Votre cerveau, ce crétin (pourquoi vous avez toujours tort, sur tout, tout le temps)

Votre cerveau, ce crétin (pourquoi vous avez toujours tort, sur tout, tout le temps)

L’arrivée imminente de la nouvelle saison NBA est l’occasion de faire le point sur la manière dont nous réfléchissons et percevons tous les matchs que l’on s’apprête à regarder. La première partie expose plus longuement certains biais, la seconde le fait plus rapidement pour d’autres, mais chaque partie et même chaque biais peut être lu séparément sans ordre particulier en plusieurs fois (disponible en PDF ici).

Guillaume (@GuillaumeBInfos)

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Ne le prenez pas mal : c’est effectivement le cas.

Cette pointe de désaccord mêlée à ce début d’irritation que vous ressentez à l’évocation de votre constante incapacité à avoir raison en est d’ailleurs la preuve : votre cerveau lit ces lignes pour vous, s’offusque est tente de vous faire croire que ce n’est pas vrai. Mécanisme de défense classique, ridiculement banal, visant à déclencher un puéril « pff même pas vrai d’abord, toi-même baltringue ». Mais ça ne me tracasse pas, je sais que vous êtes plus malin que votre matière grise, aucun risque de tomber dans le panneau et de rentrer dans son jeu. Encéphale de carton-pâte, tu ne m’auras pas cette fois, laisse-moi écouter avant de t’emporter.

Alors oui, y’a quelques trucs qu’il fait bien, le cerveau. De genre gérer de main de maître l’ultra complexe fonctionnement du corps humain, se montrer indispensable à la notion même de la vie, ou avoir participé à une évolution tout autant hasardeuse que spectaculairement brillante ayant permis à l’espèce humaine de s’élever à des années-lumière de toute autre espèce du monde vivant. D’accord, mais à part ça, notre cerveau il ne vaut que dalle.

Plus précisément, son imperfection réside dans toutes les tâches qui ne sont pas strictement mécaniques. En somme, penser ou raisonner lorsque se rajoutent à l’équation des facteurs « non concrets », non factuels ou non calculatoires, de l’émotionnel par exemple. Résoudre la conjecture de Poincaré ou calculer à la main sans ordinateur la fenêtre de lancement d’Apollo 11 ? Aucun souci, pour Grigori Perelman et Katherine Johnson, en tout cas. Résister à une méga promo de trois pots de Nutella pour le prix d’un (quelle économie !) alors qu’on vient de commencer un régime ? Nope, impossible, trop dur à gérer.

Je force volontairement le trait, mais la réalité est la suivante : notre cerveau est sans cesse perturbé dans sa prise de décision et ses choix de tous les jours par ce qu’on appelle des biais cognitifs. Il ne traite pas les informations comme il le devrait du fait de notre passif et nos émotions, dérivant en conséquence de manière plus ou moins importante de la logique. Autrement dit, on fait tous des choix complètement cons en étant persuadés qu’ils sont parfaitement justes et raisonnés sur le moment.

Ce sont principalement les départements de marketing qui s’en frottent le plus les mains, mais évidemment le monde du sport n’est pas épargné par ce phénomène. Mélangez dans une marmite la vulnérabilité, versatilité et émotivité du cerveau humain avec des jeux aux paramètres multiples et à la complexité considérable, puis saupoudrez le tout d’un traitement médiatique extrêmement simpliste (le sport reste d’abord et avant tout un divertissement) et vous comprenez pourquoi et comment autant de grossiers non-sens pullulent dans l’imaginaire collectif du sport.

Mais du coup, c’est grave docteur ? Ben en fait, non. Si vous abordez le foot ou basket comme un hobby, une passion, un passe-temps qui vous procurent des émotions à travers ses histoires, ses personnages, ses batailles et ses feuilletons, ne changez rien. On survit très bien en ne sachant pas tout sur tout et en disant quelques bêtises de temps en temps, croyez-moi. En revanche, si un désir de comprendre et d’aller jusqu’au fond des choses brûle en vous, si vous êtes en quête de précisions, de justesse et de nuances, voilà une liste non exhaustive de biais cognitifs qui pourrissent nos raisonnements et se dressent en obstacle à la bonne compréhension des choses en tant qu’observateur et analyste NBA.

 

Blind-spot bias (ou biais « d’angle mort ») :

Reconnaître l’impact des différents biais cognitifs sur le jugement des autres, tout en n’arrivant pas à voir l’impact sur soi-même ainsi que son propre jugement biaisé.

On attaque d’entrée par une mise en abîme. Une dimension supérieure à celle qui nous intéresse, une échelle plus grande que ce qui va suivre, et donc en toute logique le premier commandement à énoncer : on peut tout à fait être parfaitement conscient de l’existence des biais cognitifs et de leur impact sur les raisonnements…sans être capable de réaliser qu’ils nous touchent nous aussi. Ou sans empêcher qu’ils nous affectent.

Ce n’est pas qu’il est incapable notre encéphale, c’est surtout qu’il est mesquin, il sait, mais il fait quand même. Montaigne himself ouvre ses Essais en 1590 en prévenant quiconque s’aventure sur la première page : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée : je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein ». Si parler de bonne foi écarte toute possible accusation de malice et d’intentionnalité, ça n’absout pas pour autant d’avoir tort. C’est véritablement le point central de toute cette question.

L’influence de notre cerveau et la manière dont chacun traite l’information sont à ce point puissantes qu’être lucide quant à la réalité de ces phénomènes reste largement insuffisant pour estomper leurs effets. Aussi, à la fois afin d’illustrer cette influence, mais également pour ne pas tomber moi-même dans une simple dénonciation distante, je me forcerai à présenter un exemple personnel pour chaque biais présenté, si possible un exemple encore d’actualité qui m’affecte encore (pas seulement une erreur passée que je ne commets plus). Il est possible que certains exemples se recoupent et illustrent plusieurs biais cognitifs à la fois. Pour un même sujet, notre cerveau est capable d’avoir recours à des biais par paquets, histoire d’être sûr qu’au moins un fonctionne si on arrivait à en contourner certains.

C’est ici un article de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin.

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PARTIE 1

Outcome bias (ou biais de résultat)

Evaluer la qualité d’une décision prise selon le résultat de cette décision.

Lui, c’est le roi. Au diner annuel des biais cognitifs, c’est lui le beau-gosse, le patron, le plus puissant que tous les autres respectent et envient.

Dans un monde comme le sport où chaque partie débouche sur un score, un résultat, un champion, le raccourci le plus facile et celui qui évite le plus de fatigue mentale demeure à n’en pas douter celui d’établir un lien de causalité directe entre le niveau d’un joueur/d’une équipe et le résultat de la partie. C’est-à-dire, simplifier au maximum la réflexion et l’analyse jusqu’à la réduire à cette simple implication logique « être bon » entraîne « gagner », et sa contraposée « ne pas avoir gagné » implique qu’on n’a « pas été bon ». (Les implications sont doubles, même, et peuvent être lues dans les deux sens, il y a relation d’équivalence).

Évidemment, s’il est seulement besoin de le préciser, ce raisonnement ne pourrait être plus faux. La conséquence directe de voir les médias traditionnels et l’ensemble des fans aborder les choses de cette manière très simpliste est d’éliminer de l’équation deux facteurs fondamentaux : le contexte et le hasard. Non, les Sixers et Celtics n’ont pas eu tort de monter des échanges pour Jimmy Butler et Kyrie Irving simplement parce qu’ils n’ont pas prolongé leur contrat. Discuter de la pertinence d’avoir monté ces échanges est intéressant, mais le simple fait que les deux gus soient partis en fin de contrat ne suffit pas à lui seul à prouver ou à dire que réaliser ces échanges était un échec. Ce n’est pas parce qu’on ne perd pas à la roulette russe que c’était une bonne décision d’y avoir joué.

« J’ai pas menti, j’avais dit « si vous voulez bien de moi je prolongerai » mais au final ils voulaient plus de moi »

Le cerveau cherche toujours à comprendre ce qui se passe, à relier les points entre eux, à établir des liens entre les évènements pour tenter de les expliquer. Le ballon est parti chez le voisin parce que j’ai frappé trop fort dedans. J’ai eu une mauvaise note parce que je n’avais pas révisé pour l’examen. Une cause entraîne une conséquence, et même plus, si on s’aperçoit d’une conséquence c’est forcément qu’il y existe une cause à cela. Or, en sport, une flopée de facteurs viennent empêcher cette recherche de rationalisation.

Premièrement, le hasard pur et simple, une notion que le cerveau a beaucoup de difficulté à assimiler.

Deuxièmement, le grand nombre de paramètres qui rentrent en compte dans l’équation. Contrairement à l’athlétisme qui mesure qui lance le plus loin, saute le plus haut ou court le plus vite, dans un sport collectif le nombre d’évènements qui se produisent et de tâches à réaliser est immensément plus grand. Lorsqu’un simple Pick & Roll est exécuté, un tas de choses se passent sur le parquet dans un laps de temps de 5 secondes. Il y a l’intention première du porteur de balle, la manière dont la défense prévoit de réagir, la compétence de l’intérieur pour poser l’écran, la capacité le défenseur à combattre l’écran, la façon dont le porteur de balle utilise l’écran, puis ce que décide de faire l’intérieur après avoir posé son écran, la façon dont est capable de réellement réagir le deuxième défenseur adverse (le plan de jeu suggère la théorie, mais en pratique que faire à ce moment précis en fonction de ce que j’ai devant moi), puis la capacité du porteur de balle à lire la défense, la qualité de sa prise de décision en fonction de ce qu’il voit, la capacité des défenseurs à deviner et empêcher cette intention, ou l’aptitude des attaquants à terminer l’action.

Ainsi, pour un simple Pick & Roll il existe autant de variables qui, comme leur nom l’indiquent, peuvent grandement différer. Dans un 100m, le sprinteur n’a qu’une chose à faire et à penser, courir le plus vite possible, mais à l’inverse, les sports collectifs sont des jeux d’interactions aux très nombreux paramètres différents. Or pour le cerveau gérer autant de variables en même temps est un travail pénible, long et fatigant qu’il ne veut ou ne peut pas toujours faire. Le raccourci est plus pratique : s’il y a panier, c’est que celui qui a shooté est bon, et celui qui a défendu est nul.

Troisièmement, la quantité globale est également un facteur important empêchant une juste rationalisation. Non seulement le cerveau n’arrive pas à gérer un grand nombre de paramètres à la fois, mais il ne peut pas non plus traiter une trop grande quantité d’informations sur le long terme. Un match de basket représente à peu de chose près 200 possessions jouées, un match de foot 90 minutes ininterrompues, un match NFL entre 150 et 200 possessions jouées. Le cerveau ne sait pas gérer ça. Si je vous donne vos trois notes obtenues sur un trimestre scolaire, vous arriverez à peu près à faire la moyenne de tête. Si je vous en donne 100 nombres, ou même seulement 30, vous serez incapable de me dire quelle est la valeur moyenne de la liste énumérée. C’est la même chose lorsqu’on regarde un match : on ne peut pas considérer en même temps les 200 possessions disputées. Pour compenser, le cerveau s’appuie sur une béquille, celle du résultat (information courte et précise) pour déterminer qui a été bon ou ne l’a pas été.

De mon côté j’ai l’impression que ma curiosité quelque peu obsessive fait de moi un observateur beaucoup moins susceptible de tomber dans ce panneau. Lutter contre ce mode de pensée est même un de mes chevaux de bataille. Mais il ne fait aucun doute que cette impression n’est rien de plus que ça, justement : une impression. Pas un fait. Moi le premier, lorsque je n’ai pas le temps je m’attarde simplement sur le résultat d’un match ou sur sa feuille de stats et j’en tire des conclusions hâtives et préconçues sur le niveau de l’équipe ou sur la qualité d’un joueur en fonction de s’il a inscrit 10 ou 30 points dans un match.

On le fait tous, on est les champions du Monde pour ça. Et on s’y connait nous là-dedans : on est aussi champion du Monde de foot et on sait que ça voulait forcément dire qu’on était la meilleure équipe du Monde. N’est-ce pas ?

 

Confirmation bias (ou biais de confirmation)

Interpréter/surinterpréter de nouvelles informations comme preuves concrètes d’une théorie auquel on croit déjà.

Le biais de confirmation est un peu flippant, je dois bien l’avouer.

J’en avais déjà parlé il y a deux ans lors de la course au MVP entre James Harden et Russell Westbrook, et mine de rien, le cerveau a un comportement assez bizarre quand on y pense. Son mode de fonctionnement est le suivant : l’intuition d’abord, la raison ensuite. Il conviendrait de définir précisément quelle notion exacte mettre derrière le terme « d’intuition » mais la manière dont le biais de confirmation nous touche un peu tous est assez claire : nous avons tendance à toujours chercher à justifier, consolider et étoffer nos croyances déjà établies.

En d’autres termes cela signifie qu’un même évènement peut être déformé, perçu et interprété de manière différente par deux personnes parce que chacune ne voit que ce qui confirme son avis déjà établi. Dans un débat c’est déjà très compliqué d’être sur le même plan que la personne avec qui on discute : on n’a généralement pas vu les mêmes matchs, le même nombre de matchs, les mêmes adversaires et conditions de jeu…mais même si c’était le cas et que, par chance, on tombe sur quelqu’un qui part du même matériel de base que nous, il est possible qu’on n’ait pas vu les mêmes choses. Ça complique sérieusement le schmilblick. Chacun part de son idée préconçue, puis inconsciemment chercher des indices pour la confirmer. Tout le monde ne va pas imprimer les mêmes actions, retenir les mêmes informations, être marqué ou au contraire négliger les mêmes éléments observés.

Il faut bien comprendre la portée de ce biais : ce schisme ne se produit pas exclusivement entre simples observateurs occasionnels et analyste aguerris à plein temps. Il n’est pas question de niveau de connaissance, d’avoir l’œil pour voir certains trucs ou un regard trop naïf de fan qui manque de remarquer certains détails : à niveau d’expérience et de savoir égal, le biais de confirmation peut distordre la perception de deux individus s’ils n’ont pas les mêmes intuitions ou opinions à la base. Au sein même de la communauté des analystes de Draft il arrive par exemple que des personnes que je considère tout autant les uns que les autres tirent des conclusions différentes du même échantillon d’étude. Pour certains, chaque possession offensive, chaque passe trouvée, chaque décalage créé, chaque situation débloquée par Trae Young va réaffirmer chez eux cette intuition ou croyance déjà établie que ce talent offensif très au-dessus de la moyenne capable d’être le moteur d’une très bonne attaque NBA. Tandis que d’autres vont être plus marqués par les séquences où apparaissent ses errances défensives, chacune confirmant un peu plus ce qu’il pense déjà un peu : ça va être trop compliqué au plus haut niveau.

De même, certains observateurs NBA très pertinents retiendront beaucoup plus les choses incroyables qu’Anthony Davis est capable de faire sur un terrain (défense, finition, passing, etc), tandis que d’autres seront plus marqués par ses limitations dans la création individuelle (l’atout des stars, généralement). Il n’est pas question de dire ici qu’une vision est meilleure qu’une autre, que voir telle chose est signe d’une « plus grande expertise, d’une compréhension plus subtile » et que penser l’inverse dénote d’une déficience certaine. À niveau de compétence égale, deux observateurs peuvent voir et retenir différentes choses d’un même échantillon d’étude.

