[Interview] Jay Triano, le professeur

[Interview] Jay Triano, le professeur

Il est de ceux que l’on appelle les enseignants, les professeurs. Tout au long de sa carrière de coach, Jay Triano s’est appliqué à faire grandir ses joueurs, ses équipes. Il a poussé chacun de ses protégés à devenir un meilleur joueur de basket à travers la compréhension du jeu, l’éveil à la tactique. Capitaine de l’équipe nationale canadienne au cours des années 1980, celle-là même qui avait battu les États-Unis de Charles Barkley ou Karl Malone puis la Yougoslavie de Drazen Petrovic, cela fait désormais plus de trente ans qu’il arpente les bancs et joue du marqueur pour offrir croix, ronds et flèches à qui voudra bien les regarder.

Ce n’est pourtant qu’en 2008 qu’il devient pour la première fois head coach en NBA, promu à la tête des Raptors, auprès de qui il avait officié comme assistant pendant sept ans. Non conservé par la franchise canadienne en 2011, il ne met pas longtemps à trouver un nouveau poste. S’en suivent ensuite quatre ans comme assistant aux Blazers, puis une année à Phoenix auprès de son ancien protégé Earl Watson, dont il prendra la succession après le licenciement de celui-ci, lors du quatrième match de saison régulière. Les Suns ne le conserveront finalement pas à la suite de cette année 2018, mais une fois n’est pas coutume, Triano trouvera rapidement une destination où rebondir. Très demandé au sein de la ligue, c’est à Charlotte qu’il pose ses valises à la demande de James Borrego qui le veut comme assistant préposé à l’attaque.

Pourtant, depuis la prise de fonction de Borrego, les Hornets évoluent régulièrement dans une configuration en Horns (démarrage des systèmes avec deux joueurs aux angles supérieurs de la raquette), une option tactique finalement peu privilégiée par les équipes de Triano jusque-là. Mais rien d’anormal, assure le Canadien.

Je pense être sur la même longueur d’onde que James. En tant que coach, on va toujours chercher à s’appuyer sur les qualités de ses joueurs. Si on avait un autre groupe, peut-être qu’on aurait recours à d’autres systèmes, mais James et moi pensons que c’est ce qui convient le mieux à nos joueurs à l’instant T. Et au-delà du Horns, c’est la manière dont on le joue qui met en valeur les qualités de nos joueurs.

On retrouve là la philosophie de Triano : aider ses joueurs dans leur développement en pensant un cadre de jeu qui sollicite leurs forces tout en les mettant au défi de progresser dans les autres composantes de leur jeu. Très demandé par Phoenix à une époque où les Suns empilaient les jeunes talents, puis de retour en tant que sélectionneur du Canada dans l’optique de faire décoller la génération Wiggins-Murray, le coach de 61 ans ne se formalise pas quant au système utilisé. Pour lui, la priorité demeure la manière dont chaque joueur évolue au sein dudit système :

Notre équipe utilise beaucoup de systèmes Horns, mais ça ne veut pas dire qu’on exclut tout changement dans l’éventualité où tout ça ne fonctionnerait pas aussi bien qu’on le souhaiterait. L’important, c’est qu’à l’heure actuelle la plupart des systèmes qu’on utilise s’appuient sur les forces de nos jeunes joueurs et les incitent à lire les défenses, à faire les bons choix de jeu. La plupart sont encore au début de leurs parcours de joueurs NBA, c’est important qu’ils aient une configuration qui les pousse à prendre des décisions par eux-mêmes, parce que c’est quelque chose qu’ils doivent encore apprendre. Prenez une situation de match : en tant que coach, on devrait intervenir sur chaque système, chaque situation de jeu. Plus encore en tant qu’assistant, étant donné qu’une tâche spécifique nous est attribuée. Mais en réalité, une fois que le match est lancé, on est moins dans le détail et davantage dans le concept. Raisonner en concepts de jeu, en notions de jeu plutôt qu’action après action, c’est ce qu’on cherche à enseigner à nos jeunes joueurs.

Encourager les joueurs à penser par eux-mêmes et à faire briller les systèmes par leur compréhension de ceux-ci plutôt que par le mimétisme avec les traits sur la tablette, c’est la philosophie de Triano. Une démarche que l’on retrouve également chez Borrego, pourtant de vingt ans son cadet. Mais ni l’un ni l’autre ne se formalisent de cette différence d’âge, pas plus que de l’expérience de chacun des membres du staff. Pour qu’un groupe fonctionne de manière optimale, chacun doit pouvoir s’exprimer, et Triano assure que c’est le cas au sein du staff des Hornets.

Au sein du staff, chacun à un rôle différent. Le mien, comme vous le savez, est d’aider James dans tout ce qui touche à l’attaque. Quand je travaille la vidéo, que ce soit seul ou avec mes collègues, si je repère quelque chose que je juge digne d’intérêt, je le note pour que le sujet soit abordé dans la réunion qui va suivre, ou pour que la séquence soit travaillée à l’entraînement du lendemain.

