Ma NBA avec Jamal Crawford : « Michael Jordan faisait rêver parce que… »

Ma NBA avec Jamal Crawford : « Michael Jordan faisait rêver parce que… »

Tous les 15 jours, une personnalité nous raconte la NBA de l’intérieur et partage ses impressions. Aujourd’hui, le vétéran de 38 ans, élu 3 fois 6ème homme de l’année (un record), toujours capable de caler des crossovers à tout va (il organise d’ailleurs un tournoi estival qui s’appelle Crawsover…) et de loin le joueur avec le plus de « 3+1 » au compteur (50, Redick est à 34 et Curry à 20…). Il est d’ailleurs qualifié par la référence Sports Illustrated comme le dernier « balller » de l’Association…

Jamal, qui est le joueur NBA qui t’a le plus inspiré ?

Michael Jordan. Puis quand je suis arrivé au lycée, Allen Iverson. Je dirai vraiment que ce sont ces deux-là qui m’ont le plus inspiré. Leur créativité, leur soif de vaincre, leur passion. En fait le truc, c’est vraiment à quel point ils aimaient le basket. Ça se voyait, c’était flagrant quand tu les regardais. Ou en tout cas c’est ce qui me parlait le plus. Il y avait un côté instinctif aussi, que j’essaie de reprendre moi-même dans mon jeu (même le staff est stupéfait de ne jamais le voir s’entraîner à dribbler…). Tu as un plan, mais derrière il faut jouer naturellement, et suivre ton instinct. Parce que de toute façon le match ne se déroulera pas parfaitement. J’essaie vraiment de jouer libéré. Et Michael, c’était vraiment énorme à quel point il voulait gagner. C’était ça sa passion surtout. Il te faisait rêver, parce que pour y arriver il avait juste maîtrisé complètement le basket. Tout. Mais encore une fois, derrière il jouait libéré aussi, parce qu’il pouvait tout faire au plus haut niveau. C’était ça qui était tellement grandiose, somptueux.

Quel est ton meilleur souvenir en NBA ?

J’en ai plusieurs en fait, et il y a eu plusieurs hauts et bas… c’est vraiment difficile de ne t’en donner qu’un. Un moment favori, c’est dur. Après, peut-être la Draft, ça reste quand même un moment particulier. Ton rêve devient réalité. Tu l’as imaginé à l’avance, mais le fait de le vivre, c’est vraiment particulier. Je me suis surtout dit : « ne trébuche pas ! ». Tu es tellement nerveux, tellement excité. Tu montes les marches, tu mets la casquette, tu serres la main de David Stern… C’est quelque chose quoi. Tu sais que tu t’en rappelleras toute ta vie. Même si je savais que ça allait arriver (on y reviendra…).

Tu es le dernier joueur de ta draft encore en activité d’ailleurs… (en 2000, 8ème choix par les Cavs, échangé aux Bulls car Jerry Krause avait été très impressionné par sa connaissance encyclopédique de la NBA)

Oui ! Oui. Ça fait un peu peur en fait. Dès le programme de transition pour les rookies, on te dit que l’an prochain il n’y en aura plus que la moitié. Et que dans trois ans il n’en restera qu’une poignée. Tu te dis : « wow ». Donc 18 ans plus tard, c’est une bénédiction de pouvoir jouer aussi longtemps. Je compte bien continuer d’ailleurs (il a justifié son choix de signer aux Wolves l’été dernier, plutôt qu’aux Cavs ou Warriors, qui l’ont contacté, par le fait qu’il pense jouer encore au moins 5 ans et ne cherche donc pas à avoir une bague dans une équipe qui a l’habitude d’aller en finales…).

« Depuis l’âge de deux ans, je n’ai jamais arrêté de jouer plus de trois jours »

Tu n’as eu qu’une seule vraie blessure, mais elle est arrivée tôt… C’est ton plus mauvais souvenir en NBA ?

Oui, c’était sûrement la chose la plus dure que j’ai dû affronter je pense. Mentalement surtout. Je suis arrivé en NBA tellement jeune, après seulement une année en NCAA (à Michigan, d’ailleurs ça chambrait fort avec Cole Aldrich dans le vestiaire, en pleine March Madness)… Et ça m’est arrivé alors que je pensais ne pas avoir encore eu ma chance de prouver que j’avais ma place (il s’est fait les croisés pendant l’été, en jouant un pick-up game organisé par Michael Jordan, avant sa deuxième saison, où il ne jouera que 23 matchs, dont 8 comme titulaire). Ce n’est pas tellement que j’avais perdu confiance, mais je me suis dit « pourquoi moi ? ». Mais en même temps, ça m’a donné beaucoup de motivation … Pendant la rééducation, ce genre de chose. Et puis je n’ai pas l’habitude d’arrêter de jouer en fait. Depuis l’âge de deux ans, je n’ai jamais arrêté de jouer pendant plus de 3 jours.

Et ces trois jours-là, c’est ton trainer qui t’a forcé à t’arrêter non ?