Tout le monde voit le même match, voit les mêmes actions, mais celles-ci ne résonnent pas en chacun de nous de la même manière. De manière inconsciente et involontaire, notez bien, là est toute la mesquinerie d’un biais cognitif. Si je suis plutôt de l’avis que Donovan Mitchell a une trop mauvaise sélection de tirs, je vais avoir tendance à beaucoup plus remarquer chaque mauvais tir et penser à chaque fois « ah, ben voilà ! la preuve ! » alors qu’un de ses drives ou une des passes bien exécutés ne me marqueront pas plus que ça. Mais pour quelqu’un qui croit très fortement en Donovan Mitchell c’est l’inverse : chaque bonne action le marquera plus (« wow, il est vraiment balèze, c’est mon poulain ça ») car elle viendra confirmer ce qu’il pense déjà, alors qu’un mauvais tir ne s’inscrira pas autant dans sa mémoire (« bah, personne ne fait rien de parfait, ça fait partie du jeu c’est pas catastrophique »).

A défaut d’être la meilleure, la moins pire solution pour lutter contre ce biais me semble assez simple : rester ouvert d’esprit, humble, et constamment se remettre en question. Ce qui, je dois bien l’avouer, est une tâche on ne peut plus difficile. Simple, mais difficile. Avoir la lucidité de reconsidérer son savoir et ses connaissances à mesure qu’on les accumule est une tâche non intuitive et non ego-friendly (le fuel du tout un chacun, je crains). Je mentirais si j’affirmais toujours y parvenir. Plus que savoir se remettre en question, il faut aussi savoir repartir de zéro. C’est-à-dire pas seulement questionner son mode de réflexion, mais savoir régulièrement effacer l’ardoise de nos idées préconçues sur tel joueur et telle équipe pour ré-évaluer à partir d’une page blanche. Ce qui est peut-être encore plus difficile, d’ailleurs. Manquer de faire cela revient à se reposer sur ses lauriers, et ainsi manquer grossièrement certaines évolutions marquantes par simple « manque d’attention » inconscient.

Nul besoin de préciser que je suis le premier à me vautrer dans les grandes largeurs à cause de ce biais de confirmation. Par le passé, comme aujourd’hui, comme à l’avenir. Si je dois néanmoins ressortir un exemple assez grossier sur lequel je me suis pris les pieds dans le tapis pendant longtemps, c’est Russell Westbrook. Je n’ai jamais été particulièrement fan de sa manière de jouer ni de la façon dont il a choisi d’orienter son développement/son profil de jeu. Sans doute même que des éléments hors terrain (attitude/personnalité, choix de carrière) ont terminé de me faire basculer vers le « mouais, pas fan ». En conséquence, il fut un temps où je me confortais encore et toujours plus dans ma vision négative de lui à chaque action ratée. Et croyez-moi, j’en ai souvent eu l’opportunité : y’en a eu un sacré paquet d’actions ratées, des tonnes même (ça va, une petite vanne de temps en temps, c’est tout ce que je m’autorise en mémoire du bon vieux temps).

Je dois bien avouer que c’est un peu la même chose avec DeMarcus Cousins. En réalité, ce ne sont pas les mauvais joueurs qui m’énervent et déclenchent mon biais de confirmation. Au contraire : ce sont les mecs très forts…qui auraient pu être un million de fois plus balèze que ce qu’ils sont aujourd’hui qui m’irritent. Westbrook aurait pu être tellement fort, dans un rôle de « lieutenant » à Kevin Durant. De même, en qualité de prospect de Draft DeMarcus Cousins est un talent générationnel, historique, une bizarrerie extraordinaire dans sa capacité à regrouper instincts naturels, qualités physiques incroyables et qualités basket encore plus incroyables pour ces mensurations-là. Je trouve qu’on ne se rend pas assez compte que, sur le papier, Cousins pouvait devenir un truc de fou, une météorite…mais n’a jamais vraiment corrigé le tir sur ses défauts pour y arriver. Du coup, mon crétin de cerveau s’est toujours beaucoup plus attardé sur ce qu’il faisait mal plutôt que sur ses splendides qualités qui, pour moi, étaient un « acquis » depuis sa Draft (et donc ne m’émerveillaient ni ne me surprenaient pas plus que ça).

Mea culpa, du coup, mais que voulez-vous. C’est pas moi, c’est mon cerveau.

« T’as peut être loupé plus de tir que moi, mais c’est moi qui ait le plus de turnovers aujourd’hui »

 

Anchoring bias/Focalism (ou biais d’ancrage)

S’accrocher trop/trop longtemps à sa première impression.

Il existe un phénomène particulier dans le monde animal au moment de la naissance des nouvelles progénitures : si la mère n’est pas présente lorsque son petit sort de son œuf, ce dernier va considérer la première entité vivante qu’il aperçoit comme sa mère. Et ne plus jamais reconsidérer la question.

Bien que plus volumineux et compétent, le cerveau humain n’est pourtant pas immunisé contre ce biais d’ancrage. Encore et toujours pour une question de confort : une fois arrivé à destination, une fois un avis déterminé ou une opinion établie, une fois qu’on a jeté l’ancre dans le port, il est bien plus facile d’y rester. Lever l’ancre et repartir à l’aventure vers d’autres horizons inconnus demande une dose de motivation et d’énergie que notre encéphale refuse de produire si ce n’est pas absolument nécessaire. La fatigue mentale, le cerveau n’aime pas ça. Il se satisfait pleinement de ce qu’il a déjà. Ce qui est, après tout, un mode de fonctionnement assez sain et compréhensible : la constante remise en question de tout sur tout ne laisserait plus assez de temps pour vivre. Mais à cause du biais d’ancrage, on coule parfois avec le navire quand le port où l’on séjourne commence à partir en fumée.

Plutôt que de citer un exemple d’une victime de ce biais, évoquons plutôt un des rares individus à ne pas se laisser atteindre par ce phénomène : Bill Belichick. Ce n’est pas pour rien si le coach des New England Patriots est parvenu à se rendre à la grande messe du Superbowl quasiment une année sur deux en près de deux décennies (neuf en dix-neuf ans) dans une ligue régie par un salary cap où ce genre de longévité dans l’excellence n’est pas censé arriver. La raison ? Belichick est l’incarnation même du pragmatisme froid et sans émotion. Il donne la priorité à l’équipe, et seulement l’équipe…même si cela signifie se séparer de joueurs très forts, qui ont gagné quelques Superbowls pour lui, ou à qui les fans sont très attachés. Une star en fin de contrat réclame trop d’argent ? Merci bonsoir. Mais surtout, pour en revenir précisément à ce non-biais d’ancrage, Belichick préfère toujours se séparer d’un joueur (même une star) une année trop tôt qu’une année trop tard. Il préfère perdre une saison de haut niveau, simplement pour être sûr de ne pas se retrouver, à l’inverse, avec un joueur sous performant par rapport à son statut et son salaire. Il n’a aucun souci pour lever l’ancre et partir dans une nouvelle direction sans aucun attachement à ce qu’il quitte, même si depuis le début de sa carrière le joueur en question s’est montré irréprochable.

C’est un peu le principe du jeu des actions en bourse, également, mais dans le monde du sport on ne pense pas vraiment comme ça. Les fans ou les franchises elles-mêmes peuvent être très attaché émotionnellement à un joueur, et si le prix à payer est d’avoir quelques mauvaises saisons de l’ancienne gloire locale, on l’accepte. Ou on se refuse d’agir, même si on ne l’accepte pas. Plus encore, ce genre de cas sont du pain béni pour médias et joueurs, et le narratif qu’ils adorent nous servir : « vous m’avez manqué de respect, je vais vous montrer que je suis encore bon », parfois accompagné du « Joueur X tient sa vengeance sur son ancienne équipe, qui a la preuve qu’elle a eu tort de s’en séparer trop tôt ». Sauf que ce genre de narratif, Belichick s’en tamponne le coquillage. Il sait qu’en se séparant d’un joueur, ce dernier en a peut-être encore un peu sous le capot, mais il juge que ce n’est pas assez. Et ce n’est pas parce que le joueur performe bien après être parti que la décision était mauvaise. Vous comprenez donc pourquoi la gestion de la fin de carrière de Tom Brady, 42 ans et 6 Superbowl (plus qui quiconque dans l’Histoire) va être intéressante à suivre. Si un jour, en plein mois d’aout, on apprend que Brady a perdu sa place de titulaire à l’entraînement et que Belichick a coupé de l’effectif le meilleur quarterback de tous les temps, il ne faudra pas être surpris.

Etant moi-même très friand de Draft et d’évaluation de joueurs, je ne peux faire autrement de reconnaître être touché de plein fouet par ce biais cognitif.

Lorsqu’on passe du temps à étudier un joueur, à l’analyser, à essayer de décortiquer quelles sont ses forces et ses faiblesses, quelle peut être sa dynamique de progression et jusqu’où peut-il évoluer, on a du mal à tout jeter à la poubelle quand ça foire. A fortiori sur des joueurs drafté très haut, j’ai du mal à abandonner cette première impression, à me détacher de cette valeur originelle avant d’avoir eu des tonnes et des tonnes de preuves que le joueur n’est pas si bon que ça. Des saisons et des saisons ratées, dans tout type de contexte, avant de pouvoir me dire « bon, ok, je lâche l’affaire ».

De manière intéressante, les observateurs ne s’intéressant pas du tout à la Draft réfléchissent selon l’extrême inverse : la place où il a été drafté je m’en fous j’attends de voir qu’il montre beaucoup de bonnes choses en NBA avant d’arriver à le considérer. C’est de l’anti-ancrage, ils refusent de jeter l’ancre. Moi, c’est l’inverse, je considère très longtemps très bien les hauts choix de Draft jusqu’au moment où, cinq ou six saisons dans leur carrière, ils n’arrivent vraiment à rien faire. Suivant la Draft de près, je sais à quel point un joueur doit être fort, à quel point il doit posséder des attributs de très grande qualité pour être considéré ne serait-ce que comme un top 15 de Draft. Je sais qu’il faut très souvent même un cocktail de plusieurs qualités ou caractéristiques d’élite, tout en ayant performé et démontré des choses sur le terrain (pas juste être un mec à potentiel). J’ai vraiment conscience que c’est très difficile, très méritoire d’être considéré comme un top choix de Draft…un peu trop, sans doute.

Rester accrocher au potentiel et à la valeur d’un Derrick Williams, Mario Hezonja, Nick Stauskas, Jahlil Okafor, Anthony Bennett, Nerlens Noel, Dante Exum, Dragan Bender ou Josh Jackson, c’est mon quotidien. J’ai du mal à lever l’ancre, à abandonner leur cas malgré parfois les preuves assez accablantes que ça n’a pas trop l’air de marcher. Mais mon biais ne se limite pas aux jeunes prospects : j’ai (trop) longtemps cru que Brandon Knight pourrait revenir de blessure et du bordel des Suns pour être à nouveau le meneur/arrière futur All-Star de 2014 à Milwaukee. J’ai trop longtemps porté aux nues Rajon Rondo alors que depuis sa blessure de janvier 2013 (et son embourgeoisement depuis cette époque) il n’est plus le même défenseur, le même finisseur, le même scoreur ni le même créateur de jeu que dans son court prime. Mais je ne suis pas le seul : lorsque certains espèrent encore revoir le Isaiah Thomas de Boston, ils sont victimes de ce biais d’ancrage. Ils prennent pour établie sa valeur de 2017 et s’y accrochent malgré tous les indices (blessures, âge, fit collectif, ne sera plus jamais dans un contexte fait pour lui) qui indiquent le contraire. Derrick Rose ou Carmelo Anthony sont également de bons exemples de ce phénomène. On est tous victimes de ce biais d’ancrage à un moment où un autre.

Ma manière de rationaliser cette tare est la suivante : une fois établie la valeur d’un joueur, j’ai du mal à ne pas la prendre en compte parce qu’arriver à travailler aussi durement pour devenir un joueur fort, ce n’est pas du vent, ça ne peut pas s’évaporer d’un coup…n’est-ce pas ? Malheureusement, parfois si. On peut mettre trois heures pour gravir une montagne, mais glisser sur un caillou et dégringoler jusqu’en bas en dix minutes.

Dites-moi Docteur, en me basant sur ses matchs à Kansas en 2013 je pense encore que Wayne Selden peut devenir un franchise player, c’est grave ?

 

Conservatism bias (ou biais de conservatisme)

Réviser ses convictions de manière insuffisante lorsque que nouvelles preuves sont présentées.

C’était mieux avant. Tout le monde le sait.

« La jeunesse d’aujourd’hui est pourrie jusqu’aux tréfonds, mauvaise, irréligieuse et paresseuse. Elle ne sera jamais comme la jeunesse du passé et sera incapable de préserver notre civilisation ». Bien qu’elle le semble, cette phrase est tout sauf récente. Elle n’a pas été prononcée dans l’année, n’est pas vieille de cinq ans, ni même dix. Ni même vingt, en fait, ou cinquante. Vous ne me croirez peut-être pas, mais elle n’a pas non plus cent ans ni cinq cents ans, mais bel et bien cinq milles. Oui, cinq mille ans. Retrouvé sur de vieilles tablettes d’argile, c’est l’Égyptien Ipuwer de Gizeh qui l’aurait prononcé à l’époque et, de manière assez incroyable, semble tout autant d’actualité aujourd’hui pour certaines personnes qu’il y a cinq millénaires.

De toute évidence cette tendance à vouloir rester dans sa zone de confort et à rejeter la nouveauté semble être une caractéristique propre de l’être humain. Un pêché transcendant siècles et civilisations, et pas seulement le symptôme de notre société actuelle en perpétuelle évolution. C’est ancré en nous.

Aussi, lorsque les spécificités du sport se rajoutent à cette tare de la nature humaine, c’est un conservatisme encore plus fort et plus poussé qui s’en dégage.

La raison est assez simple : l’univers du sport n’est rien d’autre que l’agrégation d’anciens combattants, incarnant à eux seuls la majorité des différents rôles du circuit (consultants médias, coaching staff, front office, etc). Et pour le grand public, la parole du pro ou de l’ancien pro aura toujours plus de valeur parce que *lui* il y a été dans les tranchées, il a vu, il a connu. Il « sait ». Or, comme n’importe lequel d’entre nous l’ancien sportif est atteint du « c’était mieux avant » qui défend son propre bout de gras, sa carrière, et sa valeur en rejetant ce qui est nouveau. La ligue était meilleure avant, le jeu était plus physique avant, on jouait mieux avant, c’était plus difficile et donc plus méritoire avant. « Ce qui se fait aujourd’hui n’est pas forcément meilleur » est à décoder en « n’essayez pas de nous dévaloriser, on n’était pas de pompes non plus ». Loin de moi l’idée de stigmatiser les anciens sportifs, bien au contraire : c’est précisément un biais cognitif, donc inconscient et contre lequel il est difficile de lutter. La plupart d’entre eux sont réellement de bonne foi, ils sont bien plus victimes de cet inévitable mode de pensée que véritablement malicieux et mal intentionnés. Pour la plupart, en tout cas. Et quand se rajoute à ce phénomène de nostalgie l’égo volumineux de sportifs de haut niveau, on comprend assez bien pourquoi ce mélange explosif aboutit sur un conservatisme très poussé dans le monde du sport.

