l’équipe. Il vient aux entrainements, on va le voir débarquer genre deux fois dans la semaine. Il va trainer dans la salle de muscu, mettre ses grands bras autour de Dejounte Murray, lui dire : « bon match »… C’est super de l’avoir pour ce genre de choses. Il est parti, mais il est encore important dans ce que l’on fait.





Justement, êtes-vous surpris du développement de Dejounte ?

Avec Dejounte, je pensais vraiment que cela allait prendre du temps et je ne m’attendais pas à grand-chose de sa part cette année. Je pensais qu’il allait murir, se renforcer, jouer en D-League et réaliser ce qui lui reste à accomplir. Apprendre le pick & roll et le jeu NBA. Mais quand on l’a jeté à l’eau, il a tellement bien joué qu’on a voulu le garder avec nous. Pour qu’il apprenne les voyages, la routine, les exercices. Quand Tony a été blessé, il a été titulaire et il a fait du bon boulot. Il n’a pas craqué à Cleveland (14 points, 2 rebonds, 6 passes) ! C’était un gros match, qui passait à la télé nationale un samedi. Ça m’a un peu inquiété. Les projecteurs sont sur lui. Vous ne savez pas trop comment il va réagir… Mais ça ne l’a pas affecté.

Qu’avez-vous pensé de sa prestation ce soir du coup, en suivant ?

Il a bien joué ce soir (4 points, 6 rebonds, 3 passes). Il n’a pas essayé de scorer autant que par le passé, mais il a bien géré le jeu, il est concentré en défense, il essaie d’apprendre autant que possible. Il fait vraiment du bon boulot, bien qu’il soit très inexpérimenté. Il ne m’a jamais déçu jusqu’à présent.

Est-ce que Tony Parker joue un rôle de mentor avec lui ?

Tony et Patty (Mills) oui, pour sûr ! Il n’a que 20 ans. Tout le monde vient lui parler. On est certainement trop de monde à lui parler en fait !

« Je prends vraiment beaucoup de plaisir cette année »

 

Et Manu Ginobili ? Certains voudraient le voir un peu plus…

Il a 47 ans (rires, 39 en fait) !!! Il n’est pas là pour faire le spectacle.

Et Tony, quelle est votre approche avec lui cette année ?

Je fais ce que je veux (rires encore) ! Je veux qu’il soit Tony Parker. Il a pris un plus grand rôle en terme de leadership, et il a aussi pris un plus grand rôle de distributeur que dans le passé. Parce que la balle va vers Kawhi, vers LaMarcus (Aldridge), vers Pau… Ce genre de choses. Il va scorer moins, mais il a montré une vraie propension à évoluer et devenir un meneur distributeur plutôt que scoreur. Il a fait un super boulot dans cette transition et il a été un super leader pour nous.

Est-ce que, malgré mais aussi par le départ de Tim, vous prenez un certain plaisir à reconstruire d’autres choses ?

Je prends vraiment beaucoup de plaisir cette année. Même quand Timmy était encore là, on cherchait comment ajuster certaines choses tous les ans. En fonction de … (pause puis grand soupir nostalgique) des autres joueurs qui étaient là. Et c’est pour ça que Timmy était vraiment top. Il créait cet environnement où tout le monde se sentait bien et pouvait avoir du succès. Avec son départ, on a du recréer cela et décider avec Kawhi qui allait avoir le ballon, qui allait prendre des tirs, et que tout le monde soit satisfait, sans perdre en efficacité défensive, ou au rebond, ce genre de choses. Donc ça a vraiment été enrichissant et plaisant, c’est une opportunité de créer quelque chose de nouveau. Je crois que l’on a sept joueurs qui sont nouveaux ! Donc il a fallu aussi qu’ils apprennent le système et s’adaptent. Mais sans précipiter les choses non plus. Mais c’est sûr qu’il y a ce côté plaisant à ne pas refaire toujours la même chose. Toute l’équipe me fait plaisir d’ailleurs. C’était bien d’avoir gagné ce match à Cleveland par exemple (samedi), mais il faut aussi aller gagner d’autres matchs à l’extérieur, peu importe l’adversaire ou les joueurs que l’on a (pas de TP, Gasol, Ginobili ou Leonard notamment lundi contre Brooklyn). J’étais un peu inquiet, parce qu’on avait un jour de repos à New York en plus… (pause) Moi je n’ai rien fait d’autre que manger !

Il y a une vraie richesse internationale, depuis plusieurs années, aussi…

On a beaucoup de gars de plusieurs cultures et de pays différents. On essaie d’inclure tout le monde. Que chacun puisse exprimer sa culture, la faire partager et expérimenter celle des autres. C’est quelque chose d’intéressant, d’enrichissant, et cela permet aux joueurs de se rapprocher et mieux se connaitre. Patty Mills nous a parlé de l’histoire aborigène parmi l’histoire australienne par exemple. Mais bon, je ne vais en parler beaucoup plus, nous ne sommes pas en classe de sociologie !

Propos recueillis par Antoine Bancharel, à New York

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