Certains coaches, comme Mike D’Antoni ou Jeff Van Gundy, fonctionnent avec une hiérarchie au sein de leur staff, et même si Borrego est dans une autre démarche, il peut difficilement y échapper. Que ce soit via un organigramme imposé avec un entraîneur adjoint et des assistants, ou via un fonctionnement plus horizontal où chacun a simplement un secteur attitré, une hiérarchie naturelle dans la discussion se met en place.

On a des entraîneurs préposés à l’attaque et d’autres préposés à la défense. Mais on travaille main dans la main, ce qui ne se ressent pas forcément quand on ne vit pas avec nous au quotidien. Étant le plus expérimenté, j’ai un rôle de rapporteur auprès de James, mais ça ne veut pas dire que les autres ne sont pas habilités ou autorisés à lui faire leurs propres suggestions. James est quelqu’un de très ouvert aux remarques, aux suggestions, aux propositions : il ne se limite pas à l’avis d’une ou deux personnes de confiance, il accorde de l’importance à l’avis de tout le monde.

Pour vous donner une idée, je vais me prendre en exemple, car quand j’étais moi-même head coach, je fonctionnais de la même manière. J’écoutais les suggestions de tous mes assistants, et mon travail consistait ensuite à filtrer toutes ces idées, pour conserver les meilleures, celles qui étaient susceptibles améliorer l’équipe. Être à l’écoute et filtrer, voilà la responsabilité d’un head coach dans ce cadre de travail.

Mais formuler ses propositions dans le cadre d’une réunion qui y est dédiée est très différent d’une situation de match où le temps est compté et où l’attention doit être permanente. Certains coaches peuvent ainsi se montrer hermétiques aux avis de leurs assistants au cours d’un match, ne les consultant qu’entre les quarts-temps voire uniquement à la mi-temps. Ce n’est pas le cas à Charlotte, où les décisions sont régulièrement prises de manière collégiale avant de décider quelle option tactique doit être privilégiée.

Avant ou pendant les temps morts, tout le staff est ouvert au dialogue : quelle est la faille que l’on doit exploiter dans la défense adverse ? Est-ce qu’il y a un mismatch sur lequel on devrait s’appuyer davantage ? Est-ce qu’il y a un joueur dans l’équipe d’en face que l’on devrait cibler ? Si un joueur adverse est à trois fautes, est-ce qu’on continue de dérouler nos systèmes ou est-ce qu’on tente de lui faire prendre sa quatrième ? On est toujours à la recherche du bon choix, de la bonne option de jeu, celle qui va nous donner un avantage sur notre adversaire. Mais étant donné les contraintes temporelles, en tant qu’assistant on va plus naturellement s’exprimer en concepts tactiques plutôt que de sortir une ardoise.

À écouter le natif d’Ontario raconter son staff, on sent la plénitude d’un homme épanoui. À sa place auprès de ses pairs, écouté des jeunes auprès de qui il coache, Triano est dans son élément. Et on dirait même que ce recul dans la hiérarchie par rapport à son poste précédent est loin de lui déplaire. Simple assistant dans un environnement stable comme celui de Charlotte ou head coach dans un environnement instable comme celui des Suns ? Pour lui la question ne se pose même pas.

Évidemment, cela va de soi. Ici, je suis un homme bien plus heureux et un bien meilleur coach, et c’est clairement cette différence d’environnement qui l’explique. Quand vous êtes head coach, il y a tellement de choses dont vous devez vous occuper qui n’ont absolument rien à voir avec le basket. Sauf que moi, ce que j’aime, c’est le basket. Une ardoise, des ronds, des croix, des traits, ça me suffit amplement. Penser la stratégie, les arcanes du basket, faire progresser chaque jour mes joueurs… J’adore ça, c’est ça qui me plaît. Je ne veux pas avoir à répondre à la presse tous les jours, je ne veux pas avoir à négocier avec les agents des joueurs, je ne veux pas être convoqué dans le bureau du GM pour planifier de futurs échanges de tours de draft. Ce que je veux, c’est le basket. Rien que le basket. Et c’est justement ça, le travail d’un assistant coach, c’est dans ce rôle que je me sens le plus épanoui. Ici, je suis un homme heureux.

Lové dans les coulisses pendant que d’autres occupent la scène, protégé derrière son rideau des questions plates d’interlocuteurs qui ne comprennent ni sa passion, ni sa science qu’il aimerait pourtant tant expliquer, Triano a retrouvé ce qu’il aimait. Le doux confort d’un jogging, le crissement des chaussures sur le parquet, l’odeur du feutre Velleda, l’oreille attentive de jeunes avides de conseils, et le ballon orange. Le basket, rien que le basket.

Propos recueillis par Lucas Saïdi, à Paris.

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