L’illustration la plus évidente de ce biais de conservatisme reste évidemment le refus catégorique des anciens d’adhérer à des concepts dit « d’Analytics ».

Le problème néanmoins ne réside pas vraiment dans le fait d’être en désaccord avec les Analytics, mais plutôt que la discipline tout entière est carrément rejetée en bloc sans même en reconnaître la valeur ni une quelconque utilité d’exister. Un débat sain et positif serait de parvenir à confronter la vision du terrain et celle des chiffres pour chacun des innombrables domaines du jeu. Passer au crible chaque statistique avancée, arriver à déterminer quelle est la valeur de chacune, ses limites ou son contexte d’utilisation. Mais il n’en est rien. Le rejet est total. Les sportifs n’apportent pas le contre-balancier extrêmement précieux que leur expérience unique pourrait ajouter à la discussion, ils nient et refusent de discuter. Évoquer un argument basé sur des statistiques un tant soit peu élaborées est un faux pas éliminatoire qui vous disqualifie immédiatement et irrémédiablement, à la manière d’un sprinteur qui se verrait retirer sa médaille et sa participation aux prochains Jeux olympiques pour avoir mordu dans le couloir d’à côté.

Plus que le côté « nostalgie » ou « c’était mieux avant », il me semble que la deuxième raison de ce rejet demeure à n’en pas douter le fait que bien souvent l’intelligence est mal perçue. Interprétée comme une forme d’arrogance. « Le problème avec le terme d’intellectuel, c’est qu’on a l’impression que ce sont eux, et eux seuls qui le sont » disait Jean d’Ormesson. Le premier de la classe est rarement le mec le plus populaire du bahut. Qu’ils soient légitimes ou non de penser ainsi, les anciens NBAers semblent vivre l’arrivée des stats avancées comme celle des colons sur le sol nord-américain, orgueilleux et pédants, voulant apprendre la civilisation à ces sauvages Indiens. On vit très bien depuis des siècles, on n’a pas besoin de vous, merci bonsoir. Quand Marcelo Bielsa ou Pep Guardiola débarquent avec des raisonnements un peu poussés, des théories sur le jeu, ou des méthodes plus scolaires que le physique (étude intense de vidéos de match notamment), le monde du foot s’irrite. Quand Daryl Morey ou Sam Hinkie, sortis du MIT ou Stanford, arrivent en NBA en clamant avoir résolu les problématiques du jeu ou de la construction d’équipe, ça agace. Mais vous être qui, vous, les binoclards qui n’ont jamais joué au basket, pour venir nous donner des leçons ?

Devenir un basketteur NBA requière un niveau de travail et de compétence extraordinaire, ceux qui y arrivent en ont certainement encore plus conscience que les autres. Voir arriver dans l’arène un autre domaine d’expertise et un autre type de compétence ne peut être que perturbant dans la mesure où l’ancienne manière de faire et de penser, mine de rien, fonctionnait quand même sacrément bien. Au-delà même du fait que, si on ouvre ce genre de portes pour des postes de dirigeants ou entraineurs, ça fait autant de places en moins pour des sportifs retraités à la recherche d’une seconde carrière.

Le problème de ce rejet en bloc, c’est qu’il participe à propager des idées fausses sur les Analytics. On peut ne pas être d’accord avec le type de reconstruction proposé par Sam Hinkie, mais ne pas chercher à comprendre ni à reconnaître la valeur de certaines stratégies de ce plan-là et quand même critiquer, on ne peut pas. Pas de bonne foi, à mon sens. On peut ne pas être d’accord avec le jusqu’au-boutisme du Morey ball, mais on ne peut pas nier l’évidence de la rentabilité mathématique du tir à trois points. Le problème, c’est que lorsque Jalen Rose ou Charles Barkely (ou d’autres), véritables figures d’autorité auprès des fans dans les médias nationaux, rejettent en bloc ces idées-là préfèrent caricaturer et dénigrer l’argumentation plutôt que de répondre sur le fond, tout le monde est perdant. L’époque où « on ne peut pas gagner le titre avec une équipe de jump-shooteurs » mine de rien, c’était hier. Il y a quatre ans seulement, jusqu’en 2015 et le premier titre des Warriors. Just sayin’.

La liste d’exemples précis que l’on pourrait citer pour illustrer ce conservatisme en NBA est interminable. Cependant, un cas précis a quelque peu agité le monde de la balle orange récemment.

Le 12 mai dernier, au second tour des playoffs 2019, CJ McCollum crucifie les Nuggets au Game 7 sur un tir à mi-distance, quelques heures avant que Kawhi Leonard n’envoie à son tour son équipe en Finales de Conférence sur un tir à deux points. Anciens combattants et joueurs en activité ont trouvé leur crédo : arrêtez de nous emmerder avec vos analytics et vos trois-points, le tir à mi-distance y’a que ça de vrai, la preuve. C’est triste qu’après une décennie entière de « révolution du trois-points » la nature même de cette philosophie de jeu ne résonne pas comme une évidence auprès du grand public. Pire, les acteurs eux-mêmes continuent d’enfoncer le clou sur la mauvaise planche.

C’est dans la quantité que s’exprime la rentabilité du tir à trois points. Un tir tenté de plus loin a moins de chance de rentrer, mais si on en prend suffisamment le point bonus octroyé à chaque ficelle fait exploser sa valeur par rapport très rapidement par rapport aux deux points. Une réussite de 40% à 3pts équivaut à réussir 60% à deux points en termes de points scoré, comme souvent répété. En revanche, s’il n’y a qu’un seul tir à prendre, s’il n’y a qu’une seule possession à jouer, c’est on ne peut plus évident de prendre un tir à deux points (plus proche, donc plus facile, donc plus probable de rentrer) qu’un tir à trois points (plus loin, plus difficile, donc moins probable de rentrer). Daryl Morey lui-même aurait conseillé à McCollum de prendre le tir à l’intérieur de l’arc plutôt qu’un step-back three. Par ailleurs, c’est amusant de noter que le tir de Kawhi contredit de manière délicieusement ironique le narratif du « bon vieux tir à deux points des familles » : Leonard n’était pas derrière la ligne…mais il n’en était pas loin. Non seulement la distance au panier était très grande (similaire à un 3pts) mais le tir en lui-même était difficile (en déséquilibre, Embiid en plein sur lui). Au final, la probabilité d’arriver à rentrer ce tir très lointain et très difficile devait sans doute être plus proche de celle de réussir un tir à trois points que celle d’un tir à deux points…M’enfin bon.

« Eh Roger, t’imagines si il avait reculé de 20cm pour prendre le tir à 3pts plutôt qu’à 2pts ? Ca aurait été tellement plus difficile »

Vous l’aurez sans doute deviné, je suis plutôt favorable aux Analytics. Cependant, les règles du jeu ont été très clairement stipulées : pas de stigmatisation gratuite, détachée ou de mauvaise foi, je dois aussi arriver à trouver un exemple qui me concerne.

Chez moi, mon biais de conservatisme me laisse sceptique sur le lien établi entre être un bon jump-shooteur et être un bon tireur de lancers francs. De nombreuses études ont mis en lumière cette corrélation entre ces deux réussites, produisant toutes cette même conclusion : il y a une certaine forme d’équivalence entre la capacité à être un bon shooteur et celle d’être bon sur la ligne des lancers. Si un joueur shoote mal aux lancers francs, cela veut sans doute dire qu’il n’est pas un très bon shooteur de manière générale même si sa réussite sur jump-shot est actuellement assez bonne. À l’inverse si un joueur est en manque de réussite, mais que ses pourcentages aux LF sont bons, c’est sans doute un bon shooteur tout de même. Par extension un %LF permet aussi de déterminer avec bonne précision si un jeune joueur possède un vrai potentiel pour s’améliorer au shoot. En d’autres termes, la réussite aux LF est un indicateur très puissant, insensible aux fortes variances d’une saison à l’autre (contrairement à la réussite à 3pts par exemple) et plus fort que gestuelle/mécanique du tir pour deviner le niveau à venir d’un joueur au shoot.

Je le sais tout ça. Les études sérieuses sont nombreuses, les exemples concrets encore plus. L’argument est même un classique parmi les classiques chez les observateurs de la Draft et avides évaluateurs de joueurs. Pourtant, je n’arrive pas à m’en convaincre. Pour moi ce sont deux exercices très différents. D’un côté le fait de shooter en rythme, dans le flow du jeu, sans trop réfléchir, en utilisant plus librement et plus amplement ses mouvements, et de l’autre le fait d’être plus ou moins statique sur sa ligne de lancer, pas en rythme, en ayant plus de pression et/ou de temps pour gamberger. L’erreur que je fais sans doute est de tenter de trouver un lien de causalité (être bon au lancer rend directement meilleur à trois points), alors qu’on est bien plus sur une relation de corrélation (rentrer ses lancers et ses trois points sont la conséquence de la même caractéristique : être un bon shooteur pur, précis et adroit). Mais y’a pas moyen, je n’arrive pas à me convaincre totalement, même si je m’y mets à les utiliser petit à petit. Sans grande conviction.

Dire que Markelle Fultz et Lonzo Ball, tous deux à un splendide 40% de réussite à trois points en NCCA sur un gros nombre de tentatives, ne seraient pas d’excellents shooteurs en NBA parce que leurs pourcentages aux LF étaient mauvais me paraissait incongru (eh, je vous entends vous marrer derrière votre écran). Et me parait encore quelque peu étrange. Laissons de côté le cas trop particulier de Fultz. Pour Lonzo Ball, le pourcentage aux LF ne m’intéressait pas plus que ça. J’avais relevé son toucher de balle très moyen ainsi que sa mécanique de bras complexe et aléatoire qui allaient sûrement résulter sur un Lonzo moins tranchant à 3pts en NBA. J’avais également noté sa carrure extrêmement frêle et son coffre peu épais qui devaient encore vibrer au moment où il se présentait sur la ligne des lancers après une faute. Expliquant aussi son manque de réussite. Des raisons et des indices je les cherchais ailleurs, mais certainement pas dans les LF, et toujours pas tant que ça aujourd’hui. Je préfère les indices à l’ancienne.

Au demeurant, que j’y croie ou pas ces punaises de lancers francs NCAA avaient raison sur Markelle et Lonzo, en fin de compte. C’est comme ça. Je suis prêt à me battre pour défendre corps et âme le Morey Ball, mais si Daryl me demande mon avis sur l’indicateur des lancers francs, il y a de très fortes chances que je me défile.

Alerte enlèvement : deux 40% à trois-points, vu pour la dernière fois en 2017

 

Information bias (ou biais de « sur-information »)

Essayer de se rassurer en recherchant beaucoup plus d’informations qu’il n’en faut.

Si je vous dis « Doctissimo », vous comprenez rapidement de quoi il s’agit.

On pense bien souvent être capable de prendre de meilleures décisions avec un maximum d’informations accumulées. Plus on est bien renseigné plus on va pouvoir faire le bon choix facilement. Évidemment, vous aurez compris que puisque j’en parle ici, ceci est faux.

Ce biais découle de manière assez intuitive d’un constat de base : si je ne connais rien sur un sujet, je ne suis pas capable d’en parler. Si je ne connais pas les données du problème, je ne peux pas les résoudre. Et donc par extension : plus je vais connaître les données du problème, plus je vais être capable de les résoudre. Oui, ben non en fait. On ne peut pas « passer à la limite » et faire tendre la quantité d’information accumulée vers l’infini sans se retrouver avec des problèmes. Ce phénomène de recherche d’information à outrance apparait souvent lorsqu’on se trouve dans un embarras profond. Face à une impasse devant un choix à faire. Devant l’impossibilité de départager deux entités avec les éléments à disposition, on se dit qu’en sélectionnant un critère supplémentaire va résulter sur un point décisif à attribuer à un camp ou à l’autre et faire pencher la balance.

Admettons que vous cherchiez à acheter une maison. Assez naturellement, certains critères vont définir le bien que vous cherchez à acquérir : l’emplacement, la superficie, peut-être le nombre de chambres, ou le prix. Mais si vous hésitez entre deux maisons similaires, connaître l’âge du robinet de la salle de bain va-t-il faire pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre ? A priori, non. A partir d’un certain seuil, le surplus d’information ne s’avère d’aucune utilité, et si votre cœur balance entre ces deux villas il me semble peu probable que vous partiez sur la première dont le robinet vient d’être changé plutôt que la seconde parce qu’il a été posé il y a 3 ans. Ca n’a pas de sens, et avoir cherché à obtenir plus d’information n’a pas vraiment aidé à prendre un choix raisonné.

Non seulement d’être inutiles, ce genre d’informations insignifiantes peuvent carrément obscurcir notre jugement. Le cerveau n’est pas un ordinateur. Il arrive assez rapidement à un stade où trop d’informations font saturer le système. Si trop d’éléments doivent être traités en même temps, la pondération et hiérarchisation de tous ces éléments se trouble. À vouloir essayer de connaître et comparer l’état et l’âge de chaque morceau de carrelage, pan de mur ou poignée de porte, vous en viendriez à mettre sur le même plan le fait que la première maison à 2 chambres en plus, mais que la seconde a quand même des rideaux neufs fortement appréciables.

« Less is more » comme dirait l’autre.

Si vous avez un tout petit mal de gorge, mais ne savez pas si c’est suffisamment pour consulter votre généraliste : allez-y ou n’y allez pas, mais ne passez pas par la case Doctissimo. Connaître les cinq différents types de cancers ou maladies auto-immunes liés à ce symptôme bénin ne vous aidera pas à vous décider. Dans le meilleur des cas, vous paniquez pendant 48h avant que le médecin ne vous dise que ce n’est rien du tout. Dans le pire, vous décidez de ne pas y aller et le mal passe, mais durant les deux prochaines années vous penserez à la tumeur que vous avez peut-être dans la gorge à chaque toux. Trop ou trop peu d’information, les maux sont les mêmes.

Assez facilement, je désignerai ce biais comme ma plus grande tare en tant qu’observateur NBA. J’en suis conscient, mais mon crétin de cerveau m’emporte toujours dans sa chute.

L’erreur que je fais est de placer le curseur entre « épiphénomène » et « véritable tendance » beaucoup trop haut : il me semble tout à fait inexact de juger un joueur ou une équipe sur un match…mais une poignée de match n’est finalement pas suffisante non plus. Là est toute la difficulté de juger un joueur (ou une équipe) : pour véritablement savoir qui il est, quel type de joueur il est, ses véritables forces et faiblesses, ses caractéristiques, son niveau de jeu, ses tendances, il est impératif de prendre un échantillon de match suffisamment grand pour éliminer le facteur aléatoire : le hasard de la réussite (ou non réussite) au tir, le contexte favorable (ou défavorable) selon le niveau de l’adversaire. Certes, mais du coup, à quel niveau vous le situez le curseur, vous ? À partir de combien de matchs on peut être serein sur le fait que le hasard n’a pas pu nous jouer de tours et que les généralités qu’on a dégagées sont correctes ?