(Il rit et hoche la tête de manière répétitive) Ouais, ouais, ouais, c’est ça en fait… Il m’a dit de ralentir un peu (grand sourire).

Puisqu’on parle de trainers, qu’est-ce que tu as ressenti quand Tim Grover (le légendaire préparateur de Jordan) t’appelle pour te dire que MJ veut que tu viennes faire un pick-up chez lui, juste après ta première saison ?

Hey, je m’en rappelle comme si c’était hier. Le lendemain j’y vais, on allait avoir un match tôt le matin, donc quand j’arrive il est genre 7h du mat’, on est que tous les trois, et MJ est déjà en train de bosser depuis une heure, une heure et demie… Le gars avait 40 ans ! Il avait dû commencer à genre 5h du matin. Je me suis dit : « wow ». Ça m’a pris par surprise. On a juste discuté et c’est là qu’est née une amitié qui a duré toute notre vie depuis. On s’est reconnectés plusieurs fois ensuite, pendant les étés surtout, c’est toujours génial. (Il se rappelle ce moment) Ce jour-là, son éthique de travail, à 40 ans, pour un come-back, c’est le truc qui m’a marqué d’emblée. Et ensuite notre conversation. Quand il m’a dit qu’il aimait bien mon jeu, j’ai pété un câble. Parce que c’était mon joueur préféré de tous les temps. Quand j’étais môme, je pouvais tout te dire sur lui : son anniversaire, le nom de son père, de sa mère, de son frère, de sa soeur, sa taille de chaussure, sa couleur de Gatorade préférée… Mais tu te dis que tu ne vas jamais le rencontrer. Ça paraît tellement improbable. Et quand tu le vois et qu’il te dit ça… Mon père m’avait dit qu’il lui avait dit la même chose, mais je n’y croyais pas trop. Donc quand il m’a dit ça les yeux dans les yeux, juste tous les deux, c’était fou ! Franchement, des fois je n’y crois toujours pas.

« Je n’aime pas les gars qui sont dans le moule NBA, j’aime la créativité »

Tu as une façon de jouer qui t’est tellement propre, est-ce que tu vois d’autres joueurs qui ont un peu la même approche, dont tu as l’impression de « parler le même basket » (pour ceux qui pensent qu’il joue perso, c’est un des coéquipiers les plus appréciés de la ligue…) ?

En fait, je suis vraiment fan du jeu. Du coup j’adore regarder des matches, même quand je ne joue pas, et c’est clair qu’il y a des gars que j’aime vraiment regarder en particulier. Je n’aime pas les gars qui jouent tous un peu pareil. J’aime les gars qui sont créatifs. Kyrie Irving par exemple, Steph (Curry), (Russell) Westbrook, Isaiah (Thomas)… Ce genre de gars. (Kevin) Durant aussi. Juste des gars qui ne sont pas vraiment dans le moule NBA quoi. C’est la créativité qui m’intéresse. D’ailleurs, c’est des gars à qui je parle aussi. J’ai une bonne relation avec tous ces gars-là.

Qui est le meilleur joueur offensif contre qui tu as joué ?

Kobe et « A.I. ». Ces deux-là, c’est vraiment les deux joueurs contre qui j’ai eu le plus de mal. Leur talent, leur technique, leur mentalité, le fait qu’ils avaient carte blanche… C’est pour ça aussi qu’ils pouvaient imposer leur volonté. Si déjà personne ne t’empêche de faire ce que tu veux de ton côté, tu peux encore plus imposer ta volonté à tes adversaires.

Et le meilleur défenseur contre toi ?

Tony Allen, Bruce Bowen et Doug Christie. Ces trois-là. Pour moi, c’est clair, ces trois-là c’est les meilleurs. (Pause) Ce n’est même pas leur physique, c’est dans la tête. Le truc avec ce genre de gars, c’est qu’ils y prennent une fierté de fou quoi. En fait, pour eux, c’est plus important de te stopper que de marquer !

Qui est le joueur le plus sous-coté en NBA ?

Je dirai un gars qui n’a pas été All Star. Mike Conley c’est sûrement le meilleur exemple. Steven Adams aussi est vraiment très, très bon. Il y a pas mal de joueurs comme ça d’ailleurs en NBA. On ne parle pas trop d’eux, tu ne les verras pas au All Star Game, mais ils ne sont pas forcément plus mauvais que d’autres qui y vont (lui-même n’a jamais été sélectionné d’ailleurs)…

Et l’équipe la plus sous-cotée ?

San Antonio. Tous les ans en fait. On ne parle jamais vraiment d’eux, alors qu’en fait c’est le « gold standard » pour toute la NBA. Ils font juste leur truc dans leur coin. Donc je dirai vraiment eux. Même cette année, ça a fait du bruit parce qu’ils sont descendus en-dessous de la huitième place à un moment, mais personnellement je ne me fais aucun souci, ils vont y arriver sans problème. Ils trouveront un moyen.

La plus dangereuse c’est forcément Golden State ?