Le danger est de placer cette barre trop haut, comme moi, est de se retrouver submergé par un flot d’information incroyablement gigantesque. Chaque action, offensive ou défensive, une rotation comme un tir, une passe, un drive ou un turnover, chaque possession a son explication et sa valeur. Ainsi, en sélectionner trop peu revient à prendre le risque de généraliser des épiphénomènes…mais à l’inverse, en prendre beaucoup trop équivaut faire perdre la valeur de de chacune par simple incapacité du cerveau à toutes les traiter convenablement. Au final, on ne se retrouve pas avec 200 actions significatives dont on peut parler, mais plutôt avec un nuage nébuleux d’un énorme paquet d’actions, duquel seules quelques idées ressortent péniblement. Chacune a perdu sa valeur, elle n’est devenue qu’un simple élément d’un ensemble à taille titanesque trop volumineux pour être analysé. Le cerveau a du mal avec les grandes quantités, on n’y peut rien.

Durant son second match à Arizona, DeAndre Ayton relâche un total de cinq ballons qu’il aurait dû conserver. Tous ne résultent pas sur des turnovers, mais la gonfle lui a quand même filé entre les doigts un total de cinq fois dans le même match. C’est beaucoup. Or, pour un intérieur, la sûreté des mains est un élément clé d’un scouting report, a fortiori pour un profil offensif comme celui d’Ayton. Avec une certaine appréhension, je note ça dans un coin, catégorie à surveiller. Le reste de la saison ? Plus rien de ce genre, tout le contraire même : Ayton a démontré posséder de très bonnes mains pour un pivot. Simple épiphénomène qui aurait abouti sur une évaluation fausse si je m’étais précipité pour le juger après un seul match. Néanmoins, à l’inverse, regarder la totalité de la saison universitaire d’un gros prospect n’est pas non plus pertinent : toute la première partie de la saison, les universités disputent ce qu’on appelle un calendrier « hors conférence » contre des équipes bien plus modestes. Regarder ces matchs-là et considérer les exploits de Ayton contre cette compétition très inférieure sur le même plan que les performances face aux grosses écuries de NCAA est forcément une erreur. Penser Ayton capable de tout le temps déblayer la raquette, se régaler dans le trafic et aller au contact et finir avec autorité simplement parce qu’il l’a fait contre le FC Tarte aux Pommes et des défenseurs de 20cm/30kg de moins que lui en début d’année n’a pas de sens non plus. En vérité, contre un niveau de compétition élevé, c’est même un de ses petits défauts. Accumuler des informations « fausses » contre ces équipes en bois n’aurait fait qu’embrouiller l’évaluation du pivot.

Même histoire avec Zion Williamson l’an passé : évaluer sa défense sur les trois matchs du Maui Invitational Tournament n’aurait pas été d’une grande pertinence. À Hawaï l’équipe était fatiguée et, selon les insiders sur place, semble avoir pris du bon temps dans ce paysage exotique comme n’importe bande de potes de 18 ans le ferait. Le résultat ? Un Zion encore plus fatigué et amorphe que de coutume en défense. Néanmoins, analyser dans le détail trop de performances du joueur pouvait aussi brouiller votre jugement : dans sa défense sans ballon Williamson est indiscipliné et parfois fainéant de nature. Il accumule donc un bon nombre de « mauvaises » actions par match. Mais à trop en voir, encore et encore, match après match, se forge de plus en plus l’idée d’un mauvais défenseur qui ferait presque oublier que, les rares fois où il se bouge les fesses il est capable de réaliser des actions défensives que seule une poignée de NBAer savent faire. Le cerveau est stupide, il pondère mal, surtout les grosses quantités. À trop lui envoyer des « mauvaises » images, il va les assimiler et les prendre pour argent comptant. Je pourrai vous faire le même refrain sur les jump-shot ratés de RJ Barrett que sur ces actions défensives de Zion Williamson. On ferme les yeux la nuit, et on les voit, tous ces longs deux points plats qui ricochent sur le devant du cercle, à un point où notre jugement sur le bougre ne peut être que négatif à l’évocation de tous ces jump-shots.

Il ne faut pas plus d’information, mais les bonnes informations.

Sélectionnez des matchs contres des bonnes équipes, dans un environnement le plus compétitif possible et il ne vous faudra pas plus de 7 ou 8 matchs pour avoir une vision extrêmement précise d’une équipe ou d’un joueur. Si vous cherchiez à évaluer Anthony Davis l’an passé par exemple, tout match en dehors des trois premiers mois de compétition aurait été de l’information superflue, inutile et perturbante, montrant un Davis désintéressé et pas vraiment lui-même (après la demande de transfert). Regardez trois matchs de Dennis Smith Jr à NC State et selon les matchs sélectionnés Smith vous apparaîtra comme une future superstar 1e choix de Draft ou un meneur back-up de milieu du 1e tour de la Draft : un échantillon trop petit ne fonctionne pas. Mais regardez ses 32 rencontres disputées tout au long de l’année en NCAA et vous ne saurez plus du tout quoi en penser du 9e choix de la Draft 2017. Ni en bien, ni en mal, ni même quel joueur il est vraiment. Dans ce qu’un joueur fait bien, il y a toujours moyen de trouver du moche pour nuancer et commencer à s’inquiéter si on cherche suffisamment longtemps, et vice versa.

Il en va de même pour les trophées de fin de saison, ou pour certains débats officieux de « qui est meilleur ». Bien souvent, il n’y a pas besoin de creuser très profondément. Soit un joueur est clairement au-dessus d’un autre, soit les deux sont assez similaires et ce n’est pas le pourcentage de réussite sur trois semaines ni une différence de deux victoires au bilan général qui va faire pencher la balance d’un côté ou d’un autre. Aller chercher ce genre de détail négligeable est tout aussi pertinent que de demander le prix des poignées de porte pour déterminer quelle maison a le plus de valeur pour un même prix de vente donnée. La décision la plus sage à mon sens reste de se concentrer sur les arguments principaux, ceux qui sont évidents, en cherchant à les pondérer pour savoir quelle valeur chacun des quatre ou cinq critères principaux ont réellement plutôt que de rajouter à l’équation des éléments insignifiants, encore et encore. Discuter de la valeur d’un porteur de balle dominant contre celle d’un défenseur polyvalent, plutôt que de savoir qui a inscrit un buzzer beater en janvier ou qui a fait un match à 50 points.

Limiter l’apport d’information à son cerveau, c’est lui donner une chance de mieux traiter les données du problème et arriver à de meilleures conclusions. Less is more.

 

Stereoryping (ou biais de « l’habit fait forcément le moine »)

Généraliser/Tirer des conclusions sur un individu par rapport aux caractéristiques des autres individus du groupe auquel il appartient.

Le cerveau est fainéant, il est roublard. Il cherche à bosser le moins possible, donc dès qu’il pense avoir suffisamment d’informations sur un sujet, il tire des conclusions par rapport à d’autres références qu’il connait déjà, et il passe à autre chose.

Si je vois passer dans la rue un mec propre sur lui, costume de marque impeccablement ajusté, mallette en cuir, qui parle au téléphone à propos du fait de « prévenir la banque », mon cerveau aura tendance à penser que plutôt c’est un homme d’affaires qu’un moniteur de ski à plein temps. Si dans les couloirs d’un hôpital, je croise quelqu’un portant une blouse blanche et qui tient un dossier à la main, j’aurais sans doute le réflexe de penser qu’il est médecin plutôt qu’un simple patient lambda qui se balade.

Selon certaines informations que nous avons déjà archivées, certains repères que nous nous sommes déjà construits, il nous suffit de très peu d’informations pour comprendre et anticiper certaines situations. Dans certains contextes, remarquer certaines caractéristiques d’une personne ou d’une situation nous permet de deviner à quoi on a affaire. Sans avoir besoin d’être sûr et certain de toutes les informations, le cerveau reconnaît certains schémas, certaines associations d’idées et remplit les vides lui-même. Je fais la conclusion que ce monsieur avec sa blouse et son dossier à la main, dans un hôpital, c’est un médecin, sans avoir besoin d’aller le saluer et lui demander.

Et c’est tant mieux. Le stéréotypage, c’est très bien. La fatigue mentale qu’entraînerait de ne prendre aucun de ces raccourcis de pensée serait faramineuse. Le cerveau a besoin de gagner du temps et de l’énergie sur ce genre de détails insignifiants pour aller plus vite et se concentrer sur l’essentiel. Mais en sport, ça peut assez vite devenir problématique si l’on tient à rester précis, et pas seulement rester sur les contours grossiers que nos stéréotypes nous permettent de deviner.

Ayant déjà en tête des centaines de joueurs déjà observés auparavant, notre cerveau possède une base de données assez vaste et variée. Et lorsqu’un petit nouveau débarque sur le devant de la scène, on est à peu près sûr d’arriver à le cerner en trouvant des caractéristiques communes avec un ou plusieurs gus déjà observés. Parfois, ça marche plutôt bien. D’autres fois, ça peut carrément emmener à réaliser des contresens assez conséquents.

Dans le monde du foot il n’existe pas de meilleur exemple que celui de Kylian MBappé : l’ancien Monégasque possède une vitesse de course spectaculaire qui lui permet de briller en contre-attaque. Une caractéristique commune a beaucoup de joueurs présentant un profil d’ailier très athlétique, dévorant les grands espaces, mais étant bien plus limités techniquement et dans les petits espaces. De ce fait, en connectant MBappé à cette base de données on en vient aussi à lui associer les défauts de ce profil. Or cela ne pourrait être plus faux : le Parisien est très fort dans les petits espaces, face à une défense regroupée, il a la technique et l’intelligence (à défaut d’un l’altruisme sans faille) pour s’en sortir face à une tripotée de défenseurs et même lorsqu’il n’est pas lancé à pleine vitesse.

« Tu me stéréotypes si tu veux, mais moi tu me parles pas d’âge, à moi »

Ce genre de stéréotypage des profils de jeu est monnaie courante dans le foot. Le petit milieu de terrain français noir de peau, Ngolo Kanté, est forcément le nouveau Claude Makelele, pense-t-on, alors même que le joueur de Chelsea possède un volume de jeu offensif bien plus grand et excelle moins que l’ancien joueur du même club dans la récupération défensive. Le défenseur central anglais est un bourrin balle au pied, comme le veut la tradition (désolé John Stones). Le milieu de terrain qui débarque au Barça avec quelques qualités de passeur a toujours « un peu quelque chose de Xavi et Iniesta » dans sa capacité à distribuer le jeu. Même chose à l’échelle des coachs. Tout entraîneur essayant de développer un jeu offensif ambitieux est associé au stéréotype du tacticien romantique qui se fiche de la défense ou du résultat.

En NBA, il se passe la même chose. Un profil de jeu se constitue d’une grande multitude de caractéristiques : le nombre de combinaisons possibles est très grand. Le fait que deux joueurs partagent quelque point commun n’implique pas obligatoirement que toutes leurs caractéristiques sont identiques (c’est un raisonnement de physicien ça, mais pour nous en math l’injectivité et la subjectivité, ça compte).

Parmi les classiques, on associe bien trop souvent à des forts meneurs ou arrière scoreurs d’autres tares : pas bon en défense et pas un très bon passeur. Bien que cela soit régulièrement le cas, ce stéréotypage peut également amener à des contresens importants, comme pour Kyrie Irving, par exemple. Si l’ancien premier choix de la Draft est effectivement d’abord et avant tout un scoreur doté de talents incroyables pour mettre des paniers, il n’en reste pas moins un passeur très avancé qui se repose sur une excellente intelligence de jeu et une splendide créativité (même s’il n’a pas la mentalité d’un distributeur). Irving est par ailleurs un défenseur compétent même si irrégulier, qui peut se laisser aller plus que la moyenne quand ça ne lui botte pas, mais qui est également capable d’élever son niveau de jeu bien plus que la moyenne/que ses qualités physiques et athlétiques ne le suggèrent.

On ne peut pas défendre Brandon Jennings de la même manière en défense, mais l’ancien Buck a lui aussi souffert d’un stéréotypage de son playmaking. Non seulement d’apparaître comme un gros scoreur dès son arrivée en NBA en plantant 55 points pour son 7e match NBA, Jennings possédait un répertoire flashy de dribbles, une efficacité et sélection de tir très moyenne ainsi qu’un passif de lycéen star. Pourtant, l’ancien d’Oak Hill ne partageait pas toutes les caractéristiques de ce profil de meneur croqueur : c’était un véritable meneur dans l’âme, passeur de grand talent (bien plus dévoué au playmaking que Irving) et gestionnaire aguerri. Impossible néanmoins d’essayer de faire entendre raison aux fans convaincus du contraire. Croyez-moi : j’ai tout essayé, et même des preuves vidéos en pagaille ne suffisent pas. Une partie du problème pour Jennings à mon sens, au-delà du fait d’être stéréotypé comme un meneur croqueur, résidait dans un autre biais, celui d’ancrage, où une fois établie l’image du meneur capable de scorer 55 points et de faire des crossovers à la Iverson il était devenu impossible de la changer. Nul besoin de préciser qu’avant que je m’intéresse de très près à leur jeu, j’étais le premier à être tombé dans le panneau et à voir Irving ou Jennings comme de vulgaires meneurs scoreurs inefficaces et sans grande valeur.

A l’inverse, le manque de scoring de Lonzo Ball lui a valut d’être très vite associé et comparé à des Ricky Rubio ou Jason Kidd avant la Draft, profil du meneur sans trop de shoot ni de scoring de haut niveau…alors qu’il n’a ni la science de jeu ni les capacités de création balle en main de ces deux-là. Un autre grand classique : le stéréotype du joueur athlétique/défenseur. Kenneth Faried demeure à n’en pas douter un des plus extraordinaires athlètes passés en NBA cette décennie. Superbement explosif, athlète incroyablement fluide, ultra mobile et agile, très rapide, très grande détente verticale, Faried a tout. Le seul souci, c’est que sa technique défensive est tout autant catastrophique que son physique est impressionnant. Il ne sait pas comment se positionner, placer ses appuis, utiliser son corps, rendant ses qualités physique et athlétique complètement « non fonctionnelles ». Pour autant, l’ancien Nugget a toujours joui d’une assez bonne réputation défensive, son physique étant l’argument-choc pour clôturer un raisonnement.

Conscients de ce biais de stéréotypage, le front Office des Houston Rockets a décidé d’établir des règles assez strictes pour leur département de scouting : les comparaisons entre jeunes prospects et joueurs présents/passés sont autorisées, mais si un scout tient à le faire il a interdiction d’utiliser comme comparaison un joueur de la même couleur de peau ou de la même origine. Si le jeune prospect est blanc, aucun autre joueur blanc ne peut être utilisé pour servir de comparaison, de même si le joueur est noir, asiatique, africain, européen. À Houston, Luka Doncic ne peut pas vous faire penser à Drazen Petrovic, et Cam Reddish ne peut pas être comparé à Tracy McGrady. « Quelque chose d’intéressant arrive lorsque vous forcez les gens à réaliser des comparaisons interraciales : ils ne trouvent plus d’analogies, leur esprit s’y refuse. Vous arrêtez de voir ce genre de choses » explique Morey.

Essayez vous-même : avec ces règles-là, vous le compareriez à qui, N’Golo Kanté ?

 

Survivorship bias (ou biais du survivant)

Généraliser à partir de rares cas particuliers ayant réussi à « survivre » à un processus de sélection.

Une fois n’est pas coutume, ce biais-là n’est la résultante de l’émotivité de notre cerveau, ni de sa versatilité ou incapacité à gérer les informations. Non, celui-ci, c’est plutôt un problème de logique pure et simple.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les ingénieurs britanniques ont été chargés d’améliorer les armures et protections des avions qui revenaient du champ de bataille. Mais plutôt que de renforcer les endroits de l’avion criblés de balles ennemies, ceux-ci ont au contraire décidé d’augmenter la solidité des parties qui n’avaient pas été touchées. La raison ? Les ingénieurs ne pouvaient étudier que les avions rentrés au bercail, évidemment pas ceux qui avaient été abattus au combat. Or les survivants avaient beau avoir été canardés à certains endroits, ces rafales n’avaient de toute évidence pas eu raison d’eux puisqu’ils étaient encore là pour le montrer. En revanche, les parties intactes des avions survivants suggèrent l’inverse : aucun avion touché à cet endroit n’était revenu du champ de bataille, c’est donc que subir des dégâts à cet endroit-là est fatal. C’est donc ça qu’il faut protéger.

Le mot clé ici c’est : nature de l’échantillon d’étude. Les ingénieurs auraient fait une erreur en ne considérant que les avions survivants, ils ont considéré l’ensemble des avions partis à la guerre et pas seulement ceux qui en étaient rentrés.

Ce biais du survivant s’applique dans un tas d’autre contexte. Lorsque votre Youtubeur préféré, votre sportif fétiche ou votre chanteur favori vous clame haut et fort dans une interview « c’est possible, tout le monde peut y arriver, il faut croire en ses rêves, travailler dur et ça marche », malheureusement…ce n’est pas tout à fait exact. L’erreur faite ici est de s’appuyer sur leur cas personnel, donc sur un échantillon nullement représentatif. Ils ont sans doute énormément travaillé et y ont cru très fort, certes, mais leur réussite est également due à une énorme dose de chance et/ou plus de talent à la base. Sans l’ombre d’un doute, pour chaque footballeur professionnel, chanteur à records ou Youtubeur star, il existe des centaines voire des milliers de personnes ayant travaillé autant et qui y ont cru autant, mais pour qui ça n’a pas marché. Pourtant, on n’imaginerait pas une seule seconde tirer des conclusions (les mêmes conclusions : travailler dur et y croire !) à partir de ces expériences-là, ratées.

L’idée c’est que généraliser à partir d’une personne qui a réussi, qui a « survécu » au processus de sélection est une erreur. La manœuvre plus pertinente est de considérer au contraire l’ensemble des aspirants à un poste, pas juste les rares individus qui l’ont décroché. Prendre en compte tous les avions partit au combat, pas juste ceux qui en sont revenu. Plus précisément, le biais du survivant c’est penser qu’en appliquant à n’importe qui les mêmes leçons tirées des survivants, on arrive au même résultat. Ça ne pourrait être plus faux.

Parfois, le capital de base d’un « survivant » est tout simplement bien plus élevé que la moyenne : les joueurs de NBA ne sont pas seulement les basketteurs avec le plus de talent et la meilleure éthique de travail, mais ceux qui parmi ceux-là ont la chance de faire 2 mètres de haut et d’être ultra athlétique (rapide, vif, coordonné, et pas juste grand, d’ailleurs). Ou bien ceux qui ont la chance d’avoir une vision de jeu meilleure que la moyenne, une intelligence de haute volée, une capacité à apprendre et à progresser, une force mentale d’élite ou ce genre d’autres facteurs qui ne dépendent pas de la volonté de l’individu. Tout le monde n’a pas le même capital génétique ni le même potentiel maximum, à heures de travail égales.

Également, le facteur chance joue un rôle prépondérant, bien plus que ce nos cerveaux naïfs ne s’autorisent à le croire ni ne pourrait supporter même. Ce qui a fait de Mark Cuban un milliardaire du jour au lendemain n’est pas tant un niveau de compétence technique ou une créativité mille fois plus élevée que ses concurrents, mais un heureux hasard d’arriver au bon moment, d’être capable de produire et de vendre la première plateforme de streaming en direct d’internet à la fin des années 1990s. Un homme d’affaires à compétences et ambitions égales, cinq ans plus tôt ou plus tard, n’a pas eu cette opportunité-là de toucher un aussi gros jackpot aussi rapidement. De même, si on s’intéresse à la liste des plus gros Youtubeurs français actuels, la grosse majorité d’entre eux sont parmi les premiers pionniers de la plateforme. D’autres Youtubeurs proposent du contenu similaire, ou meilleur, que ce que ces stars produisaient à l’époque ou produisent aujourd’hui, mais la chance d’arriver en premier au bon endroit au bon moment est un atout inestimable. Un podcast sur le McDo ou les soirées étudiantes en 2019 ne vous rapportera pas autant de succès qu’en 2009. Être premier, c’est le hasard, mais ça compte. Demandez à Mark Zuckerberg.

Sans la blessure de Drew Bledsoe, événement aléatoire, Tom Brady n’a peut-être jamais sa chance en NFL ni ne devient le quarterback le plus titré de l’Histoire. Si le ballon rebondit un millimètre trop loin, Toronto perd peut-être en prolongation contre Philadelphie et ne devient jamais champion. Si Magic Johnson nait trente ans plus tard dans une NBA orientée trois-points il ne devient sans doute pas le même joueur, et si Ben Simmons nait trente ans plus tôt, il raffle peut être quelques MVP dès ses premiers pas en NBA. Et ainsi de suite.

En NBA, le biais du survivant consiste à s’appuyer sur des exemples de réussite pour tirer des leçons et les appliquer à d’autres. Une erreur que moi-même je commets bien trop souvent.

Le titre des Detroit Pistons demeure une des meilleures illustrations de cela. Il nous est tous arrivé ou nous arrive encore de prêcher la possible réussite d’un collectif sans superstar « parce que les Pistons ont prouvé que c’était faisable ». Or, s’il y a une part de vérité dans cette assertion, brandir cet exemple en preuve irréfutable ne marche pas. Résumer ce titre de champion à la force d’un collectif me semble être une réduction grossière qui ne tient pas en compte le contexte de cet évènement précis. Detroit n’avait pas de superstar d’un point de vue talent ou hiérarchique, mais tout de même quelques excellents joueurs qui en avaient la carrure (ou presque), à défaut de l’utilisation ou du volume. Plus que la majorité des autres équipes à collectif, ils avaient des vrai-faux franchise players capables de prendre les choses en main. Detroit a également fait face à une équipe des Lakers affaiblie et sans doute en fin de cycle en Finales, après avoir mis au tapis une conférence Est notoirement poussive dans les années 2000. Sans compter, purement et simplement, le facteur chance.

Ne jamais sous-estimer le pouvoir du Funk

Il n’est évidemment pas question ici de retirer une once de crédit à la bravoure et aux accomplissements des Pistons de 2004, mais simplement de remettre en question l’enchaînement logique qui vient à dire que « parce qu’eux l’ont fait un autre collectif similaire peut le faire ». C’est seulement cet enchaînement-là que je remets en question, pas le fait qu’on puisse gagner grâce à un collectif. En vérité, il existe des tas de raisons qui pourraient justifier qu’une équipe constituée d’une poignée de gros joueurs a autant de chance de remporter le titre qu’une équipe avec une ou deux mégastars. Le fait que Detroit l’a fait, en tant qu’argument unique du débat, n’en fait pas partie. Dans cette affaire, considérons aussi les avions tombés au combat : la grande équipe des Grizzlies ne l’a pas fait, les Hawks de Horford, Millsap et Teague ne l’ont pas fait, le Jazz de ces dernières années ne l’a pas fait. Dans une certaine mesure les Celtics deuxième partie de l’ère Big Three (2010-2013, lorsque Pierce, Allen et Garnett avaient déjà entamé un logique déclin) ou les Spurs post déclin de Parker ne l’ont pas fait non plus. En vérité, si on regarde dans la globalité les données à disposition, remporter un titre sans star est beaucoup plus difficile et improbable que « Detroit l’a fait, donc c’est possible ».

De la même manière, il me semble que ce titre des Raptors 2019 risque dans les années à venir d’endosser ce même rôle de porte-drapeaux de certaines idées (on peut gagner avec seulement une star ? On peut gagner avec un pivot qui ne switch pas ? on peut gagner avec un scoreur d’isolation pur qui ne produit pas pour les autres ?) simplement parce qu’eux l’ont fait, en omettant de la discussion la bonne dose de chance qu’ils ont eue ou le contexte très particulier des derniers play-offs.De mon côté c’est principalement au niveau de la Draft que je tombe dans le piège de ce biais du survivant. Dans cet exercice de projections hypothétiques, il est facile de se laisser berner et de tirer des conclusions à partir d’exemples particuliers de réussite absolue.

L’évolution spectaculaire de Kawhi Leonard, par exemple. La refonte totale de son tir d’un point de vue mécanique, mais aussi l’extraordinaire amélioration de son toucher de balle, son adresse pure de shooteur, sa précision et capacité à rentrer les tirs sont autant d’éléments qui nous amène à penser que c’est possible pour un non-shooteur de devenir un bon shooteur. La preuve, il l’a fait. Même mieux : Kawhi est passé de shooteur médiocre à shooteur d’élite donc penser qu’un autre puisse grimper de shooteur médiocre à « seulement » bon shooteur, semble raisonnable, n’est-ce pas ?

Parlons sémantique, puisque c’est de ça dont il est question : c’est possible (la possibilité existe parmi toutes les options envisageables) mais c’est hautement improbable (la probabilité que cette possibilité-là se réalise est infime). Et pourtant, on a toujours envie d’y croire au point de s’en convaincre soit même, à tort. On a envie de considérer que c’est une vraie possibilité qui « avec du travail » va finir par payer inévitablement, plutôt que de rester sur l’idée que ça risque de ne pas se passer comme ça.

La norme, c’est d’échouer, et c’est bel et bien Kawhi qui est anormal. Pas l’inverse. De la même manière que si vous vous lancez dans la chanson, en tant qu’acteur, ou si vous ouvrez une chaîne Youtube et que vous percez au point d’en faire votre métier, vous êtes littéralement un cas anormal. En dehors de la norme établit par l’entièreté des gens ayant essayé. Pour chaque Kawhi Leonard, il y a des Rajon Rondo, des Ricky Rubio, des Evan Turner, des Michael Kidd-Gilchrist ou Stanley Johnson. Il me semble assez évident qu’il ne faudrait jamais, au grand jamais, se dire « quand il aura un shoot » ou « on peut espérer qu’il développe au moins un jump-shot correct » dans ses évaluations pré-Draft. Ne jamais considérer l’acquisition d’un shoot comme autre chose que ce qu’elle est : une improbable issue, bien que cette seule idée nous réconforte dans la vision positive qu’on peut avoir d’un joueur. Et évidemment, je suis le premier à me prendre les pieds dans le tapis et à me vautrer année après année à la Draft (Jarrett Culver est mon élu pour cette année).

Autre panneau dans lequel je tombe souvent : la compensation du manque d’explosivité, basé sur les « survivants » Stephen Curry et Kyrie Irving. L’un comme l’autre manque d’un premier pas dévastateur à la John Wall/Russell Westbrook qui suffit à mettre dans le vent le défenseur en un éclair. Et pourtant, Curry comme Irving sont de fabuleux slashers capables de scorer à volonté sur pénétration. Ils compensent leur déficit de vitesse pure par tout un tas d’autres qualités : créativité, changements de rythme, qualité de dribble d’élite, shoot extérieur de haut calibre (le défenseur ne peut pas se concentrer uniquement sur le drive) ou d’autres qualités athlétiques d’exception (coordination, précision de geste, vitesse d’exécution, puissance, équilibre, etc). Or, j’ai souvent tendance à me laisser penser qu’un jeune prospect qui débarque en NBA sans un premier pas explosif peut parvenir à le compenser de cette manière, considérant cette issue comme réelle possibilité si tant est que le joueur travaille suffisamment pour atteindre ce but. C’est une erreur. L’incroyable progression que le joueur doit faire pour atteindre le très haut niveau de compétence nécessaire partout ailleurs (dribble, qualités athlétiques, shoot, etc) reste on ne peut plus difficile et tout autant improbable.

Je pourrai vous faire le même refrain sur Damian Lillard et sa progression très conséquente dans la finition au cercle, domaine du jeu où il est très rare de s’améliorer à ce point-là. Partir de ce principe pour être confiant que Trey Burke ou Tyler Ennis deviendraient des stars y arrivant aussi était sans doute une erreur. Il en va de même pour la défense : Andrew Bogut, pivot offensif à sa Draft, est parvenu à se muer en roc défensif au fil des ans, mais est-ce pour autant pertinent de penser que parce que lui l’a fait, on peut le supposer avec confiance pour d’autres joueurs ? En réalité, il existe bien plus de contre-exemples et de pivots offensifs n’ayant jamais réussi à solidifier leur défense que l’inverse.

Même raisonnement pour Draymond Green : le bougre est devenu l’archétype parfait du défenseur intérieur moderne. Souvent perdu dans la discussion est le fait que Green part d’un capital génétique de base phénoménale, unique en son genre : de très longs bras, de très longues jambes, mais un coffre très épais et un excellent équilibre, et une capacité à être à la fois rapide et puissant, sans même mentionner ses capacités cérébrales hors normes (sur lequel nous ne sommes pas tous égaux, au même titre que nos attributs physiques). Partant de là, d’un cas aussi particulier, toute généralisation semble mensongère. Tous les intérieurs athlétiques ne peuvent pas devenir Draymond Green à force de travail, de la même manière que tout tennisman n’a pas les ressources génétiques pour devenir un monstre d’endurance comme le sont Nadal ou Djokovic, même en travaillant autant qu’eux. Tout comme tout footballeur ne pourra pas obtenir l’incroyable rapidité d’appuis, l’équilibre à tout instant, la vitesse et la puissance en même temps, ou le toucher de balle soyeuse de Lionel Messi. Même s’il passe 15h par jour à s’entraîner. Tout comme vous ne pourrez pas identifier et édicter les règles de l’Algèbre des Groupes à 20 ans, même en travaillant très dur, simplement parce qu’Évariste Galois l’a fait.

Draymond Green (pas Evariste Galois)

Il n’est pas question ici de dire que ces possibilités-là n’existent pas, mais plutôt que l’erreur consiste à largement surestimer la probabilité d’aboutir sur cette possibilité juste parce que quelqu’un d’autre y est arrivé.

Le biais du survivant, c’est considérer Curry et Irving et en déduire que n’importe qui peut compenser un manque d’explosivité pour devenir une superstar…alors qu’une analyse d’un échantillon plus large, regroupant les dizaines de joueurs ayant échoué, donnerait une idée plus précise des réelles probabilités de réussite. Le biais du survivant, c’est considérer Jimmy Butler et en déduire que n’importe qui drafté tardivement a de réelles chances de devenir une star s’il y travaille…alors que le niveau de casse et la proportion d’échecs pour ces joueurs drafté tard sont très clairement écrasants. Le biais du survivant, c’est considérer Kawhi Leonard et en déduire que n’importe qui peut tout à fait s’améliorer de la sorte au shoot…alors qu’en s’intéressant à tous les cas qui ont tenté de faire progresser leur tir, la grande majorité ont piteusement échoué, même en ayant bossé des heures.