Minnesota ! On n’est même pas au complet. On n’a pas Derrick Rose, on n’a pas Jimmy Butler… Des gars qui ont de l’expérience en playoffs d’ailleurs, ce qui est toujours clé (les Wolves ne les ont pas atteints depuis la finale de conférence en 2004 contre les Lakers, soit presque 15 ans).

Je ne sais pas si tu regardes ça, ou si vous aimez en parler, mais vous avez le calendrier le plus favorable à l’Ouest dans la course aux playoffs, ce qui pourrait vous placer en 4ème voire 3ème position…

Non, on ne regarde pas ça. Il faut vraiment prendre les matchs un par un. Les victoires une par une surtout (grand sourire) !

« Quand Jordan jouait, on savait qui était le meilleur pendant la saison… aujourd’hui, pas tant que ça »

Qu’est-ce que tu préfères en NBA, au quotidien ?

Je crois que c’est l’impact que tu peux avoir sur les gens. Franchement, c’est la partie la plus cool je pense. Surtout les gamins. Je me rappelle avoir été gamin et suivre les joueurs NBA, comment ils se comportaient. A L.A. (où il a vécu à un moment avec son père, avant d’organiser une fugue pour revenir à Seattle), je me suis débrouillé pour rentrer à chaque match dans la salles, pour voir les joueurs, connaître leur routine sur le bout des doigts (jusqu’à la chanson qu’ils écoutaient avant de rentrer sur le terrain, une pratique qu’il a réédité aux Sonics, où il a même été un piètre vendeur de popcorn, puisqu’il s’écartait peu du bord du terrain…). Et je voyais comment ils se comportaient avec les gens. Heureusement, Gary Payton et Shawn Kemp, ils étaient cool. Mais parfois c’est une énorme déception ! Tu adores un joueur, tu as son maillot et tout, et tu arrives… « aaah, non, le gars est pas cool en fait ! », ça te détruit quand tu es gamin. Donc j’adore passer du temps avec les gosses, parce que je me rappelle avoir été à leur place – et avoir rêvé de devenir un joueur NBA un jour (sa générosité est également légendaire au sein de la ligue, notamment son habitude de laisser des pourboires énormes, au restaurant ou auprès du staff de l’équipe).

Et la chose la plus dure à vivre en NBA ?

Les voyages. Tu es séparé de ta famille (son plus jeune fiston, veste Jordan sur le dos, était quand-même à New York vendredi)…

Ton cinq idéal de tous les temps ?

Ouh, tu aurais dû me la dire à l’avance celle-là ! Il va falloir que je prenne du temps pour y réfléchir… Bon, déjà, j’ai Magic (Johnson), (Michael) Jordan et Kareem (Abdul-Jabbar). Les autres c’est dur. Mais je crois que je vais mettre Kobe et LeBron.

Et ton 5 idéal actuel ?

Cette année ? C’est trop difficile ça. Parce que tu peux tenir un argumentaire sur tellement de gars. Regarde : meneur, tu mets qui franchement ? Il y a plein de gars qui peuvent y être, ça va dépendre des semaines. Ou peut-être que cette année il y en a qui ne sont pas à leur meilleur niveau, mais en fait ils sont peut-être meilleurs que d’autres plus performants… Et on va voir pendant les playoffs aussi, parce que c’est encore autre chose. Franchement. Non. Je ne vois pas comment c’est vraiment possible d’établir ça. Je n’y crois pas. C’est pareil pour le meilleur joueur tout court d’ailleurs. Quand Michael Jordan jouait, c’était clair. A l’heure actuelle, pendant la saison ? Non, pas tant que ça.

Pour finir, quand as-tu su qu’un jour tu seras vraiment en NBA, que ce n’était pas qu’un rêve ?

A 16 ans, parce que j’ai commencé à jouer avec des joueurs NBA et j’arrivais à avoir un peu de succès contre eux. Je pouvais m’en sortir (il a même été invité à jouer avec les Sonics pendant cet été-là, après les finales de 1996, manquant de peu de détruire les chevilles du triple All-Star Detlef Schrempf au beau milieu du terrain…). Du coup c’est plus devenu une réalité, pas juste un rêve. Quand un joueur NBA vient te dire que tu es capable d’y arriver, que tu as déjà le niveau sur certains aspects, ça valide. Ça valide tous les rêves que tu t’es fait avant. C’est spécial, rien ne peut remplacer ça. En plus, c’était Doug Christie, Gary Payton, Jason Terry (qui nous parlait aussi de cette fraternité des « Seatlleites » lors de son propre Ma NBA). C’était ces gars-là. Des gars de Seattle donc, comme moi, mais surtout de sacrés joueurs, que je respectais énormément ! Ils m’ont vraiment pris sous leur aile. Donc quand ils m’ont dit que j’avais le niveau, je les ai cru. Avant, je pensais que c’était possible. Après, j’y croyais vraiment.

Propos recueillis par Antoine Bancharel, à New York

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