Combattre ce biais du survivant, ce n’est pas non plus prendre l’extrême inverse et penser que ce n’est jamais possible. Que personne ne peut devenir un bon défenseur ou un bon finisseur s’il ne l’est pas à la base. Ce n’est pas penser que la porte est fermée et verrouillée à tout jamais, pas plus que croire qu’elle est entre-ouverte et qu’on peut facilement la pousser. C’est essayer de considérer chaque chose à sa juste valeur : c’est faisable, mais ça va être extrêmement dur d’y arriver. Il existe une possibilité que RJ Barrett devienne un James Harden-like, ce n’est pas interdit. Mais c’est plus pertinent et réaliste de partir du principe qu’il sera juste un bon joueur qui *pourrait* devenir plus que ça si absolument tous les bons dominos tombent correctement, plutôt que de se dire qu’il *va* devenir James Harden.

Ce n’est pas facile, mais puisque les ingénieurs britanniques sont parvenus à dompter ce biais du survivant, forcément ça veut dire que nous aussi on peut y arriver, non ?

 

Zero-Risk bias (ou biais du « risque zéro »)

Prendre une décision en cherchant à éliminer intégralement toute forme de risque.

Fil rouge de cet article et un point commun de tous ces biais cognitifs, le cerveau adore le confort.

Spécifiquement au moment de prendre des choix, il cherche tellement à être rationnel qu’il en devient certaines fois totalement irrationnel, que ce soit en recherchant une quantité bien trop importance d’information et de critères avant de choisir (biais d’information) ou en recherchant l’option la plus sûre et la moins risquée possible (biais de risque zéro, donc).

Ici aussi, notre matière grise se casse les dents sur un simple problème de pondérations des éléments à disposition. Il hiérarchise les informations selon de mauvaises intentions. Par exemple, valoriser la sûreté et sécurité plutôt que de donner son importance aux retombées positives d’un choix un peu moins certain.

Pour illustrer ce phénomène très simplement, prenons l’exemple des personnes ayant peur de prendre l’avion. Il va sans dire que la majorité des gens n’aiment pas plus que ça prendre l’avion, mais ne s’en privent pas pour autant. Parce que la probabilité de se retrouver dans un accident d’avion est extrêmement faible, et parce que pour se rendre sur certaines parties de la planète c’est de toute façon incontournable d’en passer par là. En revanche, chez les personnes ayant une peur maladive de prendre l’avion la pondération est très différente : le gain potentiel (visiter des paysages paradisiaques, voyager à travers le monde) n’est finalement pas si valorisé que ça pour eux, à l’inverse de la potentialité de mourir dans un crash, perçue, jaugée et hiérarchisée comme le facteur central de toute la question. Certes, il y a très peu d’accidents d’avion…mais s’il y en a un je suis sûr de mourir, donc je préfère continuer à vivre « pour sûr » plutôt que d’aller aux Bahamas ou visiter la Cordelière des Andes. Merci bien et bonjour chez vous. Tant que le risque de mourir n’est pas nul, je passe.

D’un point de vue marketing, c’est un biais cognitif largement utilisé pour tirer des profits supplémentaires. Si vous êtes capable de fabriquer un produit apportant beaucoup de garanties par rapport au marché, l’acheteur sera sans doute prêt à y mettre un peu plus d’argent pour « s’offrir » cette sûreté. Un luxe que peut se permettre Apple par exemple, avec son iPhone. De nombreux consommateurs habitués à l’interface et aux fonctionnalités de la marque à la pomme n’ont pas forcément envie de changer pour passer à un autre système d’exploitation. De plus, Apple est parvenu à établir sa marque comme synonyme de qualité, des produits dans lesquels on peut avoir confiance (alors qu’on est toujours plus méfiant de ce qu’on connaît moins). Pour ces raisons-là, afin de ne pas avoir à faire face à un produit de mauvaise qualité ni à devoir changer ses habitudes d’utilisation de son téléphone, le consommateur sera prêt à mettre un prix assez conséquent pour « rester » chez Apple. Pour changer de téléphone, mais sans prendre aucun risque de ne plus être dans un même confort qu’avec le précédent modèle.

Personnellement, dans mes analyses NBA, le biais du risque zéro se manifeste de différentes manières, mais se résume un peu toujours à la même idée : j’ai la fâcheuse tendance à placer la barre trop haute, à réfléchir et penser un peu trop par rapport au plus haut niveau. Et c’est un tort. En particulier, mon biais du risque zéro ne s’exprime jamais plus que dans mon évaluation de joueurs.

Pour faire simple : j’ai tendance à beaucoup trop évaluer les joueurs par rapport à ce qu’on pourrait appeler le modèle du « joueur parfait ». En conséquence je tombe assez rapidement sur des critères éliminatoires, qui m’empêchent complètement de situer la valeur réelle d’un joueur.

Trae Young est un cas qui m’a beaucoup embarrassé et me gêne encore. D’un côté, il semble assez évident que Young a des capacités offensives bien au-dessus de la moyenne. Des aptitudes telles qu’elles le font rentrer dans cette catégorie extrêmement sélective de joueurs capables d’être l’engin offensif de leur équipe à eux seuls. Il n’y en a pas beaucoup plus qu’une vingtaine en NBA, des comme ça. Au-delà de sa rareté, cette qualité et ce rôle-là ont une valeur énorme aujourd’hui dans la construction d’une équipe : créer du jeu, des décalages, des shoots ouverts, des points, et de la synergie offensive est la chose la plus compliquée à faire et la plus nécessaire pour bâtir une attaque de haut calibre. Avoir Trae Young dans ses rangs est donc quasiment l’assurance d’avoir une attaque de qualité de par sa seule présence sur le parquet.

Mais le gros problème de Trae Young c’est la défense. Or, il n’est pas question d’effort ou de développement athlétique avec lui : Young n’a tout simplement pas les mensurations physiques (taille et envergure de bras) pour affecter quoi que ce soit en défense. Il ne peut pas progresser. Il a de bons instincts, il est rapide et peut voler quelques ballons à l’occasion, mais de manière générale Young offre la même résistance défensive à son vis-à-vis qu’un drap suspendu sur une corde à linge tient bon face à une bourrasque de vent. Young ne sera peut-être jamais un défenseur suffisamment vaillant pour ne pas handicaper son équipe en post-season. L’évaluation en saison régulière lui est peut-être clémente pour l’instant, mais sur une série de playoffs l’entraîneur adverse n’aura aucun scrupule à le cibler encore et encore pour accumuler des points faciles.

Quand t’essaies de gonfler les muscles pour faire peur à l’attaquant qui arrive vers toi

Pour moi ce niveau catastrophique de défense est par exemple un critère éliminatoire. À cause de ça, c’est toute ma vision du joueur qui est altérée, tirée vers le bas. Qu’importe ce qu’il peut apporter offensivement s’il te handicape au moins autant de l’autre côté du terrain. Et elle est sans doute là, l’erreur. En réalité, avec ce genre de joueur, ce n’est même pas que je les considère mal, c’est même que j’ai du mal à les considérer tout court. En établissant un classement des meilleurs prospects de la classe 2018 avant la Draft, ce n’est pas que j’avais Trae Young en 25e place, mais plutôt que je ne savais pas où le placer du tout. Je savais que je ne pouvais pas le mettre au niveau de Luka Doncic ou Jaren Jackson tout en haut ni après la 15e place vu son talent, mais je ne savais pas du tout où le mettre dans cette fourchette. Lorsque l’excellent Cole Zwicker, lui, fait de Young le 3e meilleur joueur de son Big Board ce n’est pas qu’il est passé à côté de ses errances défensives, mais simplement qu’il arrive à voir que même si ce sera très compliqué avec lui, ce que Trae Young est capable d’apporter offensivement est réellement de très haut niveau et fait de lui un joueur avec une grande valeur.

Ça, moi, j’ai parfois du mal à le faire. J’avoue ne pas toujours arriver à accorder autant de valeur qu’il faudrait à un joueur simplement parce que celui-ci ne contient pas « aucun risque ». Il en va de même avec Ben Simmons et son manque de shoot/création sur demi-terrain, à qui il m’arrive de ne pas assez accorder de crédit pour tout le reste de son jeu. Il n’y a pas « aucun risque » que Simmons reste coincé à ce stade de créateur/shooteur très insuffisant en playoffs, et ce faisant j’oublie sans doute trop toutes les bonnes choses qu’il fait par ailleurs. Pour revenir du côté des Hawks, John Collins est un cas identique à Young : l’intérieur d’Atlanta présente la même problématique que son meneur de jeu, à savoir énormément de qualités offensives, mais une défense trop abyssale. Pas simplement mauvaise, mais réellement non viable pour le plus haut niveau et sans marge de progression possible (manque de taille/envergure). Il n’y a pas non plus de risque zéro avec Collins, il y a des chances de se retrouver à terme avec une équipe tout simplement pas assez forte en défense à cause de lui. Je pense que d’un point de vue construction d’équipe je préfère ne pas m’appuyer sur lui et ne pas handicaper mon équipe quitte à se retrouver à la place avec un attaquant beaucoup moins intéressant.

Même en ayant conscience de ce biais cognitif, j’aurai toujours tendance à préférer un Shai Gilgeous Alexander plutôt qu’un Trae Young (impact offensif et potentiel bien moins important, mais moins de compromis à faire). À préférer un Joe Ingles ou un Khris Middleton au talent pur de Ben Simmons. À préférer, si je devais construire une équipe à partir de rien, la création balle en main de Kyrie Irving ou Damian Lillard (zéro risque d’avoir une attaque qui ne tourne pas) plutôt que Anthony Davis et les compromis qui vont avec, malgré ses aptitudes à faire grimper potentiel maximum de mon équipe bien plus que les deux meneurs.

Arriver à déterminer la valeur d’un joueur dans certains cas atypiques c’est parvenir à joindre les deux bouts, faire se rejoindre deux dimensions qui n’ont rien à voir entre elles, trouver comment exprimer d’une façon unique deux informations : « à quel point le joueur fait il monter le niveau plancher de l’équipe » et « à quel point le joueur fait il monter le niveau plafond de l’équipe ». Quand on est sensible au biais du risque zéro, on a plutôt tendance à s’arrêter à la deuxième question sans correctement valoriser la réponse à la première.

Bon, vous l’avez peut-être deviné, j’ai peur de l’avion.

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PARTIE 2

Zéro-sum thinking : Percevoir une situation comme un jeu à somme nulle.

Se faire avoir par ce biais est par exemple penser que si votre frère a droit à un supplément de ration de pâtes bolognaise, ça signifie que votre propre portion sera proportionnellement moins grande à cause de ça. Alors qu’en fait pas du tout, ce n’est pas une situation à somme nulle : maman a fait une gamelle entière qui permet à chacun de manger à sa faim et même d’avoir des restes pour le lendemain. Ce que votre frère a en plus ou en moins n’influence pas la quantité que vous pourrez obtenir. De manière mathématiques pour comprendre la sémantique du terme « jeu à somme nulle » : si votre frangin obtient une quantité +3 de bolognaise, ça ne résulte pas sur un -3 de bolognaise pour vous (3 – 3 = 0), vous pouvez très bien vous-même avoir un +2 de bolognaise en vous resservant, et la somme totale ne sera pas nulle (3+2 = 5).

En un sens, le basket est un jeu à somme nulle : pour qu’une équipe gagne le match (+1) il faut qu’une équipe perde (-1) qui donne une effectivement somme nulle (1-1 = 0). Mais bien d’autres aspects du basket ne sont pas des situations à somme nulle.

À commencer par un match : il y a toujours un vainqueur et un perdant, mais on peut tout à fait avoir deux équipes qui jouent bien ou deux équipes qui jouent mal, la somme de leur niveau de performance ne sera pas nulle. On peut très bien avoir deux joueurs méritant le MVP comme Harden et Giannis l’an passé, ce n’est pas parce que l’un gagne le trophée que l’autre en devient proportionnellement moins méritant. La somme de leurs performances et de leur mérite n’est pas nulle. De même, chaque crédit que l’on donne à Michael Jordan pour avoir remporté un titre ne devrait pas enlever proportionnellement le mérite à Charles Barkley ou Patrick Ewing pour ne pas l’avoir gagné. La Draft non plus n’est pas une somme nulle. On peut très bien avoir entièrement des joueurs positifs, ou entièrement des joueurs négatifs. Ce n’est pas parce que Luka Doncic est un +8 que DeAndre Ayton est en conséquence un -8 pour rééquilibrer, ça n’a pas de sens, mais par le biais de la somme nulle on a tendance à développer ce genre de raisonnement erroné et à valoriser/dévaloriser un joueur (ou une équipe) par rapport à un autre.

 

Illusory truth effect (ou biais de vérité illusoire) : Penser une information correcte à force de la voir répétée.

Le fléau d’Internet, et le danger de demain. Si des Cambridge Analytica et Facebook ont autant de problèmes avec la justice c’est justement pour avoir exploité ce biais cognitif, notamment durant la campagne présidentielle américaine de 2016 ou le Brexit. À force de se voir balancer à la figure la même information, encore et toujours, on commence à y croire…qu’importe qu’elle soit vraie, ou fausse. Après tout si on le voit tout le temps, chaque jour pendant des mois, de la part de d’autant de personnes que l’Europe a pour seul but de refourguer des migrants criminels dans le Royaume-Uni ou qu’Hillary Clinton n’est qu’une harpie complotiste voulant détruire le pays tout entier, ça ne peut pas être faux, n’est-ce pas ? De la même manière que s’il était écrit dans tous les manuels d’Histoires que Napoléon Bonaparte s’est vaillamment battu dans les tranchées de Verdum, ou que dans tous les livres de mathématiques était écrit que 2 et 2 font 5, ou « jaune » ou « lavabo », on finirait par le croire.

Bien loin de ce genre de problèmes, ce biais de vérité illusoire opère identiquement dans notre monde de spectateur NBA. À force d’entendre Bill Simmons rabâcher que Karl Malone était nul en playoffs, à force d’entendre dire que Kobe Bryant ratait rarement un tir au buzzer, à force d’entendre Shaq dire que Dwight Howard n’était pas un bon pivot même dans son prime, à force d’entendre dire LeBron est mauvais dans le money time…on finit par y croire. Alors que si on prend le temps de s’intéresser en détail à ces questions on se rend compte assez rapidement que pas du tout. Mais c’est la force du narratif qu’on entend encore et encore, jusqu’à un point où penser contre la totalité des avis et des médias devient très inconfortable, puis impossible. Au fait, l’échec de Boston l’an passé, c’est uniquement la faute de Kyrie, n’est-ce pas ?

 

Hindsight bias (ou biais de « ben oui, c’était sûr ») : Percevoir des évènements qui se sont déjà passés comme plus probables qu’ils n’étaient réellement.

D’une certaine manière, c’est une forme de biais de résultat abordant les choses avec une forme de fatalisme : si ça s’est passé ainsi, c’est que c’était écrit ou que ça devait se dérouler ainsi. Le cerveau n’est pas fait pour comprendre et jongler avec des notions de probabilités…encore moins a posteriori.

Le titre des Raptors pourrait rentrer dans cette catégorie, dans un futur à moyen terme. L’imaginaire collectif pourrait tout à fait être victime de troubles de la mémoire, de souvenirs déformés. Retenir à quel point Toronto était le favori pour le titre parce que Kawhi était fort, qu’il a bien défendu Giannis et marqué les bons paniers, parce que Siakam était fort, Lowry et Gasol parfait pour faire le sale boulot…et ainsi totalement oublier à quel point les Raptors sont passés près de se faire éliminer avant ce titre. La fin de match du Game 7 contre Philadelphie qui se joue au buzzer, le Game 3 en prolongation contre Milwaukee pour éviter d’être mené 3-0 (et donc quasiment éliminé), ou même les Finales (quelle probabilité pour qu’à la fois KD et Klay se blessent en même temps ?) pour ne citer que les principaux exemples. La probabilité que Toronto aille jusqu’au titre était très faible, mais maintenant qu’elle s’est réalisée, on n’arrive plus à comprendre pourquoi cette issue était aussi improbable, ni même à imaginer de manière crédible d’autres scénarii possibles.

De même, il me semble que le titre de Dallas en 2011 tombe dans cette catégorie : les Mavs sont, a posteriori, vus bien meilleurs qu’ils n’étaient vraiment et leur titre plus probable qu’ils n’étaient vraiment. La probabilité pour qu’à la fois les Spurs (tête de série) se fassent sortir, mais aussi que LeBron et le Heat déjouent complètement en Finales ? Très faible. Aujourd’hui, on rappelle le niveau de Dirk et la densité de leur collectif, en se disant presque que c’est logique ou probable qu’ils aient fini par soulever le trophée…alors que beaucoup voyaient Portland les sortir au premier tour, avant tout ça.

Également, avoir annoncé contre l’avis général qu’un prospect de Draft va réussir ou va échouer n’attire pas autant de louanges qu’on pourrait le penser. Ben oui, Jayson Tatum et Marvin Bagley sont bons, mais en même temps c’était des très hauts choix de Draft c’est normal (excusez mon excès de vanité qui, je l’espère, aura au moins servi à illustrer mon propos).

« C’est moi ou Brian Cardinale s’incruste sur la photo pour faire genre qu’on était un Big Five ? » « Laisse tomber, il lui reste que ça »

 

Dunning–Kruger effect (ou biais de supériorité illusoire) : S’autoévaluer meilleur que les autres.

« Les gens conduisent tous n’importe comment » déclarent la totalité des conducteurs qui, pour une très grande partie d’entre eux,jugent être de très bons conducteurs eux-mêmes. Il y a un truc qui cloche dans tout ça. Vous savez, « les gens sont cons », mais personne n’est convaincu de l’être si on prend le temps un par un de nous demander.

Nous sommes tous susceptibles de tomber victime de ce Dunning-Kruger effect mais selon les deux psychologues éponymes l’ayant mis en lumière, ce sont les personnes qui s’y connaissent le moins sur un sujet en particulier qui ont le plus de chances de surestimer leurs capacités et de penser (réellement penser, pas par mauvaise foi, mais bien en étant convaincu) qu’ils sont compétents sur un sujet. Alors qu’à l’inverse, les personnes avec un niveau de connaissance très avancé auront tendance à avoir une vision plus proche de la réalité, beaucoup moins illusoire. Pour la simple et bonne raison que plus on s’intéresse à un champ d’études, plus on se rend compte de l’immensité de celui-ci, de l’ampleur de notre ignorance et de l’interminable chemin qu’il reste à parcourir. Ou exprimé plus formellement avec les mots de Socrates : « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ».

De mon expérience personnelle, il n’est jamais bon de se satisfaire de son savoir. Il y a six ou sept ans, après avoir roulé ma bosse, observé la NBA pendant une poignée de saisons, lu un bon nombre d’articles et vu un paquet de vidéo, je pensais maîtriser mon sujet, je pensais « connaître la NBA ». Et puis, un an plus tard je me suis rendu compte de tout ce que j’avais appris en plus et d’à quel point j’avais progressé. Une saison passe encore, et je découvre qu’il restait encore des tas de choses à apprendre. Puis une nouvelle année s’écoule, et le même constat, puis une autre, et une autre, et encore une autre, et à chaque fois ce sentiment d’en savoir toujours plus que l’année précédente. En relisant certains articles ou vidéos que j’ai pu faire même il y a un an ou deux, je me dis aujourd’hui que je ne ferai plus pareil, que mon jugement n’était pas pertinent ou que je ne voyais pas certains points clés. J’étais en plein dans le biais de Dunning-Kruger, il s’avère.

Méfiez-vous des gens qui « savent », qui n’ont de leçons à recevoir de personne et estiment ne plus avoir à progresser. Qui regarde la NBA depuis assez longtemps selon eux (2, 5, 10, 15, 20 ans, ça dépend des accommodations de chacun) pour comprendre comment tout fonctionne. Si vous pensez que vous ne connaissez rien et que vous n’êtes qu’un basketix, bienvenue au club, c’est un bon début.

 

Clustering illusion (ou biais d’illusion des séries) : Surinterpréter certains signes hasardeux comme non hasardeux.

L’anecdote est bien connue, et même mise en scène dans Space Jam : Michael Jordan a porté son short de North Carolina durant l’intégralité de sa carrière NBA. Le cerveau cherche tant à rationaliser et à tout expliquer qu’il en devient parfois irrationnel. Plus communément, on appelle ça la superstition, sans vouloir être désagréable envers Michael.

En NBA, le résultat final d’un match dépend d’un nombre incalculable de facteurs, mais on commet tous cette erreur de se dire « depuis qu’un tel est revenu de blessure ça tourne mieux » ou « depuis que le coach a changé son starting line-up, c’est moins bon ». En réalité, ce genre d’évènements sont globalement des épiphénomènes. À moins qu’on parle d’une superstar, le fait qu’un role player joue ou ne joue pas n’affecte directement qu’une poignée de possessions dans un match qui en contient deux cents. Qu’une équipe gagne ou perde le match où le sixième homme revient de blessure relève bien plus du hasard qu’autre chose, bien que notre cerveau veuille absolument relier les deux informations et établir un lien de causalité.

Le mythe de la main chaude, c’est aussi l’illusion des séries. Lorsqu’un joueur a mis 3 ou 4 tirs consécutifs, il devient commun de penser qu’il faut absolument lui donner la balle parce qu’il va à coup sûr marquer le prochain. Or, c’est faux. Il n’y a pas de différence de probabilité de réussite entre deux tirs tentés dans les mêmes conditions : le côté aléatoire du résultat d’un tir provient de la nature aléatoire des mouvements humains (on ne peut pas réaliser deux fois parfaitement le même geste au millimètre près), le fait que le précédent tir soit rentré ne rentre en aucun cas dans le calcul de la probabilité de réussir le suivant. Un autre biais rentre en jeu ici, un biais visuel : lorsqu’en effet le joueur « en feu » rentre le tir suivant, on s’en souvient beaucoup plus, ça nous marque bien plus visuellement et émotionnellement. On se rappelle tous d’actions où Curry déclenche avec insolence un tir « heat check », le rentre, et enflamme la salle…mais on oublie beaucoup plus vite les fois, aussi nombreuses, où il le loupe. Ça nous marque moins.

 

Salience bias (ou biais de saillance) : Se concentrer sur les informations les plus évidents au détriment de celles qui sont plus subtiles.

Toujours dans un souci d’économie de temps et d’énergie, notre cerveau a tendance à se concentrer sur les éléments les plus évidents, les plus facilement reconnaissables, ceux qui sautent aux yeux le plus dans une situation. Un biais exploité à merveille par une marque de dentifrice il y a quelques années : sur leurs affiches publicitaires montrant un couple sourire, l’homme avait un petit morceau de nourriture entre les dents largement visible. Mais la marque avait également effacé numériquement une de ses oreilles, un détail (qui n’en est pas du tout un pourtant) passé inaperçu du fait de l’imperfection sur sa dentition. Le message de la marque est clair : voyez comme c’est important de se brosser les dents et d’acheter nos produit, un morceau de salade de 7 millimètres se remarque tellement que même si on enlève une partie entière de votre tête, ce sera toujours la seule chose que l’on verra. Le biais de saillance, c’est aussi par exemple avoir peur de sauter en parachute (les risques, liés au fait d’être lâché en l’air à des centaines de mètres du sol, sont évidents), mais pourtant ne pas hésiter à prendre la voiture quotidiennement (bien plus d’accidents, y compris mortels, arrivent pourtant en voiture, mais on n’y pense pas à chaque fois qu’on s’installe derrière le volant).

Dans le sport, ce biais de saillance s’exprime souvent par une mauvaise interprétation des statistiques « de base ». Autrement dit, arriver à la conclusion que tel joueur est bon parce qu’il score 20 points par match. Ou se dire qu’un attaquant est mauvais parce qu’il n’a mis que deux buts dans la saison, ou que tel quarterback est bon parce qu’il a lancé pour 300 yards durant le match. C’est donner bien trop d’importance à des stats évidente et des informations apparentes qui, évidemment, sont très loin de raconter toute l’histoire. Combien de joueurs parviennent à booster leur total de points en jouant de manière endiablée un garbage time quand tout le monde a plus ou moins arrêté de jouer ? Combien de footballeurs gonflent leurs stats avec les pénaltys, des buts quasiment tout faits ? Combien de quarterbacks n’arrivent à rien, puis d’un coup en fin de match avalent des yards contre la défense adverse qui, pour préserver son résultat, joue de manière conservatrice pour faire dérouler le chrono ? Tomber dans la facilité de la stat trop simple est une erreur.

A fortiori en NBA où foisonnent les stats, celles qui sont trop évidentes ne veulent pas dire grand-chose. Même accumulés en grande quantité, les points comme les passes (Rondo…?) ou les rebonds (Westbrook…?) ne disent pas tout, et c’est une erreur que de s’y attarder ou d’en tirer de trop grandes conclusions. Sauf que regarder chaque possession une à une et s’aventurer dans les statistiques avancées est une tâche bien plus chronophage et pénible par rapport à la facilité de la statistique brute.

 

Overconfidence bias (ou biais du «j’ai le boulard ») : Surévaluer ses propres capacités par rapport à une réalité objective.

On connait tous ce mec qui débarque aux exams en prétendant pourvoir maîtriser son sujet, mais qui deux semaines après au moment où le prof rend les copies se prend une taule. On peut être même été ce mec certaines fois, sans forcément l’attitude pédante mais en étant convaincu qu’on a assez révisé et qu’une bonne note semblait toute faite.

Plusieurs raisons expliquent à mon sens ce biais de « trop-plein de confiance » lorsque nous commentons et analysons la NBA. D’abord, il se peut que nous ne réalisions tout simplement pas la portée de notre ignorance (biais de Dunning-Kruger évoqué plus haut). Typiquement, le mec qui pense avoir tout vu parce qu’il regarde des matches depuis vingt ans et s’est toujours satisfait de son niveau de connaissances, ou n’a jamais pensé qu’il puisse exister un niveau de théorisation supérieur. Ensuite, dans le contexte d’internet, le côté virtuel provoque une désinhibition certaine en nous : on n’hésite beaucoup plus à affirmer un propos avec confiance, ou agressivité, et on dénigre beaucoup plus facilement une personne qui pense différemment sur internet que si on l’avait en face de nous. On pète plus vite le boulard, comme dirait Moscato.

Enfin il me semble également que des fans d’une équipe peuvent être sujets à ce genre de biais cognitif à propos de leur équipe. En en sens, c’est compréhensible : ils voient plus de matchs que des fans d’autres équipes, ou que des observateurs neutres (parfois même la totalité des matchs) ce qui procure inévitablement un sentiment de connaissance bien plus grand, l’impression qu’on ne peut pas avoir tort parce qu’on a vu tout ce qu’il y avait à voir. Je ne suis fan d’aucune franchise, mais suis également sujet à cela lorsque je regarde beaucoup une équipe ou un joueur en particulier, et je me souviens d’une époque pas si lointaine où « non, mais moi j’ai vu tous leurs matchs cette saison » était un de mes arguments fétiche lors de débats. Or quantité n’est pas forcément qualité. L’œil expert d’un Steve Kerr ou Greg Popovich visionnant deux ou trois matchs suffit sans doute à tirer autant, si ce n’est bien plus d’expertises et d’informations que nous en vingt rencontres.

Notez d’ailleurs que c’est bel et bien un biais cognitif : les mêmes fans qui pensent mieux savoir que les autres sur leur équipe ont par ailleurs généralement des avis et réflexions beaucoup moins fermés ou tranchés lorsqu’il parle de toutes les autres équipes de la ligue. Ils respectent tout autant l’omniscience des autres fans sur leur équipe respective qu’ils voudraient qu’on considère la leur sur leur propre équipe de cœur. Ce n’est donc pas leur nature d’avoir la grosse tête et de se sentir supérieur, sinon ça se verrait sur tous les sujets. C’est bel et bien un biais cognitif déclenché par ce crétin de cerveau sur un sujet en particulier qui nous tient un peu trop à coeur.

 

Availability heuristic (ou biais de « disponibilité heuristique ») : Surestimer des informations immédiatement et/ou facilement disponibles.

Typiquement le biais de disponibilité heuristique c’est par exemple, lorsque quelques personnes dans notre entourage ont récemment acheté un robot aspirateur, penser pouvoir affirmer qu’il y a une forte démocratisation de ce produit partout en France. C’est refuser d’acheter un paquet de biscuit parce qu’il y a quelques jours un fait divers racontait qu’un client a trouvé un morceau de plastique dans ses cookies, à 2000 kilomètres d’ici. C’est penser qu’on peut très certainement rentrer dans le carré VIP d’une boîte de nuit parce qu’on connait quelqu’un qui a réussi à convaincre le videur, un jour.

Le cerveau peut avoir tendance à surestimer ce genre d’informations qui nous viennent en tête en premier et à valoriser leur signification alors même qu’elles sont parfois très largement négligeables. Le biais de disponibilité heuristique est un autre des dangers de la simplification de situations complexes que sont les données d’un match. En NBA, le cas du jeu en transition de Ben Simmons est un parfait exemple : l’Australien n’est effectivement qu’à 0.94 point par possession sur contre-attaque, mais cette statistique en elle-même ne reflète qu’une infime partie de la réalité et ne raconte pas l’impact non mesuré de Simmons. Si on s’arrête à cette statistique de 0.94 ppp que l’on peut trouver facilement en cinq clics que le site de la NBA, et qu’on ne prend pas le temps de regrouper d’autres informations plus subtiles, plus cachées, plus pénibles à aller chercher (le contexte, ce que raconte la statistique, l’échantillon d’étude, etc) on peut effectivement en arriver à ce non-sens de désigner le Sixer comme un mauvais joueur de transition.

Le problème d’ordre bien plus grand, cependant, reste le fait que Twitter ou n’importe quel réseau social a tendance à accentuer de manière extraordinaire ce phénomène de biais de disponibilité heuristique : notre fil d’actualité, constitué d’un nombre incalculable de tweets qui se succèdent sans qu’on y porte grande attention plonge le cerveau vers cette dérive. Dans ce flot infini d’information qui nous passe devant les yeux, un bon nombre sont noyés dans la masse. On ne lit même pas toutes ces infos, on prend encore moins le temps de les vérifier, et moins de temps encore de les questionner ou d’y réfléchir dessus.

Plus encore que de prendre pour argent comptant certaines infos sans trop poser de question, via Twitter notre biais de disponibilité heuristique nous insuffle tous une âme de Don Quichotte. On voit trois ou quatre personnes raconter des conneries sur un sujet et on pense alors que « les gens » tout entiers pensent ainsi, pour finir par se battre contre des moulins à vent. Alors que non, la majorité ne pense sans doute pas ça, mais en supposant que c’est le cas on réagit de manière beaucoup trop intense, pensant devoir se battre contre le peuple entier…et lorsque quelqu’un nous voit réagir avec cette intensité-là, il va lui-même supposer que la Terre entière pense ainsi et qu’il doit se munir de la bombe atomique pour parvenir à gagner cette guerre. Et ainsi de suite. Je plaide coupable et me passe moi-même les menottes pour aller purger ma peine, sans contestation possible, monsieur le juge.

 

Ostrich effect (ou biais de « faire l’autruche ») : Ignorer les informations négatives/contradictoires à ce que l’on pense.

Elle a du mal à avancer, l’accélération est poussive, elle consomme et pollue beaucoup plus que ce qu’il faudrait, elle prend l’eau et moisit quand il pleut, elle tombe de plus en plus régulièrement en panne et elle vous coûte quelques centaines d’euros tous les six mois pour être réparée. Mais à part ça, franchement, elle est géniale votre voiture. Y’a même moyen qu’elle tienne encore quatre ou cinq ans pour vous servir, cette brave et fidèle acolyte.

Rester coincé de la sorte dans le déni en ne voulant pas reconnaître l’évidence devant nos yeux, ça nous arrive tous. On a tous des moments où on préfère ne pas affronter la réalité. Des moments où notre cerveau humain, ce même cerveau capable de résoudre le Théorème de Fermat, d’écrire les Fleurs du Mal ou d’inventer des machines volantes de cinquante tonnes qui nous permettent de faire Paris Tokyo en en quelques heures, ce même cerveau capable de telles prouesses donc, dans certaines situations se met à penser « tiens, la meilleure et la plus rationnelle manière de réagir c’est d’imiter l’autruche et de fourrer ma tête dans la terre pour ne pas entendre certaines informations qui ne me plaisent pas ». Fascinant, cerveau humain. Débile, mais fascinant.

En tant que spectateur, et surtout en tant que fans de NBA, il nous arrive tous de refuser de voir certaines évidences. Un joueur qui a déjà bien commencé son déclin physique, un joueur qui n’arrive plus autant à faire la différence sur son défenseur qu’avant, ou au contraire un joueur qui peine à véritablement exploser et à réaliser son potentiel, un joueur qui se blesse beaucoup trop souvent, un joueur à qui il manque une caractéristique trop importante, une équipe un peu trop mal construite, ou une équipe qui n’arrive plus à avancer et à être au niveau qu’elle devrait. « Non mais c’est rien ça, ça va aller, attendons encore un peu ». Rajon Rondo ? Non mais il est bon encore, vous verrez l’année prochaine. Archie Goodwin ? Oui ok, mais attendez juste un peu. Anthony Bennett ? C’est rien, il a juste pas eu de chance, ça va s’arranger. Je suis vraiment irrécupérable.

Plus encore, le domaine où ce biais m’affecte le plus reste l’évaluation de joueur, où j’ai tendance à grandement négliger voire totalement ignorer certains indices péjoratifs sur un joueur que j’apprécie en expliquant le tout par « le contexte ». Par exemple sous-estimer l’importance d’une mauvaise sélection de tir ou l’implication irrégulière d’un joueur s’il évolue dans une mauvaise équipe. C’est comme ça qu’on en arrive à « tout pardonner » à Dennis Smith Jr à NC State ou à Brandon Jennings à Milwaukee concernant leur choix de tirs, ou Jabari Parker concernant ses envies défensives insuffisantes, à Duke et Milwaukee (ou tout le temps, en fait). En vérité le contexte peut influer et mettre en encore plus en lumière certaines tares, mais il n’est jamais la seule raison de son existence.

Les autruches ont un cerveau de la taille de leur globe oculaire, donc ça se comprend. Le nôtre en revanche fait près de 1600 centimètre cubes mais est victime du même défaut de fabrication. Quelque part, à un moment donné, on s’est foutu de nous.

« Race humaine supérieure…tu parles, et mon cul c’est du poulet ? »

 

Bandwagon effect (ou bias du « mouton de Panurge ») : Prendre une décision en fonction de l’avis général.

Celui-ci, on le connaît tous…même si on pense tout en être immunisé. Ce sont toujours « les autres » qui sont des moutons et qui suivent l’avis général du groupe, nous on a cet avis-là parce qu’on a bien réfléchi à la question, parce qu’on s’est renseigné et qu’on est lucide (un autre biais, appelé le « third person » bias : on ne s’inclut jamais dans « les gens »).

Ce qui me semble assez évident, c’est que même en dévouant sa vie entière à regarder la NBA on ne pourrait quand même pas être en mesure de tout voir, tout analyser et que pour absolument tous les sujets notre avis est uniquement basé sur nos réflexions et nos observations. C’est impossible. Non, vous n’êtes pas allé regarder en détail des vieilles cassettes des Lakers ou Knicks pour être d’accord que Pat Riley est un bon coach. Vous ne l’avez pas vu jouer, Jerry West, mais punaise, qu’est-ce qu’il était bon. Pour des sujets plus actuels, le principe est le même : si vous vous réveillez en voyant un peu partout sur twitter, sur des vidéos d’interviews post-match et sur le résumé basket-infos que Portland a été mauvais dans leur match de la nuit contre Boston, et que c’est pour ça qu’ils ont perdu, a priori vous allez le penser.

Moi-même, je monte allègrement dans les bandwagons qui m’arrangent et m’intéressent. Friand de Draft mais ne disposant pas un temps illimité à y consacrer, je ne regarde exclusivement que les matchs de joueurs NCAA que le consensus collectif m’indique comme les futur top choix. Sans prendre la peine d’étudier un échantillon plus large pour vérifier par moi-même cette supposition (c’est comme ça qu’on finit par étudier en détail Malik Monk à Kentucky sans jamais regarder un seul match de Donovan Mitchell avant la NBA).

Puisqu’on ne peut pas éradiquer complètement cet automatisme inconscient, une manière de lutter efficacement, plutôt que de suivre la masse, est sans nul doute de restreindre qui l’on suit et qui on décide de croire plus ou moins les yeux fermés : qui sont à vos yeux les meilleurs observateurs de NBA, de Draft, de tactique, de votre équipe préférée, les meilleurs spécialistes, les meilleures communautés, sites web ou podcasts. Il y aura forcément de la casse de temps en temps, mais comme partout. Et avec un peu de chance : moins qu’ailleurs. Soyons les moutons du bon berger, au moins.

 

Selective perception (ou biais de perception sélective) : Occulter les éléments et informations qui contredisent nos pensées selon certains critères extérieurs.

En 1954, deux professeurs de psychologie menèrent une étude lors d’un match de football américain entre Dartmouth et Princeton : ils demandèrent aux étudiants de Dartmouth et à ceux de Princeton d’évaluer la qualité du match et de la manière d’arbitrer. De manière surprenante (ou pas) chaque université accusait l’autre d’avoir avec un manque flagrant de fair-play, et chaque université avait décompté un plus grand nombre d’erreurs d’arbitrages contre leur équipe que contre l’adversaire. En regardant le même match.

J’ai déjà exposé longuement en quoi le cerveau cherche à confirmer ses croyances déjà établies plutôt que de débattre et rechercher la vérité (biais de confirmation), et n’hésite pas à ignorer ce qui contredit nos croyances (biais de « faire l’autruche ») mais notre matière grise a également tendance à laisser des éléments sans rapport influencer sa manière de penser, ou de choisir. Les étudiants ont laissé leur subjectivité influencer la manière dont ils ont compté les erreurs d’arbitrage. De même, un professeur aura tendance à accepter de laisser entrer en classe un bon élève arrivant avec dix minutes de retard, alors qu’il aura refusé un mauvais élève. En l’occurrence, le niveau de compétence ou le bulletin de notes n’est en aucun cas lié avec l’aptitude des élèves à se montrer ponctuel.

Lorsque nous consommons la NBA, il nous arrive la même chose. Ces dernières années, un fan des Rockets aura tendance à pardonner à James Harden de perdre un ballon ou de prendre un difficile step-back three, mais à largement plus stigmatiser Russell Westbrook lorsqu’il réalise ce même genre d’action. Un fan de Boston mécontent de l’attitude de Kyrie Irving avait tendance à bien plus s’énerver et lui tenir rigueur d’un long tir à deux points en début de possession qu’il ne le faisait avec Jayson Tatum.

De même, les critiques ont tendance à ne pas être très sévère avec Stephen Curry lorsque ce dernier se fait battre en défense (parce qu’il est limité physiquement, mais se donne à fond), mais à être beaucoup plus dures avec James Harden lorsque ce dernier se fait battre de la sorte (il ne fait aucun effort, alors qu’il en a les capacités). A l’échelle d’un match, et plus seulement d’une action, Curry est même bien plus ciblé par les défenses adverses et au moins autant poreux (si ce n’est plus) que le barbu. Mais la nonchalance et l’attitude de Harden influent sur notre vision de la chose en dépit du fait que l’envie défensive et l’exploitation (ou non) de ses aptitudes ne rentrent pas du tout en compte lors de la mesure d’une production défensive ou du fait que le joueur soit arrivé à contenir son attaquant. Quand les Rockets concèdent un lay-up à cause de Harden, il ne vaut pas plus de points que lorsque Golden State en concède un à cause de Curry, mais la perception qu’on en a est différente : Curry fait de son mieux là où Harden est juste flemmard, ce qui est « pire ».

Recency bias (ou biais de « mémoire courte ») : Survaloriser des informations récentes.

Lorsque des grèves des routiers ou des blocages de raffinerie surviennent, une chose se produit inévitablement : les réservent s’amenuisent et s’épuisent à une vitesse foudroyante, non proportionnelle au rythme de distribution habituel. L’explication est simple : en apprenant que des grèves risquent d’entraîner une pénurie, les consommateurs se ruent dévaliser leur station-service pour faire des réserves et être certain de ne pas se retrouver à sec. En quelques heures les réserves sont complètement épuisées, alors que sans l’annonce d’une grève et d’une possible pénurie il aurait sans doute fallu quelques jours pour que les stations-service n’aient plus une goutte d’essence à distribuer. Les consommateurs sont victimes de ce « recency bias » : ils accordent trop d’importance à l’information récente (« les raffineries sont bloquées ») au point d’être convaincu que cette situation va se prolonger et préfèrent donc foncer faire leur propre stock. Pourtant la situation se débloque toujours très rapidement sans que personne n’ait réellement souffert de pénurie. Il n’y a pas de raison de penser que la situation de non-approvisionnement va durer éternellement, mais le cerveau le pense, et panique.

De même, une des erreurs les plus fréquentes dans le milieu de la finance est de vouloir acheter à tout prix une action qui monte parce qu’on pense qu’elle va continuer à monter, ou vouloir vendre à tout prix une action qui baisse parce qu’elle va forcément continuer à baisser. Lors de la crise économique de 2008, certains traders se sont contentés d’attendre que la situation se stabilise sans se laisser influencer par le contexte récent et s’en sont tiré sans pertes. Ceux qui ont tenté de liquider leurs actions en plein cœur de la crise ont enregistré des pertes colossales en revendant des actions achetées très cher à un prix ridiculement petit.

Dans le monde du sport, ce biais cognitif est monnaie courante. Quand une équipe reste sur une série de victoires, on a du mal à les voir perdre contre le prochain adversaire, si dernier est de compétence égale aux précédentes équipes battues…ou parfois même si celui-ci est largement plus fort. Et quand une équipe enchaîne les défaites, on n’imagine pas les voir soudainement gagner contre une bonne équipe. Lorsqu’un attaquant marque but après but, on pense tout le temps qu’il faut également le faire jouer lui plutôt qu’un autre, parce qu’il est « en forme » (donc : supposément il va le rester). Lorsque les Rockets et le Jazz commencent la saison très péniblement l’an passé, les attentes quant à leurs saisons respectives ont commencé à être revues à la baisse en se basant sur leur niveau de jeu démontré. En réalité, sur l’ensemble de la saison un retour à la moyenne a été opéré. Lorsqu’une multitude de joueurs des Spurs shootaient à des pourcentages absurdes jusqu’au mois de janvier (plusieurs joueurs à +40%, Bertans à 49% !) rien ne semblait pouvoir enrayer la machine. Un simple retour à la moyenne l’a fait, une fois l’échantillon étendu à toute la saison (réduisant la variance et les effets du hasard).

Notre cerveau a cette fâcheuse tendance de donner une plus grande valeur aux données récentes par rapport aux autres dont il dispose. La nature du basket, et du sport en général, réside dans le fait que chaque geste humain comporte une forte dose d’aléatoire (on ne peut pas reproduire le même geste parfaitement à l’identique) donc chaque performance ou chaque match est par conséquent aléatoire. Bien que la psychologie du joueur ou de l’équipe (confiance en soi, ou manque de confiance) peut avoir son influence sur la performance, le hasard reste prédominant. Ce qu’on appelle « forme du moment » d’un sportif ou d’une équipe n’est souvent rien de plus que notre « recency biais » qui parle à notre place.

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Bon, vous comprenez maintenant en quoi notre cerveau est un crétin ?

Ce ne sont ici qu’une poignée d’exemples de biais cognitifs que j’ai pris le temps de vous exposer, qui plus est seulement ceux qui affectent notre jugement de spectateur NBA mais hélas, des dizaines et des dizaines d’autres existent dans la vie de tous les jours. Ils couvrent un champ de possibilité quasiment infini et cernent notre matière grise pour la faire prisonnière de ses émotions, son impulsivité et sa vulnérabilité. Nous ne sommes pas plus à l’abri sur internet que dans un magasin ou devant notre poste de télévision à regarder un match, la menace du mauvais choix, de l’opinion faussée et de la réflexion irrationnelle plane constamment un dessus de nos têtes, telle l’épée suspendue prête à fendre l’air pour transpercer Damoclès.

Définitivement, nous ne devrions pas faire confiance à notre cerveau, pensons plutôt avec le cœur. Quoi que. J’ai assez vu de série à l’eau de rose et écouté de variété française pour me souvenir que ça non plus ce n’est pas conseillé sur le chemin de la raison. Quant au dernier membre du trio dont nous tairons le nom, il n’est pas réputé lui non plus pour sa lucidité sans faille. Fichtre. Je laisse Grand Corps malade vous éclairer sur ce bazar-là, et moi, pas plus avancé qu’au moment d’écrire les premières lignes de ce texte, me satisferai pleinement de répondre avec fierté à la moindre occasion qui se présente :

« Je ne sais pas ».

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